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PÉKIN, YEDDO
SAN FRANCISCO
L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de tra-
duction et de reproduction à l'étranger»
Ce volume a été déposé au ministère de Fintérieur (section
de la librairie) en août 1872.
PARIS. TYPOGRAPHIE PB B. PLON ET G<*, RUE GARANCIÀRB , 8.
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1
PEKIN, YEDBO
SAN FRANCISCO
VOYAGE AUTOUR DU MONDE
PAR
LE GOMTE DE BEAUVOIR
« J'étais là i telle chose m'advint. »
La Fontaine.
OUVRAGE ENRICHI DE QUATRE CARTES
ET DE QUINZE GRAVURES-PHOTOGRAPHIES PAR DESCHAiPS
Hvltléme Édltl
OUVBAGE COURONNÉ
PAR
L*AOADilMIB FRANÇAISE
PARI
£ PLON ET €<•. IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANGIBRB, 10
1874
HARVARD COLLEGE LIBRARV
6IFT OF
ERNEST GOODRICH STILLMAN
1938
V>f
AVANT-PROPOS
DU
TROISIEME VOLUME.
Sandricourt, 15 décembre 1871.
Après un long intervalle, je viens demander une
nouvelle indulgence aux lecteurs qui ont eu pour
moi une bonté trop grande. Je viens avec une re-
connaissance émue, mais avec crainte et défiance
de moi-même, recopier la dernière partie de mon
journal de voyage.
Auparavant, j'ai le devoir de dire à ceux qui
voudront bien me lire, pour quelle cause il s'est
passé tant de mois sans que j'aie achevé mon court
travail.
Ces pages , le lecteur s'en souvient peut-être , ces
simples pages où je jetais chaque soir mes impres-
sions premières, je les écrivais avec une sorte de pas-'
III. 1
2 AVANT-PROPOS
sien : car elles étaient destinées à un père adoré...
Je le savais à six mille lieues de moi , suivant en
pensée, avec passion aussi, notre route semée d'é-
cueils, tantôt confiant dans notre bonne étoile et
s'identifiant à nos joies viriles devant des spectacles
si grandioses, tantôt tremblant — et pleurant, — et
priant. Je savais qu'en ces heures d'angoisse fié-
vreuse qui durèrent une année et demie , et pen*
dant lesquelles un mal douloureux le minait déjà, la
tendresse-paternelle lui faisait trouver, dans chaque
courrier des mers lointaines, et la santé, et la force,
et la vie.
D.ois-je dire maintenant si la plume tomba de
mes mains, et si mon cœur défaillant fut brisé
d'une indicible douleur? Dois-jedire si le contraste
affreux entre la gaieté du journal de mon joyeux
voyage et mon deuil si poignant fit horreur à tout
mon être , et si la vie aussi fut arrachée à mes sou-
venirs — quand la mort vint frapper celui pour le-
quel ce modeste livre était né — quand , en mai
1870, mon Père bien-aimé, qui sera toujours pour
moi le plus pur et le plus vénéré modèle de foi
politique et religieuse comme de dévouement au
malheur, fut enlevé à sa famille et à ses princes,
encore exilés !...
Hélas! depuis lors, combien de deuils publics
refoulant encore les douleurs privées ! Quel abîme
creusé entre l'image sanglante de la patrie envahie,
DU TROISIÈME VOLUME. 3
puis déchirée par la guerre civile, et les souvenirs
heureux du temps où, jusqu'au bout du monde, nous
avions porté avec nous — et si chaleureusement —
la foi dans les destinées de notre France, jadis une
et victorieuse !
Pendant de longs mois, Theure n'était donc plus
aux paisibles réminiscences d'impressions fugitives
sur l'Empire du Soleil levant. La charge sonna; puis
sonna le tocsin de nos désastres, et alors tour à tour
en proie aux illusions patriotiques et aux larmes de
la réalité, qui aurait pu laisser voler un instant sa
pensée au delà des frontières, encore resserrées,
de la patrie bien-aimée ?
Non, assurément ce n'était ni le temps ni le lieu !
Je pensais donc devoir attendre encore ; mais plus
je me disais qu*
il n'est pire misère
Qu'un souvenir heureux 4ans des jours de douleurs,
plus des amis trop bienveillants me demandaient
de terminer le récit fidèle des derniers tableaux de
notre long panorama autour du monde. Je voudrais
espérer avec eux que ces pages, quoique vieilles
déjà, paraîtront encore jeunes — et avec tous les
défauts de leur jeunesse — à ceux qui ont bien
voulu être mes compagnons de route pendant treize
mille lieues, et qui consentiront peut-être à ne pas
4 AVANT-PROPOS DU TROISIÈME VOLUME.
s'éloigner de moi , à mesure que je me rapproche
des rivages de France.
Je les prie de me pardonner si j'ai dû forcément
achever mon voyage par des sentiers plus connus,
si mes chiffres ne sont plus d'hier, mais d'avant-hier,
et si mes impressions écrites au jour le jour en 1867
n^ont plus en 1872 qu'une bien pâle nouveauté.
Mais je ne saurais rien changer, pour la polir,
à cette sorte de virginité rugueuse et incohérente.
Les émotions de cette année de guerre et de dou-
leurs ont trop altéré en moi les souvenirs des
voyages et des joies I C'est donc le même journal ,
pour lequel je serais bien heureux d'avoir les mêmes
lecteurs.
PÉKIN, YEDDO, SASf-FRANCïSCO
I.
CHÂNG-HAÎ.
Débarquement à Ghang-Hai. — Arrêté sur la chasse. — Res-
taurants variés. — La plaine couverte de cercueils. — Les
Jésuites à Zl-Ka-Waï. — Récits de la guerre contre les Rebelles.
Ghang-Haï, 6 mars 1867.
•
Canton et ses pagodes rouges , Hong-Kong et ses
palais pleins de thé , toute la Chine méridionale et
ses odeurs nauséabondes sont déjà loin de nous.
Nous venons de faire trois cent quatre-vingt-dix
lieues sur une mer semée de rochers entre le conti-
nent et les rivages très-laids de Foi^ose, tout avides
de visiter jusqu'au delà de Pékin la Chine du nord,
qu'on dit plus sauvage; nous remontons les eaux
jaunes du fleuve Bleu, et nous débarquons à Chang-
Haî, la voisine de Nankin aux tours de porcelaine,
le boulevard des Impériaux contre les Taëpings ou
Rebelles, la porte du Yang-Tze-Kiang, pour appren-
dre les nouvelles suivantes :
6 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
!• La chasse vient d'être fermée le 1*' mars
courant ;
2'* Le conseil municipal de la concession fran-
çaise s'est déclaré en insurrection complète contre
notre consul, qui a été obligé de le mettre sous
clef; on songerait même, dit-on, à remplacer les
conseillers actuels par des négociants anglais !
Quelle désillusion ! n'est-ce pas à renoncer sur
l'heure à faire un voyage en Chine! — Nous nous
promettons bien d*abord de laisser le conseil muni-
cipal chang-haîen discuter jusqu'à extinction de
chaleur naturelle sur les bords de son fleuve Bleu ;
mais quel chagrin nous cause l'arrêté prohibitif du
mandarin-préfet ! Nous nous étions , depuis tant de
mois, tt forgé une telle félicité» de faire des coups
doubles sur les faisans dorés et les canards-manda-
rins! Nos fusils étaient prêts; nous voyions déjà nos
é
carniers pleins d'ailes et de queues miroitantes ! Et
c'est en un pays aussi perdu, par une telle longitude
que les rayons du soleil mettent huit heures à vous
parvenir à Paris après nous avoir éveillés, c'est
dans ces paysages essentiellement chinois de tous
les paravents traditionnels, que nous devons crain-
dre, comme en la plaine Saint-Denis, la gent des
gardes champêtres boiteux et des bons gendarmes !
Je me vois déjà bel ef bien courant à toutes jambes,
pour échapper à une escouade de fonctionnaires
hurlants du Céleste Empire, vêtus de bleu-azur, la
CHANG-HAI. 7
queue au vent et les babouches embourbées, sans
quoi j'aurais grande chance d'être capturé, mené
au Yamén, empalé ou passé à Thulle bouillante.
Chang-Haï appartient à tout le monde et n'appar-
tient à personne : il y a concession française, an-
glaise, américaine; le gouvernement chinois a la
bonté de se croire propriétaire du sol, et nous som-
mes censés, moyennant redevance, n'être que loca-
taires; mais nous y sommes, et je souhaite qu'une
fois, par extraordinaire, nous sachions y fonder un
comptoir actif, honorable et durable.
Cela m'a fait un sensible plaisir mêlé de surprise,
de voir le long du quai, le képi sur Toreilleet le
rotin à la main, un brave douanier français, avec une
tunique vert foncé et tous les dehors tracassiers de
l'inspecteur de l'octroi , aussi martial et aussi auto-
ritaire qu'en son pays natal. Il faut voir comme il
sait se faire obéir, beaucoup du regard , mais sur-
tout de la baguette, par la foule grouillante des Chi-
noises pêcheuses et pécheresses, qui amarrent leurs
barques fétides en contravention avec les ordon-
nances du conseil municipal; à vrai dire, quelle
Chine peu poétique, quel Céleste Empire de ban-
lieue !
Aussi, comme vous le pensez bien, à peine entrés
à Astor-House , l'hôtel le moins horrible de l'en-
droit, nous empressons-nous de prendre des infor-
mations afin d'en sortir, de gagner Pékin, et là
8 PÉKIN. YEDDO SAN FRANCISCO.
•
Mongolie, si c'est possible. Mais, nouveau tracas,
le golfe de Pe-Tchi-Li n'est pas encore dégelé , le
Peï-ho encore moins, et la route par terre. serait in-
terminable. Force nous est donc de patienter en ce
lieu qui nous plait médiocrement, jusqu'à la débâcle
des glaces dulVord, que nous souhaitons avec une
inexprimable ardeur.
Nous nous mettons donc à parcourir la ville, qui
ressemble à tout ce que nous avons déjà vu dans le
Céleste Empire ; mais Taspect de la population lo-
cale est bien différent de celle du Sud : là les Chi-
nois étaient jaunes , cuivrés, maigres et légèrement
vêtus de cotonnades; ici ils nous apparaissent roses
comme des poupons et gras comme des bouddahs ;
de plus, ils sont emmitouflés de quatre et cinq pe-
lisses superposées , doublées de peaux de mouton ;
un seul homme exhale Todeur d'un troupeau, tout
entier. L'économie de leur habillement est celle-ci :
une demi -douzaine de gilets sans manches sont
recouverts d'une seule houppelande avec des man-
ches extrêmement longues et tombant jusqu'aux ge-
noux. En somme, ils ont l'air d'avoir fort chaud,
mais ils ressemblent plutôt à des ballots de laine
qu'à des hommes.
Le hasard veut que nous débutions par le quartier
des restaurants. Je vous ai déjà parlé des menus
chinois, et je me garderai bien d'y revenir; mais ce
qui me frappe ici , c'est l'agglomération étonnante
CHANG-HAI. 9
de toutes les castes, depuis la plus pauvre jusqu'à
celle des négociants millionnaires, venant bruyam-
ment faire, presque côte à côte, les repas les plus
somptueux ou les plus dégoûtants.
Voici, à droite, un restaurant pour les riches; ils
sont plus de trois cents, assis quatre par quatre, au-
tour de petites tables ornées de fleurs de papier et
de mandarines (oranges); des garçons bien vêtus
leur servent, avec mille démonstrations de respect,
des compotes verdâtres et gluantes que leurs bâton-
nets , je ne sais par quel artifice , font passer des
soucoupes craquelées jusqu'à leur vaste et rieuse
niâxîhoire.
La rue parallèle est affectée aux gens de fortune
médiocre ; ici pas de palanquins armoriés attendant
à la porte ; peu de fleurs, moins de fruits, mais
beaucoup plus de tapage — et de tapage chinois !
Plus loin, près de la porte Montauban, est une
longue rue dont Taspect donne une sorte de frisson :
c^est là que viennent manger par milliers de pau-
vres mendiants ayant à peine forme humaine, et
presque totalement nus, même par ces temps de
neige et de gelée. J'en vois toute une troupe —
joyeuse quand même — qui apporte à cinquante
autres affamés un vieux chien gonflé , lisse et
pourri , tiré de la vase des fossés fétides qui longent
la fortification crénelée. Ils ont, eux aussi, des sortes
de tables basses ou tabourets, et se font — encore
1.
10 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
en cette misère ! — des politesses pour s'asseoir
autour d'un pareil mets et pour le déguster : ce
peuple est si poli !
Quittant ce quartier, qui semble être un fourneau
multiple, une gigantesque cuisine de deux kilomè-
tres carrés, nous prenons une ruelle, espérant nous
esquiver plus vite vers la campagne; mais nous
tombons en un vaste cloaque au milieu de la der-
nière classe des consommateurs! Entre eux, pas de
politesses échangées ; pour eux , la chasse n'est pas
fermée! une nuée de gibier à deux, quatre, huit,
dix et mille pattes, à trompe et à queue, sautille
par bandes nomades sur leurs haillons ; dès qu'un
rayon de soleil réchauffe ces escadrons piquants,
rampants et puants, amis et protecteurs de la lèpre
et de Téléphantiasis, les pauvres mendiants font
avec leurs dix doigts une chasse acharnée dans tous
les replis ténébreux de leurs loques putrides ; aussi-
tôt harponné par leurs ongles, vite le gibier est cro-
qué à belles dents et avalé. Je ne puis d'abord
le croire, et je me demande si je rêve; mais,
sur un parcours d'un kilomètre et demi que
nous faisons à grands pas, nos yeux ne voient que
ces tt hallalis courants» de vermine; nos oreilles
n'entendent que les craquements saccadés d'insectes
broyés entre des dents de singes; nos cœurs se sou-
lèvent, nous nous sauvons et courons encore. —
Dante a-t-il, dans ses cauchemars poétiques, imaginé
CHANG-HAI. Il
un pareil cercle pour ses anges déchus? £t n'est-<;e
pas un enfer anticipé qu'une ville chinoise ?
En rentrant au logis, nous passons devant le
Yamén, résidence du gouverneur local ou Tao-
Taï: Tautorité devant, dans Textréme Orient, ne
se manifester que par Tapparat donné aux châti-
ments, et administrer signifiant punir, la prison est
en face de la loge du concierge préfectoral. Le con-
traste est frappant entre les toits vernissés et bi-
zarres, les portiques de marbre ciselé, les sculp*
tures à jour des murailles ornementées de ce palais,
et^la cage lugubre où sont entassés plus d'une cen-
taine de délinquants : les barreaux sont des gaules
de bambous, laissant entrer librement la neigeât la
bise; et le balai qui nettoierait ces nouvelles écuries
d'Augias n'a jamais été coupé sur les bouleaux de la
forêt. C'est donc sur des amas indescriptibles et d'une
odeur écœurante que gisent ces malheureux; ils
attendent là le décret fantaisiste par lequel ils seront
condamnés au supplice du gril, ou de la scie qui les
coupera par tranches en commençant par les pieds,
ou du puits dans lequel on les suspendra la tête en
bas, ou du rasoir auquel sera jointe une fiole de vi-
triol arrosant les fentes taillées dans leur peau vive.
Ghang^Haî, 7 mars 1867.
Les promenades en ville nous ont vite lassés : il
faudrait avoir le a cûsur ;)étri dans une argile
12 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
étrange » pour avoir même de la curiosité deux
jours de suite devant de pareils spectacles. Nous
voulons aujourd'hui aller à la campagne; Zi-Ka-
IVaï est notre but : c'est une petite colonie fondée
par les Jésuites, à deux lieues de Chang-Haï. Figu*
rez-vous une plaine sablonneuse, nue et pelée,
coupée de plusieurs canaux bourbeux , sans eau à
marée basse: par ci, par là, quelques villages dont
les huttes misérables ne sont construites qu'en ro-
seaux jaunâtres et en boue ; à droite et à gauche
du sentier que nous suivons, des centaines et des
centaines de cercueils! Dans la Chine septentrionale,
il n*y a pas de cimetières, et sur ce sol immense,
les cercueils sont disséminés comme les corbeilles
de fleurs et les touffes d'arbres dans un parc an-
glais. Tantôt c'est un champ de choux ou de lé-
gumes fins au milieu duquel sont déposées sur le
sol, sans plus de précautions, les longues boites en
bois ciselé; tantôt dans on champ de blé, quatre Chi-
nois défunts semblent jouer aux quatre coins. Ici, il y
a des piles de cercueils élevés en pain de sucre; là,
ils servent de bancs sous une tonnelle, et voilà sous
quels ombrages la brise légère vient féconder les
riantes cultures des jardins chinois. C'est pousser
bien loin l'amour et le respect de ses ancêtres I Mais
de tels sentiments ne doivent-ils pas plutôt s'émous-
ser, quand des gamins jouent gaiement, ainsi que
nous pouvons le voir, dans un bosquet où se mêlent
CHANG-HAI. 13
les émanations de Topium, deToignon, du jasmin et
de la belle-mère ? Et c'est ainsi tout autour de nous,
et bien loin CHCore, nous disent nos compagnons
de route. Certes tout cela est fort peu gai. De plus,
le vent souffle de Tintérieur, et les ondes atmo-
sphériques nous apportent des bouffées malsaines et
délétères qui achèvent d'éteindre en nous toute
gaieté, s'il en restait encore.
On nous raconte quelques-unes des bizarreries
qu'entraîne cette singulière façon de vénérer les
aïeux. Tant que règne à Pékin la même dynastie,
ces tombes en plein air doivent s'accumuler sur la
surface du sol, et malheur à ceux qui profaneraient
en y touchant cet ensemble de menuiserie jadis
enluminée, aujourd'hui vermoulue. Mais, l'his-
toire enseigne qu'à chaque révolution impériale on
a fait table rase de ces monuments fragiles. Seule-
ment, comme en Chine on est moins friand que
chez nous de tuer un gouvernement, et que trois
cents ans se passent — est-ce croyable ? — sous le
règne de la même race, oh enterre moins souvent la
population défunte, qui cohabite ainsi plus long-
temps avec les vivants.
J'ai le chagrin, malgré la meilleure volonté du
monde, de ne pouvoir apprendre, pendant un si
court séjour, les quatre-vingt mille caractères chinois
qui me faciliteraient la vérification de ce dire, et je
ne l'inscris que pour mémoire; mais je puis, avec
U PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
tristesse et étonnement, vous assurer que ce culte
pour la décentralisation des tombes est actuelle-
ment le dernier mais presque insurmontable obstacle
à la construction des chemins de fer et des télégra-
phes en Chine.
La maison Reynolds, de Chang-Haî, avait établi
une ligne télégraphique sur un parcours de quel-
ques kilomètres, jusqu'à Wo-Soung, pour annon-
cer à la ville l'entrée en rivière des malles et des
voiliers toujours impatiemment attendus. Eh bien,
au bout de quelques jours, le fil a été coupé en plus
de cinq cents endroits divers ; la coupure avait été
faite en tous les points où son ombre projetée par
le soleil levant était tracée sur les cercueils éche-
lonnés dans la plaine ; or ils sont aussf nombreux
que chez nous les gerbes de blé au temps de la
moisson '
Songez donc alors sans effroi au travail des ingé-
nieurs chargés de poser les jalons d'une voie ferrée !
Mais il faut espérer que peu à peu la superstition
tombera devant les inventions utilitaires des bar-
bares , et qu'en montrant nettement aux Chinois le
nombre de dollars qu'ils pourront gagner grâce à
1 En mars 1871, le télégraphe sous-marin de Ghang-Haï il
HoDg-Kong vient de relier le nord de la Chine aux Indes et pat
\\i au reste du monde. Au moment où Textrémité nord du Gl
allait être fixée à terre, le gouvernement chinois s'y opposa
formellement, et les Européens furent réduits à installer le
bureau télégraphique sur un petit bateau, au milieu de la rivière ^
CHANG-HAI. 15
la vapeur et à rélectricîfé , ils feront quelques
expropriations dans leur nécropole immense. Je
gagerais volontiers que dès qu'ils auront compris
les avantages pécuniaires, ils s'empresseront de
déblayer la poussière de leurs ancêtres.
Cependant nous arrivons à Zi-Ka-Waï: les Rêvé*
rends Pères, vêtus à la chinoise et fumant la longue
pipe indigène, nous reçoivent avec la plus aimable
cordialité , puis nous promènent pendant deux
heures dans leurs écoles.
Il y a trois catégories d'élèves. La première, qui
en compte plus de quatre cents, se compose des
pauvres petits diables plus ou moins guéris de
toutes les variations de la lèpre, recueillis mourants
de faim dans les environs, et compris sous la déno-
mination générale d'orphelins. C'est en Chine, en
effet, plus qu'en aucun lieu du monde, qu^on peut
à bon droit appeler orphelins des enfants qui ont
encore père et mère. A leur arrivée, on les passe à
une forte friction de pierre ponce , on les gratte, on
les étrille au moral comme au physique, puis leur
journée est partagée entre les travaux de l'intelli-
gence et ceux du corps: à droite est la salle où ils
apprennent à lire et à écrire ; à gauche les ateliers
de cordonnerie, de menuiserie, d'imprimerie; ici,
ils filent le coton, là, ils le tissent. Bref, les Pères
les reçoivent hruts à l'âge de cinq ou six ans , et
les relancent dans le monde à vingt et vingt-deux
16 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
ans, manufacturés et manufacturants. II y a dans
cette série d'écoles un ordre, une activité et une
propreté qui font plaisir à voir. Cest vraiment une
belle œuvre.
A trois cents mètres de là est un collège d'un
rang supérieur: on trie les plus intelligents de
ragglomération des jeunes travailleurs, et on les
jette à pieds joints dans la culture des belles
lettres — chinoises bien entendu. C'est assurément
fort drôle de les entendre à a Tétude » , non
point ânonner leur texte pour l'apprendre par
cœur, mais le hurler à tue-téte. Le silence est dé-
fendu ; le Révérend Père préside avec calme —
et sans devenir sourd — à ce glapissement étour-
dissant de voix enfantines, et ne gourmande que
les paresseux qui trahissent leur répit en ne s'é-
gosillant pas. Cela me rappelle certain village
célèbre pour ses cerises, où les propriétaires les
font cueillir par de nombreux gamins, à la condi-
tion expresse qu'ils ne cesseront un seul instant de
siffler : sans de pareilles mesures ceux-ci mange-
raient les cerises etnos Chinois dormiraient. II semble,
à voir chacun, ouvrant une grande bouche, déclamer
sa sentence, que le texte ne doive se graver dans
sa mémoire qu'en raison directe du cube des for-
midables vibrations sonores dont il remplit la salle.
Enfin voici la haute classe : elle se compose d'en-
viron deux cent cinquante grands jeunes gens bien
CHANG-HAI. 17
tenus, aux bonnes manières, à Fair grave. Ce sont
messieurs les rhétoriciens, fils des familles riches des
mandarins du faubourg Saint-Germain de Chang-
liaï, et payant grassement. En faisant ici de fortes
et solides études, ils deviendront successivement
bacheliers, licenciés, docteurs, puis mandarins, et
s'élèveront de bouton en bouton, par-devant la
faculté du grand Empire du Milieu. — Que de
patience, de force d'âme et de veilles il a fallu
aux Pères pour apprendre, de façon à pouvoir les
enseigner,non-seulement les règles de prononciation
et de peinture des caractères chinois, mais encore
Tesprit, les finesses et les idiotismes d'une littéra-
ture , d'une poésie et d'une histoire où les légendes
baroques et les sentences surannées le disputent
à Tennui des théories de Confucius! Les difficultés
ne les ont pas rebutés jusqu'à ce jour, et ils pour-
suivent avec calme et fermeté ce noble but : au-des-
sus du niveau des orphelins et des pauvres qui com-
posent presque seuls aujourd'hui la classe susceptible
de conversion, introduire peu à peu un élément
moral et chrétien dans les rangs des hauts fonction-
naires de l'Empire.
Jusqu'à présent la qualité de chrétien n'a pas été
réellement incompatible — aux yeux du gouverne-
ment chinois — avec la dignité de mandarin ; mais il
n'en est pas moins vrai qu'il est impossible d'être man-
darin sans se livrer officiellement à certaines pratiques
18 PÉKIN. YEDDO; SAN FRANCISCO.
idolâtres... Il nous faut espérer du moins que ces
futurs dignitaires y une fois parvenus à Texercice du
pouvoir, voudront être plus bienveillants pour nous
que leurs devanciers, et ne plus traiter de Barbares
ceux qui leur ont appris à lire , à écrire , et à faire
le bien.
Cet éternel surnom de Barbare nous fait rire à
chaque heure , et pourtant je vous assure que depuis
le coup d'oeil arrogant du Tao-Taï ou gouverneur
qui nous croise dans la rue , entouré d'une pompe
brillante, jusqu'au geste du simple coulie qui
marchande fièrement pour porter une malle, tout
ici révèle contre nous la haine et le mépris. Et quand
j'entends parler de tous les exploits passés de nos
volontaires pour vaincre les Rebelles, des arse-
naux que l'on construit au compte des Impériaux ,
des canonnières montées par les Européens qu'on
pense leur fournir, de l'éducation navale et militaire
que nous voulons leur donner, je me demande tou-
jours avec efiroi, sous le coup de ma première
impression, si nous ne leur donnons pas là des
verges... pour nous battre.
Certes nous ne méritons pas une pareille désillu-
sion, après les sacrifices qu'ont faits les armes fran-
çaises pour combattre les Rebelles et la piraterie !
Qui pourrait jamais oublier, en efiet, en foulant
cette terre, le nom de l'amiral Protêt, qui trouva la
moct aji milieu de son triomphe le 1 7 mai 1 862 ?
CHANG-HAI. 19
Commandant en chef la division de Chine, et défen-
dant le gouvernement chinois contre les Rebelles,
il venait de sauver Chang-Haï bloqué par eux et les
attaquait dans la ville fortifiée de Nekiao. Au mo-
ment où le brave amiral lançait avec une indicible
ardeur les colonnes d'assaut commandées par le
w
comte d'Harcourt, il Recevait un biscaîen en pleine
poitrine, et tombait entre les bras du lieutenant
Desvarannes.
Qui aussi ne rendrait hommage aux longs et
valeureux efibrts de deux Français, les lieutenants
de vaisseau Giquel et d'Aiguebelle , dont tous par-
lent ici et dont les journaux vous ont raconté l'his-
toire? Oulre les combats livrés par leur corps
franco-chinois, les Impériaux devront à ces deux
hommes de cœur, de science et d'énergie, des arse-
naux et des chantiers qu'ils construisent sur une
grande échelle à Fou-Chao : avant cinq ans ils auront
lancé quatorze canonnières et formé non-seulement
des ouvriers et des ingénieurs indigènes, mais des
équipages capables de manœuvrer des vapeurs. Bref,
c'est l'armement à l'européenne de toute une marine
impériale pour laquelle le gouvernement fait de
fabuleuses dépenses.
Chang-Haî a été dans ces dernières années le
théâtre sanglant des incursions et du pillage des
Rebelles. De Zi-Ka-Waï, que nous venons de visiter,
les Jésuites ont dû se sauver dans la ville avec tout
80 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
leur jeune troupeau ; mais les hordes des Rebelles
arrivaient si vite, qu'un des Pères, entouré d'une cen-
taine d'enfants, fut massacré avant de pouvoir gagner
les murs. Chang-Haï à cette époque comptait, paraît-
il, près de deux millions d'habitants, précisément
le triple de sa population actuelle. Lors de l'at-
taque formidable d'il y a sept ans, ce fut un spec-
tacle étrange : les habitants des campagnes venaient
chaque nuit par milliers se réfugier dans la ville,
et nos Européens avaient trouvé là une spéculation
bien plus lucrative que celle des thés et des soies : ils
bâtirent d'immenses casernes en bois où ils empi-
laient comme des sardines tous les Chinois immi-
grants, auxquels la peur faisait payer cliaque jour
et par famille jusqu'à cent et deux cents francs. On
exécutait alors en Chine des merveilles, et, à enten-
dre nos compagnons, témoins oculaires, des mer-
veilles de politique, d'argent et de bravoure.
La situation était étrange. Vous vous souvenez en
effet que nos forces alliées faisaient à la fois la guerre
aux Impériaux et à leurs plus grands ennemis, les
Rebelles : tandis que nous luttions avec acharnement,
en payant chèrement nos succès , contre les armées
de l'Empereur àTa-Kou, au Peï-Ho et à Pékin,
Chang-Haî, bloqué du côté de la terre, se défendait
non sans angoisse contre les hordes de plus de cent
mille pillards prétendant faire la guerre à la cour
de Pékin et remplacer la dynastie des Tsing par
CHANG-HAI. 21
celle des Wang. Tel était leur but en théorie : mais,
à vrai dire, Tinsurrection n'était qu'un prétexte à la
plus*vaste entreprise de rapine qui ait jamais été
organisée depuis Attila. Un fait curieux s'ajoutait
encore à la bizarrerie des belligérants. Les Rebelles,
qui n'étaient pas chrétiens du tout, combattaient
bien haut au nom du Christ^ et avec tant d'assu-
rance, que certains Européens des côtes, dont la
bonne foi pourtant me parait douteuse , leur prêtè-
rent assistance : sousie nom de u caisses de Bibles»,
ils faisaient passer aux Rebelles des caisses de revol*
vers, et l'on dit même que l'on trouva dans des
maisons passant pour respectables des ballots avec
l'étiquette de a parapluies » miraculeusement con-
vertis en carabines rayées. Il va sans dire que bon
nom1)re d'aventuriers barbares avaient passé dans
les hordes rebelles et y faisaient de grandes for-
tunes.
Et cela se pas3ait encore après la prise de Pékin ,
après les traités de 1860, après l'installation dans
la capitale, le 25 mars 1861, des ministres de
France et d'Angleterre. Ce n'étajt donc pas assez
d'avoir battu sur toute la ligne les armées de l'em-
pereur Hien-^oung, et envahi en une campagne
brillante et hardie le cœur du plus vaste empire
du monde; il fallait désormais ne songer qu'à une
seule chose : relever et affermir le vaincu tout en
l'intimidant. Car si l'anarchie continuait à miner
22 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
quatre cents millions d'âmes, que devenaient les
garanties de nos Victoires ? Reconstituer Tempire,
de Tordre nouveau faire naître un commerce régu-
lier et des relations durables, tel était le but évident
auquel tendaient nos efforts, et, grâce à Tesprit de
conciliation de nos ministres, rien ne fut négligé
pour la création et la protection des corps francs
anglo et gallo-chinois, destinés au service de TEm-
pereur.
Ces corps improvisés sont un mélange singulier
de braves et de loyaux officiers, d'aventuriers, de
coquins, de voleurs, de soldats chinois de TEmpe-
reur que leurs nouveaux chefs ont longtemps com-
battus, et vaincus la veille encore. Le Chinois n*est
pas absolument et essentiellement lâche : s'il avait
fui souvent devant une poignée d'hommes, c'est que
les mandarins lui en avaient donné l'exemple. Sous
la conduite des Européens, il allait faire des pro-
diges dans la guerre civile qui'déchirait l'Empire.
Le commencement de cette guerre n'est qu'une
aventure : Ward, un Américain qui, dit-on, a couru
le monde en faisant tous les métiers excepté les bons,
un des héros de la trop fameuse campagne de Walker
au Mexique et au Nicaragua , un « regular rowdy » ,
fait un compromis avec les autorités chinoises, mu-
nicipales et provinciales, de Chang-Haï, réunit cinq
mille indigènes et quelques centaines d'hommes qui
sont la lie de toutes les nations, et, moyennant près
CHANG-HAI. 23
de trois cent mille francs, voilà le premier champion
du grand parti de Tordre et de TEmpereur. Il ac-
quiert vite une étonnante popularité. Habillé en Chi-
nois, ayant épousé une Chinoise, se battant comme
un lion, il chasse haut la main tous les Rebelles des
environs de Chang-Haï, prend Ning-Po, appuyé cette
fois par nos forces navales; après sept mois de cam-
pagne et vingt-cinq combats victorieux, qui font don-
ner à la vaillante troupe américo-chinoise le surnom,
bien empreint du cachet typique des deux peuples,
« the ever victorious army * w , il meurt frappé d'une
balle , en montant à Tassant du mur de terre d'un
village. Son indomptable bravoure lui fit pardonner
la première partie de sa vie; il avait pu donner de
Tenthousiasme aux Chinois, maîtriser ses officiers,
et rendre honorable un groupe d'hommes qui, en
tout autre pays, n'eût été que gibier de potence. Le
sauveur de deux provinces, qui avait su vaincre,
avait su mourir.
C^en est assez pour éblouir les mandarins, leur
donner une confiance idolâtre dans des chefs bar-
bares, les encourager à la création de nouveaux
corps. Désormais donc, ce ne seront plus les auto-
rités locales menacées et luttant pro domo sua^ qui
seules prendront sur elles de tenter l'aventure :
c'est la cour de Pékin qui va consacrer des millions
à la répression des. Rebelles.
^ L'armée éternellement victorieuse.
• #
24 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Le corps de Ward est alors commandé par un
autre aventurier, nommé Burgevine. Celui-ci com-
mence par se faire battre, ce que les mandarins ne
lui pardonnent pas : aussitôt surviennent les diffi-
cultés d'argent et de solde : pris entre des troupes
qui murmurent avec raison parce qu'on ne les paye
pas, et les banquiers chinois du gouvernement de
Pékin qui lui refusent les sommes dues , il finit par
entrer dans une colère folle, et soufflette les ban-
quiers Za-Kee à Chang-Haï. Cette violence lui fait
perdre son commandement et ses deux cent mille
francs d'appointements : il va à Pékin, les réclame,
et sur un refus passe aux Rebelles ! Sa fin est lamen-
table : fait prisonnier près d'Amoy , il est transporté
dans l'intérieur, enfermé dans une cage portative de
bambou, et en passant une rivière, la cage, soit
par hasard, soit par un fait exprès, tombe à l'eau, et
il se noie.
Un homme alors s'est offert à la cause impériale,
plein de vertu et de courage ; il n'est pas venu guer-
royer pour faire sa fortune , mais il a vu son devoir
dans cette nouvelle carrière : il y a apporté toute la
grandeur de ses vues, et toute la pureté de son'
caractère. Travaillant seize heures par jour, domi-
nant par son exemple aussi bien les six mille Chi-
nois que les nouveaux officiers dont il s'entoure ,
transformant en quelques semaines l'esprit de ses
troupes , il est arrivé comme un héros pour termi-
CHANG-HAI. 25
ner brillamment par trente-sept succès une lulte iné-
gale. Cet homme c'est Gordon : son nom a emporté
Tadmiration de tous, et il ne faut parcourir que peu
de jours ces contrées oif furent ses champs de
bataille , pour trouver dans toutes les bouches des
paroles de vénération en Thonneur du brave offi-
cier de Tarmée anglaise.
Sous lui, ce qui n'a été qu'aventure auparavant
devient stratégie, et à une bande de pillards suc-
cède une armée presque régulière. Avec cette armée
il reprend successivement toutes les villes qu'a déso-
lées l'invasion des Rebelles, cette hydre toujours
renaissante : à chaque combat, le premier sur la
brèche, il est comme le coin fait pour pénétrer
hardiment jusqu'au cœur de la Chine et y détruire
l'ennemi social. Seul il fait tout, et fraye, en avant-
garde, la route aux armées impériales d'environ
cent mille hommes, qui ne se battent guère et qui
le suivent surtout pour la parade.
Pendant trois mois pourtant et au plus fort de
l'action, sa marche victorieuse est soudainement
interrompue. 11 a pris Sou-Chao et fait prisonniers
vingt-trois mille Rebelles: il les cantonne dans une
province éloignée, et garde seulement une cin-
quantaine de leurs chefs en otage. Mais pendant
une reconnaissance qu'il pousse dans la province de
Che-Kiang, le mandarin Li-Fou-Taï, qui commande
III. â
26 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
la grande armée impériale, les fait tous massacrer
par perfidie.
Dès qu'il apprend ce crime, Gordon quitte le camp .
L'Empereur de la Chine lui envoie des messagers;
tous tendent les bras vers lui comme vers un
sauveur: devant cet appel unanime et suppliant,
quoique blessé dans son honneur, il cède, revient,
repousse encore une fois les hordes (1864?); et
après avoir refusé deux millions que lui oflre TEm-
pereur pour avoir défendu sa cause, il retourne
en Angleterre plus pauvre qu'il n'en est parti ,
pour y refuser aussi les honneurs dont la Reine veut
le combler, et pour continuer, comme lieutenant-
colonel dans le corps des ingénieurs de Tarmée,
des travaux qu'il n'a interrompus que par des fati-
gues, des victoires et des douleurs.
Tels sont les récits que nous font nos aimables
compagnons en nous promenant dans la campagne
de Chang-Haï, où vingt fois gronda sous leurs yeux
une terrible fusillade. Qui sait si le temps n'est pas
proche où il faudra recommencer à faire ici la seule
diplomatie qui soit peut-être efficace sur l'Empire
du Milieu: celle des coups de canon ?
Mais, pour l'heure actuelle, nos navires de guerre
dorment encore paisibles sur leurs ancres, dans les
eaux du fleuve Bleu. La jolie corvette lePrimauguet,
commandant Bochet, et l'aviso le Déroulède, com-
CHANG-HAI. 27
mandant Richy, nous offrent comme une parcelle
bien-aîmée de la terre de France; ayssi pendant
près d'une semaine, qui sans cela nous eût paru un
grand mois, passons-nous un temps délicieux dans
des causeries toutes françaises , au coin du feu , et
vraiment en famille I
II.
TIEN-TSIlf.
Débâcle des glaces du Pe-Tchi-Li e( du Peï-Ho. — Bonne ren-
contre à Tcbe-Fou. — Notre navire s'échoue sur la barre du
Pcï-Ho. — Les forts de Ta-Kou. — La pagode des traités. —
Une revue de cavalerie tartare.
13 mars, mer Jaune, à bord du Sze^Chuen,
La bonne nouvelle est arrivée I Une jonque
bruyante, tirant mille pétards, est entrée cette nuit
en rivière , annonçant que la blancbe nappe de
glace s'est craquelée , que la débâcle générale est
certaine, que le golfe de Pe-Tchi-Li et le Peï-Ho,
après quatre mois d'emprisonnement, sont rendus
à la liberté. Nous sommes dans la joie: vite, nous
courons au quai, sachant que plusieurs navires tout
chargés sont aussi impatients que nous : voilà déjà
le Sze-Chuen qui chauffe; et nous de mettre les
malles sur des coulies, de les faire galoper jusqu'à
bord , d'y sauter aussi , et de partir enchantés pour
Tien-Tsîn et pour Pékin.
Nous avons, je crois, toutes les bonnes chances.
Car ce n'est point seuls et au hasard que nous allons
tenter la route vers la grande capitale, mais avec,
des compagnons aimables qui sont déjà nos amis.
TIEN-TSIN. 89
Depuis Hong-Kong en effet nous nous sommes liés
intimement avec le voyageur le plus cordial, le
plus gai , le plus instruit que nous ayons encore
rencontré, M. James Porter, « commissioner »
des douanes impériales chinoises. Il nous promet
de nous guider , de nous faire voir toutes les
choses curieuses, de parler chinois pour nous et
de nous faire respecter au besoin au nom du gou-
vernement de Sa Céleste Majesté, au service de la-
quelle il est un haut fonctionnaire. En outre, à
Chang-Haî, nous avons connu, sur le Pelorus, cor-
vette anglaise , un brave chapelain que nous avons
adjoint à notre joviale colonne, non pour prêcher
— dans le désert de Mongolie — mais pour photo-
graphier les sites qui nous frapperont le plus. Le ré-
vérend Parkyn, jeune, ardent, spirituel, a déjà
cultivé son art photographique sous toutes les lati-
tudes, dans des pérégrinations qu'il nous raconte
avec une verve charmante. Telle est la composition
nouvelle de notre groupe voyageur. Le bord d'ail-
leurs nous offre encore un ami des aventures loin-
taines, M. Buissonnet, instruit et audacieux Français
qui a fait plusieurs fois le voyage de Pékin à Paris par
la Sibérie, et qui, avec une rare modestie, parle de
cette route étrange comme d'une chose toute simple ;
de plus il a navigué sur le fleuve Amour — que je
Tenvie ! ! — pendant plus de trois mille kilo-
mètres !
2
30 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Le Sze-Chuen est un joli navire construit aux
États-Unis , long et effilé , muni d'une simple
(c beam engine » à multiplicateur de deux cent cin-
quante chevaux ; il compté sept cents tonneaux no-
minaux ; les cabines et le carré sont construits sur
le pont: il y règne donc une clarté parfaite, «et un
calorifère hydraulique nous donne une température
à souhait, tandis que le vent du nord soulève la
mer et nous fait rouler sous les lames avec une ver-
tigineuse agilité. Mais qu'importe ! les milles s'a-
joutent aux milles , nous longeons la côte abrupte
et pelée, nous doublons Kin-Toan, Chao-Weî-Chan,
Chun-Tang et Ta-Ching-Chan , tous points aussi
riants que leurs noms sont euphoniques.
15 mars, Tche-fou.
Nous jetons Fancre en rade, prenons un sam-
pang manœuvrant à la godille et allons au port. Là,
plus de trois cents jonques alignées présentent fière-
ment leurs gaillards d'arrière avec un cachet de
marine du moyen âge ; une population de cinq à
six mille portefaix de tout âge et de tout sexe tra-
vaille un peu et hurle beaucoup , en chargeant et
en déchargeant de fort légers fardeaux par d'innom-
brables passerelles. Le village en lui-même est le
plus abominable trou qui se puisse imaginer, et je
renonce absolument à vous en parler, tant il res-
semble au quartier insecticide de Chang-Haï. Mais
TIEN-TSIN. 31
il faut pourtant prononcer le nom de Tche-Fou avec
respect commercialeiyent parlant, car nous y appor-
tons force caisses d'opium qui partent de là en
brouettes, — et souvent en brouettes à voiles —
pour faire les délices des vicieux fumeurs que re-
cèlent les vertueuses campagnes de TEmpire ; les-
dites brouettes reviennent, si le vent est favorable,
avec d'immenses quantités de haricots et de graines
oléagineuses, dont les jonques se chargent pour les
échelonner dans la série interminable des ports de
la côte méridionale. Tout ce trafic est consigné dans
une pauvre maisonnette, un vrai corps de garde
avec un poêle chauffé au rouge , où tiennent triste-
ment garnison les employés de Sa Majesté Impé-
riale; voici en quatre lignes le résumé (1866) des
brillants échanges faits en ce misérable village de
boue pendant les douze derniers mois.
Importations 48,000,000 fr.
Exportations 19,000,000 »*
Mouvement du port , 994 navires , jaugeant
347,782 tonneaux.
Recettes de la douane chinoise, 2,584,000 fr.
Après une longue promenade, nous étions à nous
réchauffer et à causer avec un aimable Français,
M. de Champs*, dans les bureaux de la douane,
^ M. de Champs accompagna depuis comme second secrétaire
32 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANGJS'CO.
quand nos yeux découvrent soudain , au milieu de
la forêt des mâts de jonque^ , une « flamme » de
guerre portant nos couleurs. A vrai dire, il n'y
avait de guerrier que la u flamme » ; car le Mi^
rage est une ancienne citerne de Tescadre conver-
tie en goélette, comptant cent dix tonneaux, vingt
hommes d^équipage et deux canons ; mais de ces
pièces, il en est une qui est logée à terre, car
lorsqu'elles sont toutes deux sur le a Mirage » il n'y
a plus de place pour les hommes. Nos cœurs furent
remplis de joie en apprenant que la goélette avait
à son bord un ami du duc de Penthièvre, le jeune
comte.de Chabannes, fils de l'amiral. Nous n'avons
pas tardé à le rejoindre, et à deviser longuement
avec lui. Frappé d'une balle dans la jambe, au
combat de la Pagode en Corée, ce brave officier
était encore bien loin d'être guéri, et portait la
trace de longues soufirances; mais il fut plein d'en-
train, ce soir-là, en nous donnant à diner sur le
tt Mirage » , car notre malle lui apportait deux
bonnes nouvelles : le matelot qui l'avait ramassé el
sauvé sous une pluie de balles avait reçu la croix ;
et au dessert nous ouvrîmes un paquet adressé à
Chabanne», qui contenait ses épaulettes de lieutenant
de vaisseau. Vous pensez si la gaieté fut gauloise,
et si chacun avait oublié ses douleurs , l'officier
Tambassade fameuse de M. BurliDgame et de ses mandarins en
Amérique et en Europe.
TIEN-TSIN. 33
celle de la balle coréenne , et rëxilc celle de la
patrie absente, puisqu'il était à bord d'une humble
barque, mais d'une barque française !
j 10 mars, golfe de Pe*Tchi-Li, sur la barre du
PeùHo, à bord du Sie-Chuen,
Hier soir, par une mer tourmentée, le Szâ'Chuen
était inondé sous les lames; ce matin, bien avant que
nous vissions la terre , le pont était couvert de près
d'un pouce de sable blanc que la bise nou$ appor-
tait du désert en nuages épais ; ainsi se terminait
d'une façon désagréable une heureuse traversée de
trois cent quatre-vingts lieues.
Accostant dès l'aube la barque d'un pilote qui
croise en zigzag, nous voulons nous renseigner au
juste sur notre situation; mais l'excellent homme,
de l'air le plus doux du monde, nous affirme qu'il
ne sait trop lui-même où nous sommes. Nous lan-
çons alors, par une brume sablonneuse d*une inten-
sité extraordinaire, trois canots avec des sondes, pour
reconnaître labarre du Pei^Ho, dont nous devons être
tout près. Soins inutiles ! nous entendons soudain
le bruit d'un frottement pénible : une longue secousse
ébranle notre steamer effilé ; un coup de barre
hasardé nous fait aller à gauche, et nous sommes
bel et bien échoués sur les sables gluants: la marée
baisse, nous n'avons qu'une seule chose à faire:
attendre avec patience , en regardant de nombreux
34 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Chinois pêcher avec des cormorans; les ingénieux
naturels mettent un anneau au cou de cet aimable
oiseau , qui plonge , prend le poisson et ne peut
Tavaler; sans se lasser jamais, il rapporte à son
maître de magnifiques rougets que celui-ci n'a plus
qu'à tirer par la queue horsdu bec deaToiseau em-
manché d'un long col » .
18 mars. Encore sur la barre du Pei^Ho,
Semblable à un- bélier qui charge tête baissée
contre une muraille , et qui prend son élan à plu-
sieurs reprises, le Sze-Chuen a fait de vains efiforts.
Grâce au ciel, Tatmosphèré est calme, et aucun
grand frais ne s'annonce vers l'est, sans quoi lès
lames en déferlant sur la barre et. . . . sur nous, qui y
sommes embourbés, briseraient en mille pièces notre
pauvre navire. Nous avons du reste des compagnons
d'infortune, car trois voiliers et deux vapeurs sont à
notre droite dans une situation aussi critique que la
nôtre. Mais faire passer un navire* qui cale treize
pieds d'eau, là où, à marée haute, nous n'en trou-
vons que onze , c'est un problème qui rappelle la
parabole du chameau et de l'aiguille : notre jeune
capitaine yankee ne doute pourtant de rien, et cinq
fois il nous lance à toute vapeur sur cette banquette
irlandaise d'un nouveau genre; cinq fois, après des
soubresauts inouïs , après une lutte désespérée sons
trente-cinq livres de pression, il fait machine en
TIEN-TSIN. ?Ô
arrière, décolle et dégage le Sze^ÇJiueîiy en disant
toujours : ce Cq n'est que de la boue, nous devrions
la couper comme du gâteau. ^ Mais ce raisonnement
nous mène droit à la sixième épreuve : nous nous
précipitons sur cette boue avec rage ; outre la force
de notre machine exaspérée, toute notre toile est
dessus, nous nous cramponnons de toutes nos forces
à des ancres et à des grelins jetés en avant dans les
sables , si bien que notre salamandre serpente dans
la vase, se traînant, boitant, hésitant, reglissant,
et vacillant ! Mais enfin un grelin casse, tout l'attirail
s'incline, nos forces s'éteignent, un foc s'envole,
la machine devient impuissante, et ^u coup nous
sommes vissés sur la barre.
Il faut alors avoir recours au grand moyen : par
bonheur le temps s'est éclairci ; de terre , on aper-
çoit nos signaux , et dés chalands viennent se ran-
ger le long dti bord pour nous alléger de notre
cargaison de l'avant. Alors, vers midi seulement,
trouvant douze pieds et demi à la sonde, nous ten^
tonsTessai décisif; avec une forte pression nous
virons sur un grelin pour nous éviter le c&p au nord-
ouest; l'impulsion est bonne > la boue est moins
dure, tribord la barre ! et nous sommes sauvés!
Nous entrons avec une vitesse de dix milles dans
la passe des forts de Ta-Kou, disant adieu avec
pitié à nos cinq compagnons d'échouage qui, malgré
tous leurs efforts, restent immobiles comme des
36 PÉKIN. YËDDO. SAN FRANCISCO.
' bouées ! Décidément notre capitaine est hardi : c'est
lui du reste qui dernièrement, par une nuit noire,
coupa en deux aTExpress» , un grand vapeur cou-
rant de Chang-Haï à Ning-Po. — Dans les cas d'abor-
dage, les Américains excellent à être celui qui coupe
et ne sombre pas.
IVous franchissons avec émotion l'entrée du Peï-
Ho. Que de tristes souvenirs sont attachés à ce lieul
L'entrée est très-étroite et défendue à droite et à
gauche par des bastions qui furent formidables et
qui aujourd'hui ne sont qu'à moitié démolis. Le plus
grand bastion, ou le fort du Sud, est sur la rive droite
du fleuve ; il a trois cavaliers , un au centre et deux
à chaque extrémité ; le fort lui-même est fait de
(i torchis» et les cavaliers, de pieux fichés en terre,
amarrés fortement ensemble et recouverts de boue.
L'extrémité nord touche au fleuve; l'autre extrémité
est à cinq cents mètres plus loin, au »ud-sud-ouest ;
le fort Nord, sur la rive gauche, enfile tous les
abords du fort Sud ; il a deux cavaliers au sud-est,
et le passage entre ces deux colonnes de la porte
fluviale n'est que de deux cents mètres. Là furent
livrés trois combats entre nos forces et celles des
Impériaux : le premier en mai 1858, le second en
juin 1859, le troisième le 25 juin 1860.
Nos cœurs se serrèrent à la vue de cette plage
vaseuse, où, à la seconde attaque, furent engloutis
tant de braves marins ; c'est là le plus sombre épisode
TIEN-TSIN. 31
de rhistoire de nos campagnes en Chine ; les canon-
nières avaient franchi la barre qui nous retenait tout
à rheure ; mais quand elles arrivèrent sous le feu
des forts, elles furent criblées de boulets; par
contre, elles ne faisaient que peu de ravages dans les
solides remparts de boue qui dominaient ces rives
plates etmarécageuses.Le désastre était certain, mais
les alliés combattirent avec héroïsme jusqu^à la der-
nière heure plutôt que de fuir. Trois canonnières
s'échouent et se perdent ; trois détachements débar-
quent pour monter à Tassant ; les malheureux enfon-
cent jusqu'à la ceinture dans les boues fétides qui
couvrent les longues lagunes en avant des forts ; en se
débattant, ils sont bientôt engloutis jusqu'aux épau-
les, et les Chinois, accourus sur les bords de la terre
ferme, les déciment par les flèches, les balles et la
mitraille. Vient le soir, et la marée montante couvre
d'un même linceul les morts, les blessés et les
vivants.
Un an plus tard , l'orgueil des Chinois si gonflé
par cette facile victoire devait être justement abaissé
quand nos canons éteignirent les feux de leurs forts,
brisèrent leurs estacades, et anéantirent les formi-
dables moyens de défense qu'ils avaient dès long-
temps et si fièrement préparés.
Un ouragan commence au moment où nous pé^-
nétrons dans l'intérieur des terres, en remontant le
cours brusquement sinueux du Peï-Ho. Rien en ce
III. H
3« PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
monde d'affreux comme ces rives : un désert de
sable que le vent soulève par nuages et dont les
tourbillons nous aveuglent, un désert où, dans les
éclaircies, nous n'apercevons que des tombeaux sous
la forme de milliers de petits mamelons de terre
jaunâtre, semblables aux huttes des Mormons.
La monotonie n'est rompue de distance en dis-
tance que par des Salines étagées, se confondant
dans la teinte uniforme d'un paysage qui est tout
sable, tout sel, tout poussière et tout cendres.
Après deux heures de navigation nous arrivons à
des contrées moins désolées ; des arbres apparais-
sent au milieu d'une campagne qui semble un peu
cultivée; nous voyons même bientôt une charrue
traînée par deux hommes : évidemment nous ren-
trons dans la civilisation. Voici les villages de Ko*
Kou , Tong-Kou , Chieng-Chia , et la route de Pe-
Tang sur le Petang-Ho î Leurs habitants sortent
de huttes basses faites de boue et de feuilles, et
nous rions de bon cœur en voyant les femmes vêtues
de houppelandes écarlate ; des jonques nombreuses
sont encore en plein champ, alignées dans des docks
où les Chinois les gardent pendant l'hiver à sec et à
l'abri des glaces. Plût au ciel que les esquifs chi-
nois fussent tous encore déposés et en repos dans
les terres labourables! Mais déjà des groupes d'une
dizaine de jonques naviguent de front et côte à côte
dans cette étroite rivière ; ne profitant que de la
TIEN-TSIN. 39
marée montante , elles se contentent de faire qua-
torze lieues en quinze jours : mais comme nous
préférons une autre allure, nos imprécations pieu-
vent comme grêle sur les innombrables impedi-
menta que nous offrent en rivière ces barques
dignes du temps de Mérovée ; dans presque tous les
tournants difficiles, nous apercevons en travers une
jonque dont l'équipage ahuri par notre sifflet perd
la tête et hurle au lieu de se garer. Sur un espace
de sept à huit cents mètres nous en rasons un groupe
d*une quarantaine , se heurtant, s'échouant, se bri-
sant, grâce au désordre indicible dans lequel les jette
notre venue subite. Seuls deux navires nous lais-
sent passer avec une rare placidité : ce sont le
« John and Henry D et le «Sun Lee», pris ici par
les glaces en novembre dernier et condamnés par
la gelée à cinq mois de prison : ils étaient chargés
de thés qui, sortis de la cale en désespoir de cause,
devinrent thés de caravane, et partirent à dos d'âne
d'abord , puis sur des chameaux , par Kiakta pour
Saint-Pétersbourg. Les amateurs ne les trouveront
que meilleurs !
Quant à nous, nous faisons à cette heure une na-
vigation vraiment extraordinaire ; car nous sommes
sur un navire qui a doublé le cap Horn, et qui est
construit pour la grosse mer ; mais c'est dans une
rivière de septième ordre que nous barbotons. Pen-
dant plus de cent kilomètres notre marche est pleine
40 PÉKIN. YEDDO. SAN FEANGISGO.
J'émotions dans des tournants et des coudes d^une
brusquerie inouïe. Tantôt nous nous trouvons jetés
par le courant contre une rive, et notre hélice s'y
débat dans les herbes et la boue; tantôt, et cela
vingt fois, pour doubler les angles les plus aigus, nous
envoyons à terre un canot avec six hommes : ils
attachent au plus vigoureux pommier du voisinage
un câble qui nous aide à pivoter sans échouer. Mais
de telles manœuvres comportent mille accidents :
une fois, c'est le pommier qui vient à nous avec
toutes ses racines ; une autre fois notre beaupré
entre dans une maison trop rapprochée de la rive;
enfin nos malheureux matelots en sautant à terre à
la recherche d'un arbre, sont presque constamment
forcés de se jeter dans la vase jusqu'aux aisseUes.
Le parcours que nous faisons ne peut s'interrompre :
mouiller à la nuit tombante en un pareil courant
serait plus imprudent que de naviguer même à
l'aveuglette, à cause des jonques qui montent et qui
descendent. Bien tard dans la nuit nous arrivons au
quai de Tien-Tsin.
Tien-Tsin, 19 mars.
Dès le matin, nous parcourons les rives presque
désertes de la concession européenne. Si l'on est
vraiment en Chine en considérant les longues
queues de cheveux qui pendent sur le dos des na«
turels, on peut aussi se croire en un camp françaisi
TIEN-T8IN. 41
en lisant encore sur les murs ces traces du passage
de nos troupes : État-major de la place. — Cantine
du lOP. '• — Logement de Tofficier payeur. Mais nos
amis nous emmènent bien vite dans la campagne,
une mer de sable, pour visiter les lieux que la
guerre a rendus célèbres.
Cest dans cette plaine en effet qu'était campée
Tarmée chinoise : nous longeons là une muraille
de boue qu'avait construite le général en chef San-
Ko-Lin-Sin , et qui est restée baptisée du nom de
San-Ko-Lin-Sin-Folie. A Siam et à Canton nous
avons déjà vu le même terme caractériser la folle
mais patriotique tentative de défense des indigènes
contre les envahisseurs. Nous ne pouvons nous em-
pêcher de sourire devant ce vrai paravent de deux
lieues de long auquel s'était confiée la jactance
chinoise.
Plus loin , nous visitons la pagode de Haï-Kouan*
Tzeou, où fut signé le traité de 1858. C'est un fouillis
de petits temples à toits courbés et à fenêtres de
papier : des sacs de blé sur lesquels jouent des rats
sont empilés aujourd'hui autour de la table illustrée
par la fameuse cérémonie de la signature, et dans
la salle où il fut décidé du destin du Céleste Empire.
Est-ce un symbole de la religion avec laquelle sera
observé le traité ?
Dans la plaine qui nous environne nous voyons
bientôt s'élever des nuages réguliers de poussière :
42 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
nous braquons nos lunettes et distinguons des mou-
rements de troupes. Une curiosité bien naturelle
nous porte de ce côté ; c'est une revue des régiments
impériaux. Là buit à neuf cents cavaliers mongols,
montés sur dé petits poneys à poil d'ours que Ton a
pris au laço dans les troupeaux sauvages des steppes,
exécutent gaillardement le : a Par peloton rompez
les escadrons ! » L'étrîer très-court , la sel Je très-
baute, ils se tiennent pour ainsi dire debout sur ces
rats qui galopent ventre à terre, et ils ne les crava-
cbent qu'avec leurs queues de cheveux tressés :
les régiments se composent de vingt-trois pelotons
de quarante-quatre bommes cbacun ; une confusion
inextricable de boutons coloriés aux nuances de
Tarc-en-ciel dénote le grade; la moustacbe est mar-
tiale, mais la longue robe decbambre, qui recouvre
même les éperons, n'a rien de guerrier.Bref, il est
impossible de rien voir de plus bouffon exécuté
avec plus de sérieux : la cbarge est étourdissante.
Mais, si la galopade a. encore un aspect étrange et
sauvage, si tous ces escadrons de Fils du Ciel ont
un cacbet diabolique dans leur ensemble, ce ne
sont cependant plus les Tartares de jadîs aux lances
et aux arcs bariolés ; ils sont parfaitement armés
de bons sabres anglais et de revolvers améri-
cains.
Ils ont, grâce à cet armement, une outrecuidance
dont rien iie peut donner une idée. Pour moi, qui
TIEN-TSIN; 43
ne saurais être compétent en cette matière, je de-
meure pourtant fermement convaincu que, s'ils
nous provoquaient, nous marcherions d'un pas
aussi ferme que par le passé jusqu'au cœur de
TEmpire.
Mais rheure est aux conquêtes pacifiques, et
nous pouvons constater que les chifires du commerce
dont Tien-Tsin est le pivot, sont assurément encoura-
geants pour l'avenir. Tien-Tsin en efiet est non-^
seulement le port le plus proche de la capitale et
de la résidence de l'Empereur, mais par sa commu-
nication avec le grand canal, qui est lui-même l'ar-
tère de quatre provinces de l'intérieur, ce comptoir
est bien fait pour fixer l'attention de nos grandes
maisons de commerce. Le relevé de la douane y a
donné en 1866 :
Cotons. . . fr. 36,000,000
IMPORTATIONS. { Opium 4f6,000,000
Lainages. . . . 6,900,000
Total. . . fr. 88,900,000
EXPORTATIONS. . . • 20,000,000 *
Mouvement du port : 592 navires jaugeant 1*78, 51^
tonneaux.
La ville chinoise compte environ quatre cent
U PEKIN. Y'EDDO. SAN FRANCISCO.
mille habitants, et les résidents étrangers sont au
nombre de cent douze, dont dix français.
Seize grandes maisons de commerce appelées
a Hongs n centralisent les fortes opérations ; c'est un
gros regret pour nous de n^en point voir- une seule
qui soit française.
'Jl
m.
PÉKIN.
Route de Tien-Tsin à Pékin par terre. — Les murs grandioses
de la capitale. — Aspect des rues, des palais et des ruines. -^
Les cerfs-volants. -'— Le champ des exécutions. — Le Pont
des mendiants. — Les légations. — Service des douanes ma*
ritimes impériales chinoises dirigées par M. Hart. — Quel-
ques chiffres sur le commerce de la Chine avec le reste du
monde.
Pékin, 21 mars 1867.
Nous Tenons d'arriver dans la céleste capitale de
TEmpire du Milieu, et je veux vous raconter à la
hâte notre rapide Voyage de trois jours,.
Nous sommes partis de Tien-Tsin le 19 avril dans
Faprès-midi : notre petite caravane était composée
de sept charrettes.chinoises, attelées chacune de
deux mules, et nous avons fait deux cent quatre-
vingt-deux tt li fl , c'est-à-dire cent soixante-quatorze
kilomètres, sans qu'aucun de nous puisse dire quelle
espèce de pays nous avons traversé : les rafales
incessantes d'une poussière épaisse nous ont à la
lettre aveuglés, et pour ma part je n'ai absolument
rien vu, sinon un désert de sable.
3.
46 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
C'est une singulière construction que celle d'une
charrette chinoise :-une sorte de civière de toile
bleue repose comme un château branlant sur un
essieu long de moins d'un mètre, et sur deux roues
grossières ; on ne peut ni s'y coucher, car elle est
trop courte, ni y mettre une banquette pour s'as-
seoir, car elle est trop basse. En revanche, c'est un
véhicule fort léger et qui passe partout. Je m'y
blottis de mon mieux, grâce à un sac de son qui
fera office de ressort : quant à mon muletier, il
prend place sur le brancard de gauche , et saute à
terre à chaque instant pour harceler bruyamment,
même cruellement, mon attelage ; la mule de volée
n'obéit guère qu'à la voix, et de ses caprices dépend
notre sort ; son harnachement ne consiste qu'en
deux traits excessivement longs , liés ensemble à
l'essieu, près de la roue gauche : de là, elle ne tire
que par côté et trotte toujours obliquement.
Pendant la première heure, nous sommes réelle-
ment abasourdis. La route, — si l'on peut donner
ce nom à un pareil tracé de chemin de traverse
mérovingien , — est large tantôt de deux mètres
dans les passes resserrées, tantôt de cinquante à
soixante dans la campagne ouverte : de plus, aux
environs des villages, cette mer de poussière est
semée de milliers de pointes de dalles ou de vieux
blocs de briques qui vous font sauter en l'air comme
une balle sur la raquette. C'est là que les muletiers
«
' * .
PÉKIN. 47
opiniâtres mettent de préférence leurs bétes au
grand galop : vous vous imaginez alors quels- nua-.
ges de sable soulève notre caravane ! Nous sommes
comme étouffés, et quand je me risque à ouvrir les
yeux, je n^aperçois ni la cbarrette qui me précède
ni même ma mule de volée, ni le soleil qui n*est
plus qu'un point rouge opaque dans cet étrange
brouillard. Quand on n'a pas fait Texpérience de
semblables cabots et d'aussi innombrables contu-
sions, on ne peut se figurer le plaisir avec lequel
nous saluons le village où nous devons coucher.
A Yang-Soun, en effet, vers dix heures du soir,
nous sortons de nos boites, bien figés, bien meur-
tris, et chacun rit pourtant de bon cœur en racon-
tant ses aventures et ses chutes, ses bleus et ses
impressions. Notre premier soin est de casser la
glace pour tenter de débarrasser nos paupières
et nos narines du mastic qui les obstrue complète-
ment ; une véritable boue s'est formée dans nos
dents et au fond de notre gorge irritée. L'hôtellerie
ressemble beaucoup à ce que sont chez nous des
arrière-cours de ferme en état de vétusté , avec de
petits hangars bas et des étables éboulées, n'ayant
connu de longtemps la truelle du maçon réparateur:
vingt charrettes appartenant à des mandarins en
voyage y sont déjà péle-méle, et quarante mules se
roulent dans la poussière en brayant à l'envi ; les
palefreniers de la première caravane injurient les
48 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
nôtres ; mais nous les laissons sans peine vicier leur
querelle pour aller chercher un gite à notre
usage.
^ Au fond de la cour est une hutte avec de larges
fenêtres de papier; dans Fintérieur, le long du
mur, se trouve une sorte de plan incliné en plan-
ches comme les couchettes des chiens dans nos
chenils. C'est notre logis pour cette nuit. — Nous
allons chercher tout un tas de riz hien chaud à
la marmite des muletiers, et Teau-de-vie versée
copieusement dans du thé nous rend notre verve
gauloise. Après quoi , nous serrant le plus pos-
sible les uns contre les autres, le Prince, ce bon
Fauvel, Porter, son ami Wright, Louis et moi, nous
nous étendons en brochette, décidés à dormir de
notre mieux. Hélas ! nous avions compté sans la cu-
riosité des indigènes : un crépitement extraordi-
naire ne tarde pas à se faire entendre aux quatre
points cardinaux de notre rustique appartement :
mille craquements se succèdent, et nous décou-
vrons, grâce à la lueur de la lune, que Taimable
population de Yang-Soun, très-intriguée de notr«
venue, se presse en foule autour de notre hutte :
bientôt, dix, vingt, deux cents doigts indiscrets s'en-
foncent dans le papier des fenêtres , afin d'y prati-
quer des ouvertures multiples. Nous apostrophons
les naturels ; ils ne disparaissent que pour revenir
plus nombreux, tandis que la bise de Test nous glace
PÉKIN. 49
en sifflant avec fureur par ces anches éoliennes d'un
nouveau genre. Jamais nous n*avons été si agacés
de voyager dans un pays dont nous ne savons pas la
langue ; force nous est de recourir à un idiotisme du
langage universel qui ne manque jamais son effet :
le bambou. L'un de nous, sorti furtivement, trouve
une gaule longue de vingt pieds : d'un seul coup
trente spectateurs clignant de Fœil aux trous de la
fenêtre reçoivent sur le dos un dernier mais cui-
sant avertissement.
Si nous dûmes passer le reste de la nuit presque à
la belle étoile, ce ne fut plus la faute des Chinois,
mais bien du Révérend. Les insectes variés du
sol sur lequel nous couchions lui faisaient horreur;
et comme, en vrai marin, il avait emporté son hamac,
il le suspendit au-dessus de nos têtes, aux deux
poutres extrêmes de la hutte. Je l'y hissai, il s'y
blottit; sa toile planait gracieusement et le berçait
sur ses légères amarres, mais, hélas! quand je
lâchai tout, il se fit un bruit immense, un déchire-
ment général, et nous nous trouvâmes tous pèle
mêle, avec le hamac, les poutres, les murs de terre,
les fenêtres de papier, le tout cassé, brisé, et une
poussière séculaire répandue à profusion ! Les rires
furent notre seule consolation ; il fallait bien pren-
dre son parti de tant de mésaventures. Je n'ai point
voulu vous cacher cet aperçu désagréable de nos
pérégrinations en Chine; mais je vous promets, si
50 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
cela se renouvelle , de ne plus vous fatiguer de nos
petits ennuis.
Le 20, à trois heures du matin, les quarante
mules des mandarins agitent leurs grelots et nous
précèdent: àquatre heures et demie, nous nous met-
tons en route avec un nouveau compagnon. Le gou-
verneur de la province de Tien-Tsin,Tchoung-Hao,
nous a en effet envoyé un mandarin bouton de cris-
tal, avec force passe-ports et sauf-conduits pour
nous aider à pénétrer sans encombres dans la Ville
Céleste. L'officier impérial ouvre notre marche,
dans sa charrette que traîne un charmant mulet noir.
Dès que nous arrivons dans un village , il met sur
son nez d'immenses lunettes de verre ordinaire de
cinq centimètres de diamètre , et montées sur de
grossières tiges de bois. C'est une mode que suivent
ici les lettrés ; et Ton n'est pas réputé studieux sans
ce pince-nez traditionnel.
A Ho-Chi-Wou, nous faisons halte vers le milieu
du jour, et profitons d'un moment de calme et d'é-
claircie pour donner au Révérend l'occasion de pho-
tographier notre mandarin et notre caravane. La
population tout entière veut s'enfuir quand nous
braquons le pacifique instrument, et nous ne par-
venons à garder autour de nous que nos palefre-
niers et nos tt boys » fidèles. — Nous arrivons à la
nuit à Tchiang-Tia-Ouan , après les mêmes cahots
et la même poussière qu'hier.
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51
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PÉKIN. 51
Le matin , bien avant Faurore, nous sommes sur
pied , tout émus de la pensée que quelques heures
à peine nous séparent de Pékin : Pékin que nous
avons tant rêvé de voir, et pour lequel nous avons
couru tant de mers !
Nous passons à midi devant le magnifique pont
de Pa-Li-Kao, de glorieuse mémoire, et àtrois heures
nous entrons à Pékin. Grâce au ciel, nous quittons la
chaussée sablonneuse et nous nous trouvons en face
d*un vaste pont dallé, d^une longue et gigantesque
muraille à créneaux et d*un portique majestueux.
C'est bien assurément ce que j'ai vu de plus gran-
diose dans le Céleste Empire! Cet ensemble a quel-
que chose des images saisissantes de l'histoire
sainte, des descriptions des hautes enceintes de
Babylone et des formidables remparts de Ninive.
Figurez-vous un donjon élancé portant un toit à
cinq étages de tuiles vertes, et percé de cinq ran-
gées de gros sabords d^où sortent des gueules de
canon ' ; à droite et à gauche, à perte de vue, s'étend
la muraille, tantôt en granit, tantôt en grosses bri-
ques grisâtres; des saillants, des créneaux, des
meurtrières, lui donnent un air martial. — Au
pied de cette muraille s'ouvre une voûte profonde
où viennent pacifiquement s'engoufiVer une foule
^ J'ai découvert le lendemain dans une promenade que ces
canons étaient des canons de bois. Quelle chute !
52 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
convergente de Chinois, de Mongols, de Tartares
bariolés, des convois de charrettes bleues , des files
de mulets noirs , des caravanes de chameaux fauves
et bien haut chargés : c'est Feutrée de la ville
chinoise.
Grâce à Ching, notre potentat boutonné de cristal,
nous passons sans arrêt les premières barrières;
puis, au milieu de ce peuple qui semble vierge de
civilisation européenne , nous trouvons avec stupé-
faction en face de nous un cavalier anglais, en uni-
forme de grande tenue, épingle comme un horse-
guard, et monté isur un magnifique cheval d'armes :
c'est un maréchal des logis de l'escorte du ministre
d'Angleterre, porteur d'une lettre pour le Prince.
Avec une grâce que nous n'oublierons jamais, sir
Rutherford Alcock, prévenu à notre insu de notre
arrivée , invite le duc de Penthièvre et son « party y*
à loger à la légation , où tout est prêt pour le rece-
voir : notre joie ne peut s'exprimer. Autant nous
nous étions promis, en partant de Chang-Haî, de
chercher à passer incognito et à risquer mille aven-
tures chinoises à Pékin, où nous pensions trouver
la vie mandchoue dans sa plus pure essence, autant
la courte expérience du comfort négatif des hôtel-
leries indigènes nous efirayait à juste titre depuis
Yang-Soun.
C'est décidément un décor d'opéra que la majesté
d'une porte de Pékin; dès qu'on est de l'autre côté,
PÉKIN. 53
on croit qu'on a rêvé : les terrains vagues et les
masures viennent de nouveau frapper les yeux
comme une réalité lugubre. Pour vous en donner
ridée en un seul trait, les chameaux dans cette par-
tie de la Ville Céleste suivent des sentiers sinueux
comme s'ils étaient dans le désert : quant à nous,
continuant droit notre route, nous voyons verser
deux charrettes sur sept qui composent notre cara-
vane. En effet, Pékin, aux environs des portes, est
pavé en immenses dalles d'un à deux mètres carrés,
mais entre chacune d'elles il y a souvent un inter-
valle creusé d'un à deux pieds : de là secousses et
soubresauts comparables à ceux de grenouilles élec-
trisées.
Bientôt une nouvelle grande muraille encore plus
majestueusement crénelée, bastionnée et babylo-
nienne, nous montre ses portiques sombres en avant
de nous : elle est haute de cinquante à soixante
pieds et large de quarante ; c'est, parait-il, la sépa-
ration entre la ville chinoise que nous quittons, et
la ville tartare où nous entrons. Là une sorte de
cirque sans gradins, mais formé de gigantesques
murs, protège la porte principale comme une demi-
lune; de façon que, la première grille une fois
passée , nous nous trouvons comme dans une spa-
cieuse cage d'ours dominée par des créneaux et des
toits vernissés.
Avant de sortir par une seconde grille (la
54 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
porte centrale est réservée à FEmpereur) ', il faut
faire plusieurs centaines de mètres. Comme nous
passons sous la voûte , notre mandarin conducteur
nous offre de monter au sommet de la muraille,
afin d^embrasser Pékin d'un seul coup d*œil : aussi-
tôt dit, aussitôt fait. Nous sommes assez haut pour
distinguer les grandes lignes, et cette porte, Tchien-
Mên , semble comme le pivot sur lequel il suffit de
tourner pour se rendre compte de la marqueterie
de cette cité bizarre.
Derrière nous est la ville chinoise, un trapèze
géométrique, où des bois, des temples et des bourgs,
avec des rues animées et commerçantes, sont encla-
vés dans des murailles surmontées des cinquante
pagodes bastionnées dont je vous parlais à Finstant;
cinq portes monumentales donnent accès de cette
ville sur la campagne.
Devant nous est la ville tartare , un grand carré ,
tranchant sur Thorizon par arêtes crénelées et mêmes
murailles ninivites, avec une dizaine de portes for-
tifiées et d'innombrables forts à cinq étages. Cette
enceinte murale renferme trois villes concentriques
séparées les unes des autres par des murs inté-
rieurs; la ville tartare d'abord, la plus vaste, avecde
grandes artères, des casernes, et le cachet guer-
^ Elle est réservée aussi aux trois premiers lauréats des exa-
mens de doctorat qui ont lieu tous les cinq ans et où douze
mille candidats viennent des différentes provinces de l'Empire.
J
PÉKIN. 55
rîer des conquérants; puis la ville impériale avec
des palais de mandarins, dont chacun comporte jus-
qu'à cent kiosques juxtaposés; et enfin, au centre,
la ville interdite, résidence de FEmpereur avec
ses milliers de toits en tuiles jaune impérial et
son Mé-chan, « mont de charbon ou des dix mille
années >» , butte artificielle, et sacrosanctum de
l'Empire Céleste. — Notre mandarin nous montre
du doigt et les sommets des murailles qui, pendant
quarante-deux kilomètres de tour, pourraient por-
ter quatre voitures de front , et les toitures vert clair
des palais de mandarins, et les dômes bleu foncé
des temples, et certaine espaces qui sont tout faïence,
et des ponts de marbre. Mais, grand Dieu ! sur quel
échiquier de ruines sablonneuses doivent errer nos
regards pour découvrir ces merveilles!
En vérité, ces constructions séculaires, ces pa-
godes héraldiques qui dominent la cité, font pa-
raître Fhomme bien petit! La population qui s'agite
à leurs pieds semble n'être qu'une troupe de four-
mis égarées! Et pourtant c'est la main de l'homme
qui a élevé ces prodiges ! C'a été l'œuvre d'une na-
tion guerrière, et sous l'impression de l'admira-
tion profonde, on voudrait pouvoir remonter bien
loin en arrière ; voir dans les siècles passés les armées
chinoises couronnant ces murs, faire feu de leur
bruyante artillerie, et les fiers Mongols aux arcs
bariolés, aux flèches et aux dards antiques, monter
56 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
à l'assaut de cette nouvelle Ninive ! Et Genghis-
Khan?«tKublaï-Khan?
Assurément, quoique notre curiosité soit peut-
être émoussée par onze mois de spectacles constam-
ment variés, je ne puis m'empêcher d'éprouver un
grand étonnement à me trouver dans cette ville
de Pékin! S'il est au monde peu de lieux aussi
tristes, il en est peu aussi qui soient plus frappants.
Parmi les nombreux étonnements qui y attendent
le voyageur, le plus imprévu est sans contredit
celui de se voir lui-même circuler au milieu d'une
foule curieuse, au cœur d'un empire fermé comme
un sanctuaire aux étrangers, qui l'ont ouvert à la ci-
vilisation par la violence et souvent par la cruauté.
Nous venons de traverser les trois quarts de Pé-
kin, depuis les faubourgs de la ville chinoise, jus-
qu'aux abords de la cité interdite; nous avons, en
près de deux heures , passé en revue , sans avoir le
temps de les détailler, les quartiers du commerce
et les agglomérations des palais de mandarins; c^esf
une vue d'ensemble dont plus tard nous cherche-
rons les traits particuliers; mais ma première im-
pression est celle-ci : quand on n'a pas vu Pékin , on
ne sait pas ce que c'est que la décadence. Thèbes,
Memphis, Carthage, Rome, ont des ruines qui rap-
pellent la secousse : Pékin se ronge lui-même; c'est
un cadavre qui tombe chaque jour en poussière.
Quand, du haut des admirables murailles presque
PÉKIN. 57
intactes qui entourent la ville tartare, j'ai jeté les
yeux sur la ville interdite et la ville impériale ren-
fermées dans son sein; quand j*ai sondé la splen-
dide perspective des bastions , des portes surmon-
tées de pagodes, des fortifications aux angles des
murailles, et que j'ai examiné les toits coniques et
vernissés des temples qui surgissent au milieu d'une
vraie forêt; quand, faisant un demi-tour, j'ai porté
mes regards sur la ville chinoise qui fait à l'autre
UD véritable socle, et qu'enfin je me suis imaginé
tout cela vivant, frais, vert, coupé partout d'eaux
limpides, garni de canons, peuplé et bruyant, j'ai
rêvé que je retraçais par la pensée le Pékin d'il y a
mille ans, et je suis resté confondu, admirant sans
restriction cette merveille de l'extrême Orient.
Mais, peu à peu , j'ai pris le spectacle corps à
corps : j'ai parcouru ces rues ravinées par les cha-
riots à vingt pieds de profondeur, dans lesquelles les
anciens égouts éventrés semblent un escalier géant
pour atteindre l'étroit sentier qui borde les maisons
de chaque côté du précipice; descendant de ma
charrette pour mieux voir, j'ai enfoncé jusqu'à mi-
jambe dans une poussière fétide d'immondices sé-
culaires, j'ai suivi le lit des fossés, des canaux et des
rivières pour jamais à sec, sous des ponts de marbre
rose ruinés et désormais inutiles : ces jardins, ces
parcs, ces étangs autrefois merveilleux sont trans-
formés en désert; à côté d'arcs de triomphe de
58 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
marbre, des huttes éboulées de marchands misé-"
râbles élèvent au-dessus d^elles une forêt de per-
ches avec des affiches de papier qui dansent au vent ;
tout cela est affreusement uniformisé sous une
couche épaisse et à travers un nuage incessant d'une
poussière acre et étoufiante; — Non, me suis-je
dit à cet aspect, cela n'est pas une ville ; n'est-ce pas
plutôt un camp de Tartares ravagé par le simoun
au milieu du désert?
Cette ville immense, dans laquelle on ne répare
rien , et où il est défendu , sous les peines les plus
sévères, de rien démolir, se désagrège lentement,
et se transforme chaque jour en poussière. C'est un
spectacle affligeant que celui de cette décomposi-
tion lente qui accuse la mort bien plus sûrement
que les convulsions les plus violentes. Dans un
siècle Pékin n'existera plus; il aura fallu l'abandon-
ner ; dans deux , on le découvrira comme une autre
«Pompéi » , mais enseveli sous sa propre poussière.
Tandis que je laisse ainsi s^envoler ma pensée,
reflétant à la hâte tout ce qu'inspire un premier
aperçu du panorama multiple de la Ville Céleste,
nos mules s'arrêtent devant une pagode, et notre
air de rouliers chinois couverts de poussière et
vraiment repoussants nous fait horreur à nous-
mêmes, quand nous nous trouvons soudain au seuil
de la légation, et reçus d'une façon charmante par
le ministre, qui veut bien ne pas trop sourire à notre
PÉKIN. se
aspect. Des chambres, et surtout d'immenses ba-
quets pleins d'eau chaude, sont préparés peur nous
dans les kiosques charmants qui composent ce
tt Fou )) , ancienne résidence d'un prince chinois con-
vertie en palais diplomatique; sirRutherford Alcock
nous mène incontinent au bord de nos baquets, qui
voient en un instant leurs eaux limpides se changer
en une boue noire, et nous nous hâtons de repa-
raître devant nos semblables avec le corps aussi pur
que la conscience.
Nous sommes présentés alors à lady Alcock et à
miss Louder, sa fille, pleine de grâce et de charme,
la seule jeune personne européenne de la céleste
capitale des descendants du Feu !
Pékin, 22 macs 1871.
Nous sommes réveillés par le départ du facteur;
un Chinois à longue queue et en soie azur vient
prendre nos lettres, et va courir à dos de mulet jus-
qu'à la Grande Muraille. Là, un Mongol, vêtu de
cuir rouge, s'en chargera, et c'est à dos de cha-
meau qu'elles traverseront les steppes sauvages.
Puis elles glisseront en traîneau sur les neiges sibé-
riennes, au milieu des ours blancs et des bandes de
loups, jusqu'aux chemins de fer de toutes les Rus-
sies. Si aucun des monstres habitants des* terres
glaciales ne les croque en faisant son déjeuner du
porteur, j'espère qu'elles vous arriveront à l'é-
60 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
poque du Derby, sans trop s'imprégner des parfums
de poche chinois, mongols, tartares et mougiks.
Je vous écris dans le kiosque charmant qui me
sert de chambre , au sein de toutes les chinoiseries
imaginables. Mais, par malheur, il s'est élevé un
coup de vent d'équinoxe effroyable vers sept heures
du matin. En un moment, le soleil qui brillait dans
toute sa splendeur a été. obscurci par un nuage
épais de sable rougeâtre; il est huit heures, et il
fait si bien nuit qu'il me faut une lampe.
De plus, je pourrais écrire avec mon doigt sur
mes meubles un brouillon ^e lettre à l'Empereur
de la Chine, car il y a une couche de plus d'un cen-
timètre de sable; l'envahisseur entre à vue d'œil
par nies fenêtres de papier affreusement ébranlées,
et ma redingote noire est devenue rapidement du
gris cendré de la légende.
Je suisfàchéde vous apprendre, après informations
prises, que nous ne pouvons en aucune façon espérer
de présenter nos hommagesà notre voisin l'Empereur
du Céleste Empire. Ce n'est pas qu'il ait refusé spé-
cialement notre visite , mais celui qui lui en aurait
pour nous demandé la permission aurait eu la tête
tranchée. C'est très-net. Il parait même que cet ai-
mable prince n'a jamais vu d'Européen, et que lors-
qu'il sort dans Pékin, les soldats tartares rendent
toutes les rues désertes sur son passage; il est dé-
fendu, sous peine de mort, de $e glisser le long des
PÉKIN. 61
murs pour chercher à le voir; comptez donc que nous
ne prendrons part à aucune manifestation en faveur
de FEmpereur. Mais n'allez pas croire qu'il manque
d'esprit; loin de là; tout Pékin se raconte en effet
qu'il vient de recevoir une lettre autographe de son
collègue, l'Empereur des Français, l'invitant pom-
peusement non-seulement à venir visiter en personne
l'Exposition qui ouvrira le 1" mai au Champ de
Mars, et qui doit être merveilleuse, mais encore à
vouloir bien envoyer, pour la section àe l'Extrême-
Orient, des spécimens de curiosités chinoises, ce Vous
êtes bien gracieux , aurait répondu Sa Majesté Cé-
leste, mais vous m'avez pris tout ce que j'avais de
plus beau au Palais d'Eté; exposez-le vous-même. »
Sur ce, j'aurais encore bien des choses à vous ra-
conter; mais, comme chez nous, l'heure de la poste
me presse, et je ferme mon courrier.
Pékin, 25 mars.
Que de choses nous venons de voir en quarante-
huit heures! Je craindrais vraiment de vous fati-
guer en vous entraînant avec nous aux portes de la
Victoire Vertueuse, de la Grande Pureté, aux tem-
ples du Ciel, de l'Agriculture, du Génie des Vents,
du Génie de la Foudre et du Miroir brillant de
l'Esprit. Regardez un beau paravent de laque avec
de jolis reliefs de clochetons, de clochettes, de por-
III. 4
€2 FÉKIX. TEDDO. SAX PIAMGISCO.
liqoes, de balcons, de kiosques et tous les acces-
soires do style colifichet , et tous aurez assurément
le cUché Téridîqoe des pagodes que rarchitectore
chinoise a tiré à Pékin à mille exemplaires.
Ici nous a¥ons Ta la charme dorée et la herse
sacrée aTec lesquelles chaque année TEmperenr
vient tracer un sillon pour appeler les bénédictions
de Bouddah sur les semences et les récoltes ; pour
cette cérémonie, il se met en tenue de villégiature :
jaune serin ; son chapeau rural , large d*un métré ,
et teint de cette même couleur, est suspendu dans
le temple. — Là, sous un toit de faïence gros-bleu,
entre des chaises curules de marbre rose, et des
treillis en bâtons de verre bleu , en face de dragons
et de caniches de porcelaine perchés sur des cor-
niches de bois sculpté, sont des vases faits de fils de
fer dans lesquels l'Empereur brûle tous les six mois
les sentences de ceux qui ont été condamnés à mort
dans FEmpire. Le feu purifie tout.
Plus loin, sur la muraille, près de Tung-Chi-Mên,
est un observatoire magnifique, construit il y a deux
cent soixante-dix ans, sous Fempereur Yon-Ching,
par le Père Verbiest, de Tordre des Jésuites. Les
gigantesques instruments de bronze sont d'une ad-
mirable perfection, et supportés par de fantastiques
dragons ailés; j'admire surtout une sphère céleste
de huit pieds de diamètre, où sont rapportées toutes
les étoiles connues en 1650 et visibles par la lati-
PÉKIN. 63
tude de Pékin, 39 degrés 54 minutes nord. Le
climat est tellement sec dans ce pays, que depuis la
construction rien n'a été détérioré dans ces appareils
exposés en plein air; nous les avons manœuvres en
tous sens, et ils sont aussi précis qu'au premier
jour.
Je passe le palais des examens pour les lettrés,
immense rectangle contenant douze mille cases à
candidats; « Tétang des poissons rouges», où il
n'y a ni eau ni poissons; les théâtres de Ta-Cha-
Lan-rh et de Yen-Chien-Tang, pareils à ceux de
Canton et de Macao; le temple de la Lune; celui
des Lamas , où mille bonzes ,' tout de jaune ha-
billés, et coiffés de grands casques de peluche jaune,
chantent d'une voix caverneuse sur un rhythme éter-
nellement monotone; le temple de Confucius, où
l'on montre un dépôt d'aérolithes autour d'une ma-
chine à prier que nous avons fait fonctionner, sorte
de cylindre de quatre mètres de diamètre, rempli
de papiers sacrés, multiplicateur de prières fer-
ventes que l'on tourne comme une toupie, au lieu
de psalmodier; et enfin la cloche de bronze, la plus
grande du monde qui soit suspendue', haute de
vingt-cinq pieds, pesant quatre-vingt-dix mille
livres, et ornée des gravures les plus fines.
La plus pagode des pagodes, et la plus chinoise
^ Celle de Moscou n'a pu être élevée au-dessus du sol.
64 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
des chinoiseries, parlent si peu à Tâme, et le culte
en Chine n'est tellement qu'une question de bon
goût, de respect humain et de politesse, que je suis
incapable de vous tracer les mille et une minuties
qui constituent Farchitecture et les pratiques reli-
gieuses en Chine. Je suis fort content d'avoir vu au
galop tous les temples de la ville de Pékin , et je
crois que vous serez encore plus contents si je vous
fais grâce de leurs descriptions répétées et de leurs
noms baroques.
C'est au galop, en effet, que nous avons couru
Pékin, depuis le lever du soleil jusqu'à son cou-
cher; je crois même qu'en cette ville il n'y a que
deux alternatives : ou jouir rapidement des con-
trastes dans une visite superficielle , ou y séjou.rner
sept à huit ans, apprendre le chinois, et faire
comme notre ami M. Lemaire, interprète de la lé-
gation de France, qui, chaque soir avant la tombée
du jour, met une fausse queue, chausse ses ba-
bouches, s'habille en a celestial gentleman» , passé la
porte de la ville chinoise , et va là , dans la haute
société, deviser toute la nuit en langage correct sur
tous les cancans , les a rébus scibilibus et quibus-
dam aliis » de Pékin.
La nuit, en effet, les salons de la société sont
animés, gais et intéressants; mais M. Lemaire est
peut-être le seul Européen qu'une science appro-
fondie et un goût particulier aient fait triompher du
PÉKIN. 65
mystère et du rigorisme dont les Chinois ont sauve-
gardé leur vie d'intérieur.
I Sir Rutherford Alcock nous a prêté pour notre
séjour de jolis petits poneys mongols; vous pensez
si notre groupe curieux s'en est servi pour circuler
de Test à Touest, et du sud^au nord de la capitale;
je pourrais presque dire que dans nos longues pro-
menades , les murailles m'ont toujours empêché de
voir Pékin ; dans chaque direction la route est cou-
pée quatre fois par des fortifications naissant Tune
de l'autre avec une désespérante monotonie.
On n'est que fort rarement dans une rue ouverte,
et presque toujours on longe un mur. Puis, à l'in-
verse de Sîam , rien n'est sacrifié aux décors ex-
térieurs : l'esprit chinois oppose toujours à la ma-
gnificence croissante du dedans l'ornementation
décroissante du dehors, de telle sorte que la fa-
meuse cité interdite, remplie, dit-on ^ de nattes
d'argent, supportée par des colonnes d'or, émail-
lée de perles fines, un bijou en un mot, est d'un
aspect minable, vue de l'enceinte qui l'enveloppe;
c'est un écrin grossier : une pagode de trente-
sixième ordre fait plus d'efiet que la demeure
sacro-sainte du Fils du Ciel
I Dans les quartiers militaires et nobles il y a une
certaine roideur peinte sur les physionomies qui nous
fait impression : tandis qu'ailleurs on nous rend au
centuple la curiosité dont nous avons tous dans notre
66 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
jeune âge harcelé les ambassadeurs chinois sur nos
boulevards , ici les arrogants autocrates croisent les
Européens sans les regarder, et affichent au con-
traire une indiflTérence voisine du mépris. — Au
fait, pourquoi nous aimeraient-ils, et pourquoi
plutôt ne nous détesteraient-ils pas? — Quelques-
uns daignent aller à pied, mais le plus grand nombre
circule dans des charrettes semblables à celles qui
nous ont amenés de Tien-Tsin, mais avec une ïnodi-
fication toutefois. Chose curieuse en effet, le rang,
ou pour me chinoiser, le bouton d^un mandarin en
voiture se reconnaît à la disposition des roues mo-
biles de son carrosse > plus il est d'un bouton rouge
ou bleu bon teint, plus les roues de Tessieu sont
en arrière du centre de gravité de ce château bran-
lant et ambulant. Un prince les recule jusqu'à l'ex-
trémité même , ce qui est fort comique : ainsi les
ressorts absents sont remplacés par une élasticité
plus grande donnée aux brancards ; le dandinement
part des roues et aboutit à la gous-ventrière de Tin-
fortuné mulet. Il y a mieux encore : certes la meil-
leure manière de voyager en Chine sans se contu-
sionner affreusement est de se faire porter en palan-
quin : le bambou rebondit fort doucement pour le
porté sur les épaules des porteurs. Mais sur quatre
cents millions d'habitants, il n'est qu'une seule caste
restreinte à laquelle la loi permette de se payer un
palanquin : celle des princes et des ministres. '
PÉKIN. 6T
Quant aux quartiers bourgeois et roturiers de
rékin , le coup d'oeil y est mêlé de pittoresque et
d'horrible.
Je ne saurais assez vous dire combien il y a en
effet de couleur orientale dans ce que nous appe-
lons la rue circulaire (j'ai oublié son imprononçable
nom chinois). Des milliers de planches é'carlate re-
levées d'inscriptions dorées sont suspendues à des
perches obliques au-dessus de deux à trois cents
boutiques juxtaposées dans cette rue tournante;
c'est le seul point de Pékin où il y ait de l'anima-
tion : avec charrettes, palanquins, mulets, cha-
meaux, coulies, les militaires et les négociants s'y
entre-croisent , s'y heurtent, puis se confondent en
politesses, examinent des ballots, les marchandent,
les emportent; c'est comme une oasis où se serait
abattue une bande de cacatoi's au milieu d'un dé-
sert silencieux; tout ce qui constitue les impedi-
menta d'une foule y est accumulé; et non-seule-
ment des myriades d'enfants vous tombent dans les
jambes en jouant aveuglément, mais les vieillards
— ces grands enfants en Chine — arrivent au beau
milieu de la. confusion générale, en tenant fière-
ment la ficelle d'un immense cerf-volant qu'ils sont
allés lancer sur les terrains vagues proches des mu-
railles. Car, vous le savez, si l'Espagne a la casta-
gnette et Naples les pifferarî, la Chine a le cerf-
volanty qui est ici passé à l'état d'institution sérieuse ;
V
68 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
et je raccorde, c'est assurément par là que se ré-
vèle le plus le génie artistique des Fils du Ciel.
Construire, dans des dimensions de six à sept mètres
d'envergure, un cerf-volant qui devient dragon
volant , aigle volant , mandarin volant , Tenluminer
et lui donner le geste et la vie, l'équilibrer si admi-
rablement qu'il monte avec calme, sans les miUe
soubresauts des nôtres, et se maintienne comme
une étoile presque verticalement au-dessus de la
tête du dévideur de ficelle; y adapter je ne sais
combien d'appareils éoliens, presque invisibles, qui
imitent le chant de l'oiseau ou la voix de l'homme
avec un tapage infernal, l'amener à travers les
perches et les banderoles dans les centres les plus
animés, lui envoyer à cheval sur le fil des » pos-
tillons » étourdissants, grouper la foule, l'égayer
de lazzi , voilà à quoi ils excellent, et cela — point
capital de leur statique — sans mettre de queues
à leurs cerfs-volants !
En nous promenant au milieu d'une cinquan-
taine de ces enfants à cheveux blancs, nous vîmes
un pigeon se prendre l'aile dans un fil et tomber à
nos pieds : j'eus aussitôt l'explication d'une chose
étrange dont je tentais en vain depuis trois jours de
me rendre compte. Des ondes harmonieuses et so-
nores m'avaient semblé à chaque instant du jour
traverser l'atmosphère et s'élever en zigzag dans les
hautes régions célestes : d'où pouvait venir cette bar-
PÉKIN. e9
monie? Plus je cherchais, plus j'étais convaincu
que c'était un bourdonnement localisé dans mon
tympan depuis les contusions que je m'étais données
à la tête sur la route de Tien-Tsin à Pékin. Mais le
pigeon moribond éclaircit le mystère : il était por-
teur d'une ravissante harpe éolienne, légère comme
une bulle de savon et admirablement travaillée : ce
petit appareil se place à cheval sur la naissance de
la queue de l'oiseau, et se fixe aux deux plumes
centrales d'une façon fort solide ; les pigeons fendant
les airs le font résonner avec un trémolo strident
ou des accents plaintifs suivant la rapidité d^ leur
vol. Je croyais d'abord que c'était un des cent mille
colifichets futiles qui caractérisent l'esprit des dis-
ciples de Confucius, mais j'ai appris sur l'heure
que ces harpes avaient pour but de préserver les
tendres colombes des grifies des vautours qui volent
par bandes autour des bastions crénelés. J'ai acheté
immédiatement toute une série de ces jolis épou-
vantails que je destine aux pigeonniers de mes amis
de France. Mais c'est à peu près la seule catégorie
d'objets qu'il soit permis aux bourses modestes
d'acheter à Pékin : j'ai marchandé, mais inutile-
ment, des émaux assez beaux et surtout deux petits
éléphants en cloisonné blanc portant des tourelles
d'or. Hélas! jades, ivoires, laques anciennes et
cloisonnés sont vendus ici aux étrangers à peu près
quatre fois plus cher qu'à l'hôtel de la rue Drouot.
10 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Nous nous contentons donc du plaisir des yeux ;
quanta Todorat, je vous assure que ce sens fait souf-
frir à Pékin un véritable et constant supplice. Car,
pour faire tomber un peu cette poussière toujours
soulevée, les Pékinois, de toute éternité, arrosent la
rue des eaux les plus sales provenant de leurs mai-
sons, et'Cet acide, dont la formule chimique est, je
crois : C*"'H*0*Az*, s'évapore en bouffées acres et
malsaines ; puis voici le superlatif du genre : ils
font sécher devant leurs portes de longues ga-
lettes — que je m'abstiens d'expliquer — jaunâtres
et brunâtres, mélangées d'un peu d'argile, et qu'ils
coupent en losanges, pour alimenter leurs petits
fourneaux de cuisine : combustible très-écono-
mique , mais écœurant et fétide.
Au sortir de ce quartier commence l'horrible ;
nous nous laissons entraîner au galop de nos che-
vaux, sans deviner dans quelle direction nous allons.
Nous le voyons trop tard : nous sommes dans l'ave-
nue des exécutions, au carrefour des deux rues qui
vont l'une à Toung-Tchien-Mên, et l'autre à Chang-
i-Mên, dans la ville chinoise. Ici c'est avec du sang
que la poussière est abattue. Nous nous détournons
à la hâte d'un groupe de plusieurs condamnés aux-
quels on bande les yeux, devant un hangar, où
ce Monsieur de Pékin» tranche les nuques d'un seul
coup de sabre : cet employé, le plus travailleur et
le plus affairé de l'Empire, est là dans l'exercice
PÉKIN. 11
de ses fonctions. Les passants n'ont point Tair im^
pressionnés du spectacle que nous fuyons, mais
ils continuent paisiblement leur chemin ; on nous
dit qu'aux heures où il n'y a pas audience offi-
cielle sous ce hangar, un boucher ordinaire rem-
place le fonctionnaire, et vend sur Tétai encore
baigné de sang humain des morceaux de bœuf et
de mouton. Mais un peu plus loin nous pouvons
constater de visu que les têtes des exécutés sont
exposées en pleine rue. Sur le sable encore bar-
bouillé de traînées rougeâtres nous voyons sept
petits socles, supportant chacun une cage d'osier :
six têtes d'hommes et une tête de femme, fraîche*
ment décollées, y sont enfermées, avec une sen^
tence inscrite sur un petit papier, appliqué sur
l'affreux mélange des ^erfs sanglants et des glan-
des du cou : une expression poignante de douleur
est peinte sur ces visages blêmes, aux yeux encore
ouverts, à la bouche béante, et aux cheveux rougis»
Un de nos interprètes lit le motif de l'exécution :
« La justice a puni le vol. »
La sépulture se fait longtemps attendre pour ces
restes mutilés, destinés à servir d'exemple aux
malfaiteurs. Si je ne l'aT/ais vu à trois reprises dif-
férentes, je ne croirais pas au triste sort qui est
réservé à une tête de condamné ; mais sur le pont
fameux connu sous le nom de « Pont des men-
diants », grandiose construction de. marbre anti-*
72 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
que, s'assemblent tous les jours , pour implorer la
charité publique, plusieurs centaines de pauvres
êtres demi-nus, lépreux, galeux et aveugles; ils
sont si affamés qu'ils vont chercher dans les cages
d'osier les tètes en décomposition, — les salent —
et les mangent !
Je confesse que nous étions souvent bien pâles
en revenant de semblables promenades ; mais la
vie européenne des légations nous ramenait vite à
des conversations intéressantes qui nous faisaient
souvenir de régions plus pures. Nous avons en-
tendu la messe au Fa-Kwo-Fou, légation de
France, où M. de Bellonnet nous avait .parfaite-
ment reçus, puis nous avons rendu visite à tous
les membres du corps diplomatique, qui sont les
seuls Européens autorisés à résider à Pékin. M. Bur-
lingame , ministre des États-Unis, et le comte
Vlangali, ministre de Russie, ont donné au Prince
de superbes dîners : le soir où nous sommes allés
chez ce dernier, une nappe de neige épaisse de plus
d'un pied était étendue sur la Ville Céleste. Que je
voudrais savoir faire l'aquarelle pour peindre notre
pittoresque cortège ! dix chaises à porteurs, capiton-
nées de soie, attelées de six hommes chacune, ser-
vaient de véhicule aux dix invités du représentant
du czar : nous cheminions parles sentiers sinueux,
les escaliers tortueux des ruines qui à Pékin s'appel-
lent une rue ; et chacun de nous était flanqué de
PÉKIN. 13
quatre Chinois, dont deux portaient des torches fu-
meuses, eï deux autres des lanternes rondes de
papier, d'un mètre de diamètre, sur lesquelles
était peint en lettres chinoises couleur écarlate le
nom de Sa Majesté Britannique.
Il est bien naturel que le demi-exil du corps di-
plomatique ait réuni dans une sorte de fraternité
ceux que divisent parfois des intérêts politiques
opposés. Nos cœur^ ont été touchés de voir ici cette
grande concorde naissant d'une mutuelle estime,
et, après tout, inspirée par une même pensée :
la pression pacifique de la civilisation des races
saxonne et latine sur la race cuivrée récalcitrante.
S'il est vrai qu'il y ait ici deux courants dans la
politique, le courant russe et le courant anglo-
français, ils doivent tous deux confluer et former
alors un fleuve — fécond peut-être — pour lutter
contre la digue , souvent ébréchée mais éternelle-
ment renaissante, delà stagnation ou du mauvais
vouloir de l'Empire du Milieu.
Mais tout à fait en dehors et peut-être au-des-
sus des représentations diplomatiques des soi-»
disant Barbares et des conseils des ministres soi-
disant Fils du Ciel, il existe une influence pour ainsi
dire amphibie, également chinoise, également eu-
ropéenne, une arme à deux tranchants qui , seule,
a des chances de couper le nœud gordien entre
les empiétements justifiés de notre politique de
III.
n PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
novateurs et la résistance invétérée des doctrines
rétrogrades. II a suffi de Tintelligence supérieure
d'un seul homme, et d'un homme bien jeune
encore, pour créer ce rôle insolite et imprévu*
d'où peut dépendre la destinée d'un empire de
quatre cents millions d'âmes. Cet homme est
M. Robert Hart, que nous avons vu d'abord à l'am-
bassade de Russie, puis chez lui : les heures nous
ont paru des secondes quand nous avons eu l'hon-
neur de causer avec lui.
Vous avez déjà deviné que l'intermédiaire entre
deux influences politiques contraires ïie peut être
que l'intérêt commercial. En efiet, depuis que
les canons nous ont ouvert cet empire, depuis
que, loin du fracas et de l'excitation féroce delà
guerre , on a pu étudier ce peuple et espérer que
l'honnêteté, la douceur et la persuasion obtien-
draient de lui ce que la force brutale n'obtiendrait
jamais, il y a eu des hommes qui n'ont pu se défen-
dre d'un grand enthousiasme à la pensée de faire
une révolution pacifique en Chine, afin de chasser
les préjugés enracinés contre les Barbares, et de
prouver, chifires en n^ains, que nous sommes ca-
pables de faire autre chose que de piller le palais
d'Été.
On avait vu à la même heure la guerre acharnée
aux portes de Pékin entre les alliés et les Impériaux,
et les trafics commerciaux les plus paisibles dans
PÉKIN. 75
Canton et dans les ports du Sud ; à la même heure
quinze mille coulies chinois portant les bagages de
nos armées et les échelles pour monter à Tassaut
des forteresses chinoises \ dans une campagne où
nous marchions contre la cité sainte de leur Em-
pereur; enfin, à quelques mois de distance, des
soldats vainqueurs de Pa-Li-Kao et de Yuen-Ming-
Yuen, devenus les défenseurs de la Cour céleste
contre les Rebelles, recevant du trésor impérial
des appointements légitimes, et de l'Empereur des
remerciments. N'était-il donc pas évident qu'il y
avait avec les « Fils du Ciel » des accommodements ,
et que nous devions opérer désormais sur le terrain
des échanges commerciaux? De là naquit le pkn de
rétablissement des douanes chinoises, dirigées avec
conscience par des Européens sous l'impulsion sou-
verainement loyale, énergique et pratique de
M. Robert Hart, ((inspecteur général » , l'homme le
plus puissant de la Chine aujourd'hui.
Quand il fallut donner une garantie au payement
de l'indemnité de guerre, le gouvernement chinois
affirma qu'il avait la meilleure volonté du monde.
Mais, grâce à l'indépendance et à la rapacité de ses
agents, tous plus voleurs les uns que les autres,
les droits exorbitants et fantaisistes perçus sur
I .
^ A Ta-Kou, des soldats alliés traversaient le fleuve, à cali«
fourehoa sur le dos de coulies cantonnais.
76 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
les importations et les exportations laissaient les
qaatre-vingt-dix-neaf centièmes de leur produit
dans le sac des mandarins locaux. Il fut alors con-
venu que Ton formerait, sous M. Lay d'abord, puis
sous M. Hart, cet admirable a service des douanes»
où les employés européens, admettant tout contrôle
des autorités chinoises et agissant de pair avec elles,
présentent chaque année des comptes en règle au
gouvernement impérial, et versent au trésor, au
lieu de quelques centaines de dollars, une moyenne
de soixante-dix à quatre-vingts millions de francs*
La cour de Pékin , qui avait toujours, à toute récla-
mation, opposé une complainte sur sa misère, fut
forcée de reconnaître et la friponnerie séculaire de
ses anciens percepteurs et la probité évidente de ses
nouveaux agents.
Des tarifs fixes, une honnêteté à toute épreuve,
une activité européenne, sources vivifiantes d'où
découleront des idées fécondes et civilisatrices, ont
remplacé sur Fheure les dilapidations et la routine
arriérée des mandarins. Du reste, si la cour de Pékin
est pleine de reconnaissance pour ses nouveaux fonc-
tionnaires, qui prennent si chaudement ses intérêts
et qui sont pour ainsi dire naturalisés Chinois, vous
pensez combien les négociants européens s'applau-
dissent d'avoir à régler leurs comptes, non plus
avec des despotes lents et tracassiers, mais avec des
hommes rompus aux afiaires , expéditifs, parlant la
PÉKIN. n
même langue, et surtout formant comme les rayons
multiples d'un foyer moderne destiné à réchauffer, à
faire fondre cette vieille Chine engourdie et figée.
M. Hart, sur lequel d'ailleurs il n'y a qu'une seule
voix parmi tous les négociants de Chine , est le pre-
mier Européen qui soit parvenu à gagner entière-
ment la confiance du conseil des ministres et du prince
Kong, régent de Tempire '. Pour qui connaît l'Ex-
trême-Orient, c'est une victoire inespérée, un pro-
dige que de%voir la simple loyauté forcer l'entrée de
cette forteresse murée qui s'appellele cœurdespoten-
tats asiatiques. Ce triomphe est aujourd'hui un fait
accompli ; M. Hart, à bon droit, peut se considérer
comme un ministre des affaires étrangères et indi-
gènes, avec une sanction mixte, et ne relevant que
de sa conscience ; il assume sur sa tête la responsa-
bilité des actes de ses nombreux chefs de mission
et de leurs secrétaires, qui représentent sa politique
en réglant la comptabilité des treize ports ouverts au
commerce européen ; il les choisit, les domine, les
inspire, les révoque ou les élève, les invite surtout
à pousser aux roues du char qui porte ses idées
novatrices, et il ne fait que justice en récompensant
^ L'Empereur est mineur, n'a que quatorze ans et est encore
entre les mains des femmes, sous la direction des deux impé-
ratrices, s'appelant Tune l'Impératrice de l'Est et l'autre l'Im-
pératrice de l'Ouest. La mère dudit Empereur était absolument
dépourvue d'instruction^ et n'avait été épousée que parce que
la première Impératrice n'avait pas d'héritier.
18 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
leur zèle par de magnifiques appointements. Les
plus jeunes , en débutant à leur arrivée d'Europe,
touchent , outre le payement du voyage , dix mille
francs la première année pour apprendre le chinois;
quinze mille chacune des deux années qui suivent;
vingt et vingt-cinq mille les deux années d'après ;
trente-cinq et quarante mille comme sous-commis-
saires de douanes dans un des treize ports, et jus-
qu'à soixante-quinze mille comme chefs commis-
saires. Je ne doute pas que F u inspecteur général» ,
quoique âgé de trente ans seulement, ne reçoive du
gouvernement impérial plus de deux cent mille
francs d'honoraires.
Notre ami P. , âgé de vingt-sept ans et entré
tard dans le service, reçoit depuis trois ans vingt-
cinq mille francs, et il est mandé cette fois-ci à Pé-
kin pour monter le dernier échelon de cette échelle,
qui parait comme dans un rêve plus brillante que
celle de Jacob ! J'ai aussi connu à Chang-Haï un
jeune employé anglais, M. Kopsch, qui n*apas encore
vingt ans, et dont les appointements dépassent vingt-
deux mille francs. Pour guider les choix de M. Hart,
il n'est ni lettre de recommandation, ni influence
diplomatique qui puisse vaincre ce « tenacem propo-
«iti virum » ; il vous devine d'un coup d'œil, et vous
remplit de confiance en ses idées ; puis il vous lance,
et vous êtes assuré, si vous travaillez, du plus
bel avenir. Décidément, c'est dans ces contrées loin-
PÉKIN. 79
faines qu'il faut voyager pour voir les hommes de
cœur et d'intelligence tracer leur voie d'une ma-
nière d'autant plus frappante qu'ils se meuvent
dans un milieu plus hétérogène.
L'institution des douanes maritimes impériales
a bien nettement deux forces : l'une pécuniaire,
l'autre morale et politique.
Voici neuf chiffres que m'a donnés M. Hart pour
résumer l'année commerciale qui vient de s'écouler,
et qui , mieux que trente pages de tableaux statisti-
ques, me paraissent donner une idée de la Chine
actuelle ; il y a là plus que des pagodes et des lam-
pions, qui chez nous semblent le trait caractéristi-
que'd'une leçon de géographie sur la Chine.
Les treize ports ouverts au commerce européen
sont donc : Chang-Haï, Fou-Chao, Kieu-Kiang,
Canton y Taï-Ouan , Tam-Soué, Chin-Kiang, Swa-
Tao,Niiig-Po,Chi-Fou, Amoy,Han-Kao, Tien-Tsin,
et Niou-Chouang.
Les registres de ces treize comptoirs marquent :
Importations. . 596,512,200 fr.
Exportations 449,296,000 fr.
Recette de la douane chi-
noise 70,378,200 fr.
Avec mouvement de. . . . 16,628 navires
jaugeant 7,136,301 tonneaux.
80 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Pour ne prendre que les grands traits du com-
merce européen et indien.
' Dans les importations :
L'opium compte pour. . . 3,896,046 kîl.
valant 278,216,820 fr.
Les cotonnades comptent pour 3,371,973 pièces
valant 123,240,143 fr.
Ces deux derniers chiffres ont été doublés pen*
dant Tannée 1869.
Dans les exportations :
Le thé compte pour 73,407,130 kiL
valant 213,548;016 fr.
dont pour FAngleterre seule. . 148,101,536 fr.
La soie compte pour 2,459,817 kil.
valant 158,542,270 fr.
Mais que de ruisseaux variés servent à former ces
grosses rivières! Songez, pour la curiosité du fait,
que toutes ces pièces de cotonnade mises les unes
au bout des autres couvriraient une ligne de qua- .
rante mille lieues de long, et que des millions de
Chinois sont habillés par les tissus des manufac-
tures de Manchester. Comme Mac Arthur, prédisant
en 1788 le succès futur des laines australiennes, le
plénipotentiaire anglais qui signa le traité de Nankin
en 1842, disait donc vrai en annonçant à ses corn-
PEKIN. 81
patriotes » qu'il ouvrait à leur commerce une con-
trée si vaste, que tous les métiers du Lancashire
ne suffiraient pas pour vêtir une seule de ses pro*
vinces ! »
L'année a été belle pour les aiguilles importées
d'Europe au nombre de trois cent vingt-deux millions,
pour les allumettes allemandes au nombre de neuf
cent trente et un millions, et pour les boites à musique
suisses, dont il s'est vendu pour cent mille francs
de plus que Tannée précédente. Je note en passant
que la Chine nous a envoyé pour trente-deux mille
francs de rhubarbe, quatre cent cinquante-six mille
francs de graines de fleurs de lis, et neuf cent
trente-six mille francs de drogues médicinales, prix
indigènes, ce qui suppose clairement que messieurs
les pharmaciens nous les revendront pour sept ou
huit millions.
Un des assaisonnements les plus piquants des
négociations commerciales en Chine est la variabi-
lité inouïe du change. Je ne parle pas des sapëques,
misérables rondelles encombrantes et difformes,
enfilées dans des ficelles et bonnes tout au plus
à jeter aux lépreux ; elles ont un cours diflerent
même entre Tien-Tsin et Pékin, et à Tien-Tsin
même suivant la saison. — Comme c'est commode
pour établir des comptes ! — Mais , s'il est vrai que
le dollar mexicain soit la monnaie courante dans les
ports de ce Mexique encore plus gangrené qui s'ap-
5.
82 PEKIN. YËDDO. SAN FRANCISCO.
pelle la Chine, il n'existe pas dans TEmpire du Milieu
une monnaie d'argent réelle : tout est donc rapporté
aune monnaie décimale fictive, aie taêl» \ dont on ne
saura jamais ni Teffigie ni la forme, et dont teneurs
est déterminé par l'arrivée de chaque malle d'Eu-
rope et des Indes. J'ai passé sept jours à Chang-Haî,
notre malle avait mis le taël à sept francs vingt-cinq
centimes; la veille de notre départ pour Tien-Tsin,
la malle anglaise arrivait et le faisait monter à huit
francs dix centimes: de là, quel agiotage! quelle
gymnastique de traites ! quels changements à vue
dans les décors de l'opéra commercial ! Et cela,
sur une échelle que vous ne sauriez vous imagi-
ner. Voici précisément un trait qui se rapporte à
Chang-Haï. Comme la malle destinée à faire monter
ou baisser le baromètre du change stoppe vingt-
quatre heures h Singapour et autant à Hong-Kong
pour faire son charbon , deux grandes maisons de
Chang-Haî ont inventé de faire construire à Glasgow
des navires superbes, coûtant deux millibna chacun,
et qui sont tout machines, de façon à pouvoir courir
plus vite que la malle et à gagner sur elle trois ou
quatre jours depuis Singapour, et plus souvent
trente heures depuis Hong-Kong. Une simple lettre
pour un agent est le chargement le plus précieux
de ces hardis steamers; vous voyez du coup les opé-
' Les subdivisions sont de dix en dix : le « roace » , le tcan-
darin > , et le t casch v .
PÉKIN. 83
rations inouïes que peut faire Fagent mis ainsi dans
le secret : sachant à l'avance Tabondance ou la fai-
blesse des demandes, les cotes qui seront apportées;
calculant^ à coup sûr le marché du surlendemain ,
où le picol de tbé montera de deux cent quarante-
cinq francs à deux cent cinquante-trois francs, où
la pièce de grey-shirting s'élèvera de cinquante-
sept francs à soixante francs, où la caisse d'opium
tombera de quatre mille deux cent vingt francs à
quatre mille francs , îl aura beau jeu à vider ses ma-
gasins encombrés de milliers de caisses d'opium
et à acheter énergîquement les cotonnades et les
thés ; le roulement de fonds extraordinaire des com-
merçants de ces parages fait sur chacun de ces ar-
ticles des différences d'un quart de million de
francs.
On m'a raconté qu'un navire de Jardine avait dans
sa première course payé sa construction tout en-
tière ; il n'était pas entré en rivière, et, profitant d'un
temps de brouillard, il avait envoyé «la lettre d'avis»
par un sampang dans le hameau d'une crique per-
due : de là un piéton indigène l'avait apportée à l'a-
gent de Chang-Haï, informé ainsi trois jours et demi
avant qui que ce fût. Faire de tout une course au clo-
cher, tel est bien l'esprit entreprenant des Anglo-
Saxons ; ce qu'ils tentent pour les taëls , ils le font
aussi pour les thés d'une façon régulière , et nous
n'entendons parler depuis un mois que des exploits
84 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
du Tae-Ping, qui s'est montré un coursier de pre-
mier ordre. Parti en même temps que deux autres
clippers de Fou-Chao avec les premiers Ihés de la
saison nouvelle, il a mis quatre-vingt-dix-neuf jours
pour aller par le cap de Bonne-Espérance jusqu'au
cap Lizard sur les côtes d'Angleterre. Les trois
rivaux ne s'étaient aperçus que deux fois en sui-
vant la route que chacun estimait la plus rapide :
le quatre-vingt-dix-neuvième jour, ils se trouvèrent
côte à côte en vue de la terre anglaise. Alors la
lutte monta au paroxysme : malgré un grand frais
d'ouest, chaque capitaine mit toute sa toile des-
sus, au risque dejeter la mâture à bas; les équipages
étaient comme affolés et ne reculaient devant au-
cune témérité ! Ce fut le Tae-Ping qui aborda une
heure avant les autres au quai des East-India Docks
de Londres: une prime de douze francs cinquante
centimes par tonneau — (le Tae-Ping en compte plus
de deux mille) — est affectée à l'heureux capitaine
qui remporte ^chaque année pareille victoire.
Mais je reviens à nos productions chinoises.
L'empire, hélas ! qui dès l'abord avait paru une mine
d'or, n'est déjà plus qu'une mine de cuivre, et beau-
coup craignent qu'il ne produise bientôt plus que
du plomb; le thé a perdu 6 0/0 et le coton brut ne
trouve plus d'acheteurs.
Si le gouvernement chinois voulait sortir de son
déplorable entêtement, et consentait à laisser ex-
PÉKIN. 85
ploiter les mines de charbon du Pe-Tchi-Li et
de Tile Formose , tout le commerce prendrait un
nouvel essor, et nous ne verrions pas le charbon,
cet alpha et cet oméga de l'industrie , importé de
l'Angleterre à des prix vraiment fabuleux , qui s'é-
lèvent quelquefois de quatre-vingt à quatre-vingt-
seize francs la tonne. Vous voyez dès lors ce que
brûlent les steamers et ce que devient conséquem-
ment le fret. — A la Douane de Pékin, il y a un
gazomètre alimenté par du charbon venant de Car-
diff (Angleterre). Ce charbon est acheté à un taux
exorbitant par le gouvernement chinois, qui aime
mieux faire cette folle dépense que de laisser ex-
ploiter les mines de charbon situées à quelques kilo-
mètres à Test de Pékin.
Mais la plus sérieuse calamité , — et elle est gé-
nérale , — c'est l'impossibilité pour les négociants
européens fixés en Chine comme patrons ou corres-
pondants de grandes maisons, de traiter directement
avec les producteurs et les courtiers chinois : ils sont
forcés d'avoir recours à desudompradores » , corpo-
ration d'indigènes mixtes ayant survécu à l'état
de choses qui en avait rendu la création nécessaire ;
aujourd'hui non-seulement ils se maintiennent, mais
ils augmentent nos frais de deux à trois pour cent
dans leur seul intérêt. Les compradores s'entendent
trop souvent avec les producteurs et les acheteurs
chinois, déjà si tenaces par nature , tandis que les
86 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
rivalités les plus grandes divisent les trop nombreux
commerçants européens pris d'une véritable fièvre
dans cet Eldorado de la spéculation. Songez qu'il y
a des maisons qui ont jusqu'à cent millions de rou-
lement de fonds.
Pour les thés, par exemple, l'exportation en
1865 fut immensément trop forte, et pour les be-
soins de l'Angleterre et pour les demandes de la
Russie, que l'on s'était beaucoup exagérées. On
acheta à tout prix : le Chinois en profita et tint bon :
de là des augmentations absurdes, des qualités
inférieures résultant d'une mauvaise récolte, un
débouché mal calculé, et cinq faillites sur dix mai-
sons.
Les correspondants étrangers s'emportent avec
raison contre les compradores , mais l'étude de la
langue indigène pourrait les en afiranchir, s'ils
imitaient les travaux des jeunes employés des
douanes : l'avenir est assurément là, car il est
inadmissible de laisser subsister l'abus qui met
dans la poche des compradores une somme égale
au fret depuis l'Europe, ou même à la taxe perçue
par la douane.
Il va sans dire que les Anglais et les Américains
sont ici, plus que partout ailleurs, les princes des
marchands. La Grande-Bretagne est assez heu];euse
pour fournir à ses négociants des marchandises in-
cessamment renouvelables qui leur font réaliser de
PÉKIN. 87
gros bénéfices, et qui leur procurent sur place,
sans frais (chose si importante ici), le numéraire
avec lequel ils achètent les produits indigènes ex-
portables * .
Les Anglais seuls ont donc la facilité de faire parve-
nir à leur métropole dans de meilleures conditions
le thé , la soie et le coton , et d'absorber par suite
la majeure partie des transactions de la Chine, en
même temps que par eux Londres est resté Tentre-
pôt général des exportations de l'Extrême-Orient,
si bien que certains articles font forcément et en
pure perte la route de Marseille à Londres, pour
revenir de Londres à Lyon !
Quant aux Américains, ils ont couvert la côte de
leurs steamers incomparablement supérieurs aux
navires anglais; le plus, ilsont douze grands va-
peurs à plusieurs étages, de deux mille tonneaux,
en tout semblables aux fameux ce river boats » du
^ Les chiflres qui suivent peuvent seuls donner une idée de
l'immeûse commerce dont la Chine est le pivot.
IMPORTATIONS. nrORTATIOKS. TOTAL
1864. 410,348,624 fr. 432,052,072 fr. 842,400,696 fr.
1865. 494,753,264 484,437,072 975,190,336
1866. 596,512,200 449,296,000 1,045,803,848
1867. 554,637,928 463,175,704 1,017,803,632
1868. 568,969,704 542,917,864 1,121,887,568
1869. 599,835,608 537,151,904 1,136,537,502
La recette de la douane a été de 62,762,920 fr. en 1864.
et de 78,724,584 fr. en 1869.
88 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Mississîpi , pour remonter les mille kilomètres du
Yang-Tze-Kiang , de Chang-Haî à Hang-Kao, au
cœur de la Chine. 1
Le temps n^est plus où les navires de commerce
américains devaient naviguer sous pavillon anglais
pour fuir devant la chasse de frégates comme V u Ala-
bama» (qui dans ces mers-ci a pris entre autres le
«Contestîî, chargé d'un million de livres de thé);
aussi les Yankees regagnent-ils chaque jour du ter-
rain et prennent-ils une prépondérance menaçante :
leur escadre, la plus belle et la plus forte qui croise
dans les mers de Chine, vient vigoureusement im-
poser le respect devant le pavillon bleu étoile.
Quant à la France , le pays des idées , elle en im-
porte beaucoup en Chine par ses missionnaires ,
mais elle s'occupe peu d'y importer des cotonnades
ou des lainages , et laisse à d'autres nations plus po-
sitives le champ libre pour des transactions vul-
gaires mais lucratives. La table des importations
du commerce étranger marque, hélas î à son avoir
quelque chose comme un zéro : nous n'avons même
pas l'honneur d'être cités dans une colonne spé-
ciale si petite qu'elle soit , et nous restons confon-
dus avec les pays divers d'Europe , tandis que l'An-
gleterre et les Indes y alignent cinq cent cinquante-
huit millions d'entrées. Quelques artides de Paris,
quelques photographies de théâtres/ dju vermout,
et des bibelots de foire de village, c'est peu, il faut
PÉKIN. 89
Tavouer, pour la France, qui , il y a sept ans, en-
voyait une armée planter ses drapeaux sur les murs
de Pékin. En 1861, il y avait à Chang-Haï dix
maisons françaises : à peine en compte-t-on trois
maintenant , et elles n'ont exporté que le modeste
chifire de deux mille cinq cents balles de soie.
Notre glorieuse gucrrade Chine aura en somme
amené beaucoup d'étrangers vers ce pays, mais pas
de Français. Quand donc sortirons-nous de cette
infériorité irritante, et prendrons-nous sous le so-
leil la place que nous devrions occuper? Le jour où
nous ne croirons pas descendre d'un rang vis-à-vis
de nous-mêmes et de nos semblables en risquant
des capitaux , ailleurs qu'à la Bourse , sur des terres
lointaines mais fécondes.
Seules les Messageries impériales viennent ici con-
soler ceux qui souhaitent du fond du cœur de voir la
France prendre dans TExtréme-Orient la place que
méritent ses industries, ses sciences et ses intérêts.
C'est par elles qu'on arrivera peu à peu à détruire
ce fâcheux état de choses qui force la place de Lyon
à demander au marché de Londres les soies qu'elle
emploie. Cette considération à elle seule justifierait
les 7,500,000 francs de subvention que lui octroie
l'État pour ces magnifiques paquebots- poste qui
sont les pionniers du commerce maritime, si la
Compagnie n'excellait en outre à donner au dehors
une haute idée de la métropole, à attirer à elle la
90 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
plus grande circulation possible de voyageurs, le
plus incessant mouvement de matières premières et
d*objets manufacturés.
Certes, ce serait fermer les yeux sur le? faits qui
se manifestent avec le plus d'éclat dans notre temps,
si , après avoir assisté aux luttes d'influence qui se
sont produites autour de Constantinople, on ne re-
connaissait pas autour de la Chine et du Japon les
premiers effets du même travail d'émulation. Si par
leur éloignement du centre européen ces terres
n'éveillent pas l'idée de la conquête, il faut du
moins que nous substituions l'action constante du
commerce à cette action intermittente que mani-
feste l'envoi d'une division navale ou d'une armée,
et qui laisse — en Chine — plutôt des dates à l'his-
toire qu'elle ne maintient des influences.
Fn 1863, les Messageries ont débarqué à Marseille
375,000 kilogrammes de soie; en 1864, 400,000 ki-
logrammes; en 1865, 1,138,000 kilogrammes; un
de ces chargements représentait jusqu'à une valeur
de vingt millions de francs' ! Aussi, en 1865, Mar-
seille a-t-il reçu la moitié de l'exportation des soies
de l'Extrême-Orient, tandis que, avant la création du
service postal français, et malgré l'arrivée périodi-
que à Marseille depuis quinze ans de deux courriers
anglais venant chaque mois de la Chine, la France
1 Le fret est de 130 francs les 100 kilogrammes.
PÉKIN. 91
n*en recevait pas en moyenne un dixième. Les neuf
dixièmes passaient par Gibrajtar.
Sans violenter les habitudes du commerce , sans
créer de protection pour aucune place, on peut pré-
voir, par le fait même que les soies destinées à être
consommées sur le continent vont à Londres en pas-
sant par Marseille , qu*elles s*arréteront de plus en
plus à Marseille. C'est le bénéfice naturel qu'il faut
attendre de la situation géographique de notre pays ;
le commerce anglais réalisera probablement le pre-
mier les épargnes d'argent et d'économie sur le
temps que l'entrepôt de Marseille procure aux im-
portations de soies orientales. Il opérera en France,
et notre commerce gagnera indirectement à ces
opérations, surtout si nous nous efibrçons — enfin !
d'importer en Chine les marchandises que la Chine,
consomme et que notre industrie /?d{// produire. —
Les Messageries impériales auront déterminé ce
résultat : Gloire à elles !
C'est assurément une lutte intéressante que celle
de nos Messageries contre la Compagnie anglaise
péninsulaire et orientale. Prises dans leur ensem-
ble ^ nous voyons les Messageries compter aujour-
d'hui 63 navires d'une puissance collective de
18,640 chevaux et de 112,000 tonneaux, transpor-
tant 153,000 passagers et 169,000 tonnes de mar-
chandises, en accomplissant un parcours de 472,000
lieues, — et la Compagnie péninsulaire aligner
92 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
62 navires de 22,300 chevaux, 94,000 tonneaux, et
convoyant 19,000 passagers \
La concurrence de ces deux flottes pacifiques a
créé pour les voyageurs un comfort , une sûreté et
une rapidité de navigation qui vont grandissant cha-
que jour; et c'est avec un profond sentiment de joie
que je tiens à vous dire combien les Messageries
impériales l'emportent sur leur rivale. Dans ces mers
où la France était à peine représentée par quelques
négociants isolés, Tinfluence de notre pavillon a
passé de à 100 par ce fait que la Compagnie fran-
çaise est , entre Suez et Yokohama , celle à laquelle
la grande majorité des voyageurs et des commer-
çants confie avec le plus de sympathie, pour un
voyage de trois ou quatre mille lieues, familles,
correspondances et richesses. Elle est justement
fiére de cet hommage que lui rendent ces adver-
saires d'autres temps , nous acceptant pour émules
dans la navigation où ils ^nt passés maîtres, et
venant abriter sous notre pavillon même les gou-
verneurs anglais se rendant à leur poste.
Tels sont les traits d'union les plus marquants
entre les vendeurs et les acheteurs d'Europe et
d'Asie. Il est donc devenu presque banal de faire le
' Cette dernière nourrit chaque jour à la mer environ 10,000
employés. La subvention postale lui donne 3,980,000 francs;
ses dépenses s'élèvent à 49,425,000 francs, et ses recettes à
53,400,000 francs.
I
PÉKIN. 93
négoce entre Pékin et Londres : il faudrait que la
même banalité s'établit entre Pékin et Paris.
Il ne faudrait pas croire cependant que la fécon-
dité des transactions soit intarissable ; car un danger
imprévu vient de surgir en Chine , et nous avons
entendu bon nombre d'Européens établis en ce pays
se plaindre que le commerce même des articles
manufacturés échappât à leurs mains pour passer
entre celles des maisons chinoises qui se les font
expédier directement; les aHongs^) , magasins de ces
marchands indigènes, peuvent devenir par trop puis-
sants, soutenus comme ils le sont par les banques
chinoises, qui acceptent avec confiance leurs traites
à longue échéance sur tous les ports où ils étendent
leurs si faciles ramifications.
C'est ainsi qu'à Tien-Tsîn , tout d'un coup, les
transactions ont échappé aux étrangers qui s'y
étaient établis. Les Chinois ont la partie belle dans
cette concurrence , et ils réussissent à merveille à
faire pénétrer de là , surtout par le fameux grand
canal, leurs' marchandises jusqu'au cœur de la
Chine.
j Ce nouveau système de trafic par eux-mêmes
me semble encore incompatible avec la lenteur na-
turelle et la classique routine du Chinois; mais in-
dolent et mou quand il s'agit de l'intérêt des autres,
il parait qu'il est expéditif et plein d'ardeur pour le
sien propre. Depuis peu de mois , il s'est mis à en-
94 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
voyer dans toutes les directions des émissaires et
des échantillons , de sorte que la précision et la vi-
tesse de la navigation à vapeur ont fait passer dans la
a langue des fleurs » le prosaïque adage « Time is
money. « Les vieux doivent déjà reconnaître que
de leur temps on se pressait moins.
Cette chute des préjugés contre Femploi des stea-
mers dans toutes les classes de la société chinoise
est jusqu'ici Tindice le plus patent des progrès
opérés par le contact des étrangers. Bacheliers se
rendant à Pékin pour leurs examens, mandarins
à globules de toutes les couleurs gagnant leurs
postes, négociants infatigables, même les morts
dans leurs cercueils (et cela prescrit par testament) ,
ne veulent plus voyager que sur des navires à
te roues de feu ^ . — Et pourtant, en présence de ce
mouvement caractérisé, croiriez-vous que les
mandarins, ces..... arriérés! n'ont encore voulu
permettre aux négociants chinois, ni de changer la
forme traditionnelle et nationale de leurs jonques,
ni de devenir acquéreurs de navires à vapeur?
Il est encore bien d'autres détails de rinstitution
des douanes qui m'ont frappé ; mais je dois arrêter
là mes notes, voulant seulement vous indiquer en
somme tout l'intérêt matériel, moral et politique
' de ce recours d'un peuple corrompu mais non
inintelligent, à l'honnêteté européenne; ce chan-
gement d'une politique méprisante pour les Bar-
PÉKIN. 95
bares en une faveur aussi imprévue qu'intéressée ;
ce grand pas enfin que, peut-être, va faire la
Chine vers une administration régulière, grâce à
un corps d'élite choisi par un chef remarquahle-
ment doué qui s'est sincèrement dévoué aux Chi-
nois et qui veut leur bien! S'il est donné car-
rière à ses généreux instincts, le but premier des
douanes , organisées pour le payement de l'indem-
nité de guerre et la répression des Rebelles, sera
largement dépassé; car entraîner le gouverne-
ment chinois à l'établissement d'une série de
phares sur ces côtes si dangereuses; preiidre en
main la poste aux lettres dans cet empire oîi Tim*-
luense majorité des hommes sait lire et écrire, et
où la politesse multiplie les correspondances; es--
sayerla construction de routes, de chemins de fer,
de télégraphes; exploiter les mines de charbon;
aller de l'avant soit au compte du gouvernement,
soit par des concessions avantageuses, tel *est le
complément du plan de M. Robert Hart, En pre-
nant le Chinois par le seul point qui lui soit sen-
sible, c'est-à-dire par «la question dollar », il
pourra en moins de vingt ans transformer l'Empire
du Milieu : à une seule condition cependant, c'est
que ce flambeau qu'il allume ne sera pas éteint en
ses mains par ceux qu'il veut éclairer.
Voilà sous quel jour m'est apparue, malgré ses
premiers dehors prosaïques , l'institution des doua-
9j PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
nés chinoises ; en un mot, c'est une greffe moderne
et régénératrice sur le vieux tronc sec d'un arbre
séculaire : mais y a-t-il encore assez de sève sous
cette écorce vermoulue? J'en doute.
n/o
LA GRANDE MURAILLE.
Les caravanes de Mongols. — L'avenue des colosses de granit. —
Les treize tombeaux des empereurs Mings. — Passe de Nang-
Kao. — Aspect majestueux de la Grande Muraille. — Une
alerte. — Les ruines du Palais d*£té. — Retour à Pékin.
26 mars 1867.
Nos poneys mongols sont sellés de bonne heure ,
notre colonne se met eiï marche. Personne aujour-
d'hui n*aurait songé à être en retard : nous al-
lons voir la grande muraille de la Chine I Je com-
mence vraiment à croire que ce n'est plus une
pure invention des géographes , car tout le monde
ici nous a parlé sérieusement de ce colossal rem-
part, situé à trois journées de marche de Pékin sur
la route de Sibérie.
Nous ne tardons pas à reconnaître toutes les qua-
lités de nos montures : ruer, se cabrer, mordre, se
rouler par terre avant la marche; puis boiter, ou
s'entêter à un trot lilliputien , tirer sur les rênes
comme sur un cabestan, s'échapper à la halte et
m. 6
98 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
briser le harnachement , voilà le poney mongol à
poil d'ours et à caractère du même genre.
C'est ainsi que nous chevauchons tout le jour,
guidés par un officier de la légation britannique ,
M. Mac Clatchie, qui nous sert d'interprète, et sui-
vis de deux charrettes contenant non des bagages et
des vivres , mais des finances ! Quels heureux voya-
geurs, devez-vous penser, en songeant que quatre
mules arrivent à grand'peine à traiqer ces deux
charrettes remplies jusqu'aux bords de précieux
métal! Mais à la vérité nous n'avons que huit cents
francs, sous la forme de centaines de mille pièces
dites de cuivre , enfilées par chapelet de mille sur
des brins d'osier, seule monnaie courante dans
la campagne chinoise, et dont il faut donner, quand
on est un Barbare, un rouleau pesant une livre pour
avoir deux œufs de poule.
Par hasard le ciel se découvre à deux ou trois
reprises difierentes dans le cours de la journée , et
le soleil vient éclairer par intervalles, tantôt des
trombes lointaines de poussière s'élevant en spirales
opaques du milieu de la plaine vers le ciel, tantôt
les crêtes arides et découpées en aiguilles des mon-
tagnes de la Mongolie.
Des gorges de cette chaîne arrivent de longues
caravanes de chameaux que nous rencontrons et dont
les files en capricieux méandres se dessinent au loin
dans la plaine sablonneuse. Chacune de ces cara-
LA GRANDE MURAILLE. 99
vanes compte plusieurs centaines de bétes à deux
bosses, précédées d'autres centaines de poneys our
sons pris au laço dans les troupeaux sautages des
steppes. C'est à Pékin que les Mongols viennent
vendre, en même temps que leurs chevaux, des mil-
liers de moutons à longue laine, dont la queue plate
et large d'un pied, tombant en parachute, fait le plus
singulier effet : j'aime l'aspect austère de ces cara-
vanes dans le désert; j'aime les figures cuivrées de
ces hommes aux traits sévères, ces longues robes
de cuir rouge, doublées d'épaisses fourrures, ces
immenses bonnets de poil d'ours aux étranges orne-
ments de corail. 11 y a quelque chose d'antique et
d'imposant dans ce spectacle : un chef bien recon-
naissable à ses armes guide la troupe; ses hommes
sont perchés entre les deux bosses de leur chameau,
qui, attaché par le nez à la queue de son devancier,
semble, dans son allure languissante et sonore,
balancer sa charge lourdement en cadence, à l'instar
de la longue cloche de bronze peinte en écarlate
qu'il dandine à son cou.
Les Mongols portent sur leur visage un air fa-
rouche et fier ; le Chinois n'est pour eux qu'un ob-
jet de mépris. 11 paraît, — trait frappant , — que
chez eux le mot « mongol >> , leur nom national, est
le seul qu'ils emploient pour exprimer l'idée de
courage et de vertu.
Le soir, au coucher du soleil , après dix heures
100 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
de route dans une plaine de sable , nous arrivons à
la a ville fortifiée » de Tchang-Pin-Tchao. C'est un
hameau horrible avec des murs de boue. La popu*
latîon, poussée par la curiosité, se rue pour nous
voir. Nous sommes habitués maintenant aux huttes
indigènes !
27 mars.
Quand le soleil se lève, nous sommes déjà au
pied des montagnes , et ses premiers rayons
éclairent pour nous les cinq portiques majestueux
qui, chacun à huit cents mètres d'intervalle, ouvrent
la vallée des tombes des empereurs. Le coup d'œil
est grandiose : figurez-vous une longue vallée sa-
blonneuse, enclavée par un amphithéâtre de mon-
tagnes élevées, au pied desquelles treize tombes
gigantesques, entourées de bois d'arbres verts, s'é-
chelonnent en demi-cercle*
Du portique de l'entrée de la vallée jusqu'à la
tombe du premier empereur il y a plus d'une lieue,
et une longue avenue est dessinée d'abord par des
colonnes ailées en marbre blanc, puis par deux
files d'animaux sculptés de grandeur colossale :
des chameaux, des éléphants, des hippopotames, des
lions de quinze pieds de haut et d'un seul bloc de
granit, des dragons ailés, une quantité de bêtes,
puis douze empereurs trois fois grands comme
nature et portant casque et cuirasse I
LA GRANDE MURAILLE. 101
C'est dans cette avenue extraordinaire que nous
faisons halte, ne pouvant songer sans effroi aux
travaux surhumains qu'il a fallu pour rouler de
pareils blocs au milieu de cette plaine de sable: il
y a donc eu un siècle où les Chinois savaient a faire
grand yt , au lieu de consumer leur vie dans des fu-
moirs d'opium et dans des maisons de jeu !
Au bout de l'avenue, nous arrivons aux tom-
beaux , autour desquels sont groupés des bosquets
d'arbres verts; chaque tombeau est un vrai temple
où le marbre blanc et rose , où le porphyre et les
sculptures de teck se marient non avec harmonie,
ni avec goût, mais — chose si rare en Chine —
avec des lignes vraiment pures et d'une grande
sévérité.
Une des salles du tombeau a soixante mètres de
long sur vingt-cinq de large; les colonnes qui la
supportent sont faites d'un seul tronc d'arbre de
quatre à cinq pieds de diamètre, et depuis neuf
cents ans ces splendeurs austères ne semblent pas
avoir, vieilli d'un jour. Une obscurité lugubre sied
fort bien à ces demeures sépulcrales , et le bruit
des a gongs » sourds qu'agitent les gardiens du
temple fait résonner les voûtes de vibrations
étranges. Cet aspect sombre porte à la rêverie, et
il nous semble voir toute la pompe des funérailles
des empereurs Mings: un peuple en deuil vêtu de
blanc escortant le cercueil d'or entre les colosses de
6.
102 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
granit, les hurleurs funèbres se roulant devant la
tombe , les torches fumeuses éclairant les colonnes
d'une lueur blafarde, et les fossoyeurs qui ont dé-
posé les cendres de FEmpereur à. sa demeure der-
nière immolés sur Theure, afin que le secret des
trésors enfouis avec lui ne soit pas trahi !
Vers trois heures, nous partons, malgré les in-
stances d'un bonze muet qui s'évertue à tracer sur
le sable et devant nous des caractères inintelligibles,
et nous cherchons à gagner rapi^lement Nang-Kao,
l'entrée de la passe de la Grande Muraille.
Mais, quand vient la nuit, nous sommes encore en
rase campagne , complètement égarés. Des sentiers
rocheux nous mènent à des huttes éparses , et plus
nous demandons à leurs hôtes effarés la route de
Nang-Kao, plus ces naturels nous renvoient de l'un
à l'autre vers les quatre points cardinaux , et nous
font faire en circuit des S qui ressemblent terrible-
ment à des 0. Enfin en promettant à un excellent
paysan une charge de sapèques (les sous chinois)
presque trop lourde pour qu'il puisse la porter,
nous obtenons qu'il guide notre colonne dans la
nuit. Je lui donne mon cheval et me mets sur un des
chars à argent ; tout semble pour le mieux : le natu-
rel galope à droite, à gauche, sonde les girés,
éclaire la route, évite les ravins, et, quoique la nuit
soit bien noire, nous cheminons avec confiance,
quand soudain ma carriole roule de la corniche à
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II.,
LA GRANDE MURAILLE. 103
une trentaine de pieds de profondeur ; cinquante
mille pièces de monnaie valant deux cent cinquante
francs ) cassent leurs liens et roulent aussi éparpil-
lées dans les ronces, le sable et les rochers; j'avais»
quant à moi» sauté lestement et sans encombre,
mais le pauvre palefrenier (mafou) gisait à terre
comme une masse et sans (Connaissance, après
avoir exécuté involontairement un horrible saut
périlleux. Notre caravane tout entière vient à son
secours : deux d'entre nous prennent le blessé,
qui hurle bientôt comme si nous voulions l'assas-
siner et qui vomit beaucoup de sang; d'autres,
voulant sauver au moins une petite part du mètre
cube de billon que nous venions de semer sur un
terrain de pierres, en remplissent un ou deux sacs ;
enfin, après quatre heures d'une angoisse que je
n'oublierai pas de longtemps , nous distinguons
deux ou trois lumières aux fenêtres de papier de
Nang-Kao, petit village situé par rapport à la
Grande MuraiUe, comme Lanslebourg au Mont-
Cenis ; du reste, le paysage a beaucoup de liens
communs avec la lugubre vallée de la Maurienne :
il semble qu'ici il ait plu des pierres !
\ Nous passons la nuit dans une étable , péle-mèle
avec les mules, nos poneys, nos mafous , à soigner
de notre mieux le blessé; il a assurément un certain
nombre de côtes cassées. Mac Clatchîe, notre inter-
prète, donne, au nom du Prince, une forte somme
10^ PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
pour qu'on aille le lendemain chercher, n'importe
où, un rebouteur indigène. Mais nous avons beau
prodiguer nos soins , coucher avec tout ce monde
couvert de vermine, manger du riz à leur marmite
et boire dans leurs tasses, nous sentons je ne sais
quelle hostilité dans tout ce qui nous entoure; ja-
mais regards aussi farouches ne nous ont dévisagés;
jamais groupes chuchotants, physionomies irritées,
manières brutales, n'ont formé un ensemble plus
effrayant. Mac-Clatchie nous confie qu'il croit com-
prendre à leur patois qu'ils nous accusent des
blessures du mafou : ils ont même arraché les
bandes de linge que nous avons faites avec nos
mouchoirs et appliquées sur les parties lésées : cela
nous étonne fort, car dans rExtréme-Orient, les Eu-
ropéens les plus ignares passent pour des médecins
émérîtes. Mais la fatigue l'emporte sur une appré-
hension que nous déclarons unanimement futile,
tandis qu'en son for intérieur chacun est réellement
inquiet. De plus, ayant obéi à une injonction fort
nette de sirRutherford Alcock, nous n'avons sur nous
aucune arme, ce Vous allez vous trouver au nombre
de cinq Européens dans un pays où dix mille Chi-
nois peuvent vous attaquer sans qu'un sixième Euro-
péen vienne à votre secours : il faut donc ne pas
avoir l'air de suspecter leurs mauvais instincts, et
vous confier entièrement aux lois sacrées de l'hospi-
talité. )> En nous répétant cela nous passons une
LA GRANDE MURAILLE ^ 135
nuit calme; nos craintes se dissipent avec le jour. \
Quant à moi , je ne puis me défendre d'une
autre émotion : je suis au pied même de la
Grande-Muraille , et je salue le jour de mes vingt
et un ans! L'accident de la veille, les cailloux dé la
route, une ascension difficultueuse mais passion«-
nante devant moi, toutes ces choses ne semblent'-
elles pas me dire : Cest Timage de la*vie; il faut
monter ?
28 mars.
A peine sortis du bourg de Nang-Kao, nous nous
sommes trouvés à Feutrée de la passe, et dès lors
la grandeur du spectacle s'est successivement dé-
roulée devant nous sur le parcours des six lieues
qui nous séparaient du col' et de la muraille. D'a-
bord la gorge est sauvage et sombre, resserrée
étroitement par la montagne presque à pic, dont les
flancs ne laissent place qu'au torrent qui est notre
seule route.
Peu à peu toute la profondeur rocheuse de cette
longue vallée, tous les plans des versants escarpés
qui la forment, apparaissent en un superbe pano-
rama : voici en effet le premier contre-fort de la
Grande-Muraille; c'est un cordon de murs à hauts
créneaux et à tourelles, hardiment jeté sur la pre-
mière chaîne principale et qui suit à perte de vue
toutes les aiguilles, les lignes brisées ou aiguës,
106 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
les soubresauts tantôt sinueux, tantôt à pic, de
cette crêle granitique et tourmentée.
Rien de curieux, rien de frappant comme ce mur,
colossal serpent de pierre ; il escalade des roches
que Ton croirait infranchissables et qui le seraient
sans lui : je suis intimement convaincu quMl serait
aussi difficile d'y grimper pour le défendre que pour
Tattaquer. Ce premier contre-fort à lui seul est une
œuvre de géant, et bien digne, au point de vue
pratique, de la jactance chinoise. Dès ce premier
pas, je me demandais déjà ce que pouvait bien être
la Grande Muraille elle-même, quand bientôt, à
mesure que nous avancions dans la farouche vallée,
les rayons du soleil vinrent éclairer loin devant nous
les lignes drénelées de deux autres murailles paral-
lèles, également situées sur la crête extrême et se
dessinant en silhouette d'opéra sur le fond du
tableau.
Je me souviens d'une gorge où nous tournâmes
brusquement et dont l'aspect était vraiment admi-
rable. Ce n'était déjà plus sur les pierres du torrent,
mais bien sur une longue nappe de glace tourmentée,
que nous marchions; Le dégel commençait à peine,
et dans les crevasses on voyait l'eau du torrent cou-
ler au-dessous de nous. Deux kiosques aux couleurs
écarlate, posés comme des nids d'aigle au sommet
de deux roches noires très-hautes, formaient le por-
tique naturel d'une nouvelle passe; des bandes de
LA GRANDE MURAILLE. 107
canards et d^oies sauvages tournaient au-dessus de
nos têtes, et sur les sommets inaccessibles brillaient
toutes ces fortifications continues et gigantesques.
Autour de nous, à plusieurs lieues à la ronde, pas un
ôtre humain.
A midi, nous étions au col. Le bastion qui sépare
la Mongolie de la Chine n'est qu'un peu ébréché à
sa base et aux fenêtres, mais là Grande Muraille, qui
de là s'élève rapidement à droite et à gauche en se
maintenant sur la crête de la chaîne principale et en
dominant au loin les monts subalternes, est parfai-
tement consei*vée ; des tours carrées se dressent à
chaque point culminant comme les jalons de cette
œuvre immense, qui compte, dit-on, plus de deux
mille années d'existence I
Ce spectacle m*â vivement impressionné : c'est
souverainement grand! Quand on songe que c'est en
vingt-deux ans que des hommes ont construit douze
cents kilomètres de murs, sur des points parais-
sant inaccessibles , comme pour opposer à la Voie
lactée du ciel une voie murée sur les cimes, on
croit à un rêve. Et pourtant nous l'avons escala-
dée, nous y avons marché, en long, en large,
plongeant nos regards en avant vers la Tartarie, à
droite vers le Pe-Tchi-Li , où elle s'enfonce à mille
mètres sous la mer, à gauche vers le Thibet, en
arrière vers les plaines fertiles de la Chine méridio-
nale. Oui, assurément ce serpent de pierre fantas-*
108 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
tique y ces créneaux sans canons, ces meurtrières
sans fusils, ces remparts sans un seul défenseur,
ces fortifications qui ne protègent rien et que per-
sonne n'attaque, resteront dans nos souvenirs
comme une vision magique. Mais, malgré les rafa-
les et les nues qui voulaient nous enlever pour
ainsi dire les preuves de notre vision , nous tenons
la photographie de cette œuvre étrange; car sur le
haut de la muraille, vieille de vingt siècles, le
Révérend nous contempla et nous dit : Ne bougez
plusl
Mais si, après avoir admiré une vue si pittoresque,
on vient à réfléchir, comme on voit bien là Fœuvre
d'un peuple de grands enfants mené par des des-
potes! Quelle folie que d'élever une enceinte conti-
ntie là où deux forts seulement, aux passes de Nang-
Kao et de Kou-Peï-Kao, auraient fermé la Chine à
toutes les invasions du Nord! Que de milliers
d'hommes ont dû succomber à ce travail surhumain,
vainement inventé pour la défense d^un empire dont
il n'a pu d'un jour arrêter l'envahissement !
Il fallut- pourtant nous arracher à la majesté du
spectacle que les chiffres ne font qu'atténuer ; car
le site, la longueur, l'inutilité, le désert, font sur-
tout de la Grande Muraille un monument incroya-^
ble : haute d'environ cinquante pieds et large
de dix-huit à vingt, en granit à sa base, en longues
briques grises *à son revêtement supérieur, elle a
LA GBANDE MURAILLE. 109
forcément une hauteur bien plus grande aux endroits
où elle franchit une gorge; puis elle monte, des-
cend , côtoie et serpente comme si elle était un être
rampant et vivant. Je suis heureux de pouvoir vous
en envoyer une photographie et non un dessin ; le
collodion ne sait pas mentir comme le crayon : mais
songez seulement que le cadre est restreint , en ce
sens que, pour prendre la vue d'ensemble la plus cu-
rieuse, nous avons dû hisser Fappareil photographi-
que sur la muraille même, à peu près comme si Ton
se mettait sur Taréte d^un toit pour le dessiner. J'ai
cru pouvoir honnêtement emporter comme souve-
nir de ce monument des siècles passés une brique du
parapet; elle est longue, d'une pâte grisâtre, mesure
cinquante centimètres sur douze, et pèse environ
quinze livres. Je doute qu'il y en ait beaucoup en
France, et je lui fais gaiement faire sa première
étape sur mon épaule, en la soignant comme si c'é**
tait une pierre précieuse ! Mais les six lieues du
retour à la nuit, à pied, furent pénibles, car il fallait
sauter dé cailloux en rocher, et de rocher en cail-
loux ; aucune botte ne résistait aux angles tranchants
d'un marbre verdâtre. Arrivés dans notre étable de
Nang-Kao, nous n'eûmes plus qu'à nous coucher par
terre , tandis que les cris d'ivresse de nos farouches
hôtes nous tenaient éveillés : le mafou n'allait guère
mieux.
III.
110 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
t9 mars.
Dès que nous sortons de la hutte pour seller nos
chevaux, mettre le mafou dans la seule charrette
qui nous reste, et donner une vingtaine de milliers
de sous àThôtelier, nous ne pouvons comprendre
le silence qui règne autour de nous ; toutes les portes
de la cour sont hermétiquement fermées, et personne
ne répond à nos appels répétés. Nous essayons d^ou-
vrir une' des portes latérales donnant sur une autre
cour ; elle résiste encore , puis soudain elle cède , et
un gros Mongol tout rouge^ avec de^ moustaches à
la tar tare, s'avance droit sur nous, et nous dit avec
une volubilité inouïe une série de choses que natu-
rellement nous ne comprenons en aucune façon ;
vite Mac Clatchie arrive, il écoute, devient paie,
puis ses yeux s'animent, il répond, il s'emporte, et
se retournant vers nous, il nous dit avec effroi :
(c Ils nous accusent d'avoir blessé le mafou , et ne
nous laisseront sortir que si nous leur abandonnons
les deux mules , la charrette et tout l'argent qui y
est enfermé. »
Vous devinez si la colère nous prend : k Allons
donc! Quels insolents de nous rançonner ainsi! » est
le cri général. Et ne tenant aucun compte de la
férocité peinte sur les traits du Mongol, nousliii mon-
trons de nouveau le sac de sapèques convenu à notre
arrivée le 26, et nous retournons pu paquetage de
LA GRANDE MtRAILLË. 111
nos montures. Cette besogne faite, nous allons droit
à la porte cochère, plus barricadée, plus cadenassée
que tout à Theure. A chaque secousse que nous
donnons, des murmures et des rires éclatent de
l'autre côté dans la rue. — Que faire? — Céder, se
laisser rançonner, donner mules, charrette, argent,
voilà ce que conseillait la prudence. Mais, ex-
cepté le Révérend , nous avons tous moins de vingt-
trois ans; notre sang bouillonne; et, véritablement
furieux, nous tentons contre la porte un assaut
formidable. Hélas I pendant plus de vingt minutes
qui nous paraissent une heure, elle résiste, et notre
tapage ameute tout le village. Nous essayons de
parlementer: notre mafou, empaqueté dans la char-
rette sur un lit de monnaie — et bon diable après
tout — leur crie d'ouvrir, car il veut revenir à
Pékin avec nous : mais, pour la populace, nous
sommes accusés, c'est-à-dire coupables! Pourtant
l'idée de courber la tète devant ces misérables
nous semble odieuse, et, coûte que coûte, nous
nous décidons à faire une sortie en règle. Tout
en marmottant : « Quel troupeau de Hottentots ! »
le Révérend, plus agacé encore que nous, est l'heu-
reux assiégé qui fait sauter les cadenas. Il fait
craquer une poutre, tout s'écroule; vite nous pre-
nons nos poneys-oursons par la bride, et, quasi
triomphants, nouô franchissons le seuil. A ce mo'*
nient s'élève un toUe général , et nous ouvrons les
112 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
yeux trop tard : plus de soixante Mongols ramassent
des pierres et nous en accablent; Thôtelier saute
sur Mac Clatchie, le frappe et le renverse par terre;
le prince et moi, nous courons à son secours, le
relevons; mais nous voyons à notre gauche le Révé-
rend qui tempête et qui hurle : il est pris corps à
corps. En une seconde une centaine d'autres Chinois
arrivent à la rescousse, comme s'ils sortaient de
terre ; il tombe autant de pierres que de gouttes d'eau
par un orage tropical. L'instinct nous pousse à tour-
ner vite à droite, traînant nos chevaux rétifs par la
bride et courbant la tête, pour parer les coups des
maladroits qui nous manquent. — La fuite, hélas!
notre seul expédient, est si précipitée dès son début,
que, si nous perdons une seconde pour enfourcher
nos oursons, nous sommes pris. Force est donc de
les traîner à notre remorque en nous en servant
comme de paravent; les pauvres bêtes, en effet,
reçoivent la première avalanche de pierres et de bri-
ques, et je vous assure qu'il en volait une effroyable
quantité; un seul de ces projectiles à la tête nous eût
tués roides. Mac Clatchie en reçoit trois à la cuisse
et perd du terrain; le Révérend est bon premier;
comme lui nous fuyons à toutes jambes , poursuivis,
harcelés, injuriés; — les.injures chinoises me sont
indifférentes, mais, juste ciel! que de pierres! —
Puis en quelques minutes toute la rue est inondée
par ]a foule sortant des maisons an bruit du tumulte,
LA GRANDE MURAILLE. 113
et cette populace hurlante, fanatique, s*arine de lon-
gues gaules, grosses comme le bras, et de crocs de
fer emmanchés à des perches ; notre déroute est à
son comble : ils sont cinq cents et nous sommes
cinq! Nos cannes seules parent les coups les plus
proches, ceux des enfants qui, comme les roquets de
nos villages, nous harcèlent les jambes. Sur un par-
cours de deux kilomètres, se poursuit cet hallali
courant, dont nous sommes les victimes haletantes;
la foule de plus en plus furieuse augmente à vue
d'œil, comme en un jour de révolution; chaque
ruelle apporte son bataillon, et chacun de nous
pense que sa dernière heure peut bien être proche;
une mort rapide passe encore, mais Tidée du sup-
plice nous glace le sang dans les veines. Je vois
encore ce pauvre Louis regardant en arrière, tout
en fuyant, pour éviter les plus grosses pierres,
puis faisant un faux pas , et roulant à terre sous les
pieds de son cheval ! Je le crois pris et perdu , mais
il se relève comme une panthère! Il me semble
aussi que je sens encore le vent d'une immense
gaule que brandit un mendiant demi-nu, les yeux
hagards, la bouche écumante; à un tournant il me
gagne de vite3se, assène un coup terrible que j'é-
vite, mais que mon poney reçoit sur la jambe de
devant : la pauvre bête chancelle, tombe, se relève,
boite, et retombe.
Je confesse pourtant que nos jambes ont une in-
114 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
contestable supériorité sur celles des Chinois , et
qu'une lue^ir d'espoir nous apparaît. Nous sommes
sur la route de la grande muraille ; si nous sortons de
Nang-Kao, nous nous orienterons dans la campagne,
nous tournerons la ville, et retrouverons la direction
de Pékin. Illusion ! au moment où les jeteurs de
pierres sont déjà distancés de soixante à quatre-
vingts pas, et où les champs ouverts vont peut-être
nous sauver; au moment où c'est devenu pour nous
un espoir que d'errer sans vivres, sans guide, dans
la plaine sablonneuse, la porte de sortie sous le
bastion en boue se ferme devant nous, et un re-
lais de pillards nous coupe la retraite. A cette vue,
nous échangeons tous cinq un douloureux regard,
et, plus rapidement que l'éclair, nous recommandons
notre âme à Dieu. Pendant un court instant je
ne sais plus rien de ce qui nous arrive, sinon qu'un
grand Mongol me secoue comme un prunier par le
collet de ma veste, pendant que trois autres me
prennent cravate, argent, chaîne de montre, que
sais-je? (par bonheur j'avais pu à temps casser
l'anneau de ma montre et la glisser dans ma botte) ;
l'or du Révérend fait fureur ; quelques dollars pris
sur le prince lui valent quinze hurleurs suspendus
en grappe à ses poches ; Louis, porteur de billets
de banque chinois , ressemble à un distributeur de
prospectus sur nos boulevards.
Alors commence un spectacle unique : dès que
LA GRANDE MURAILLE. 115
nous sommes absolument dévalisés, les Qoquins ne
se battent plus qu'entre eux, et se donnent des
coups horribles ; trois ou quatre roulent par terre,
frappés â la nuque : cela devient une bousculade
grotesque, sans cesser d'être bien désagréable pour
nous. Car il nous faut traverser le village en sens
inverse, — moins vite heureusement, — et défiler
piteusement devant les femmes, les filles et les mères
de nos vainqueurs; puis, sous nos yeux, notre
voiture de monnaie est pillée en règle, au milieu
des injures et des rires de ces sauvages. J'ai
alors la surprise de retrouver un morceau de la
brique que j'avais si soigneusement portée hier et
qui avait servi de projectile aux aimables indigènes.
Ce souvenir est, avec dix négatifs photographiques
confiés au mafou blessé, tout ce que nous sauvons
de cette bagarre ; nous en sommes quittes pour
perdre notre bagage, une charrette, mon chevalet
six cent cinquante francs : que c'est peu de chose
en comparaison de l'angoisse poignante qui nous
saisissait quand nous pensions trouver la mort au
bout de la rue !
Nous devons peut-être nous féliciter de n'avoir
pas eu de revolvers ; car, à la première attaque, nous
n'aurions pas hésité un instant à faire feu sur la
foule des assaillants, et dès lors la population aurait
demandé sang pour sang. Je conclus cependant
116 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
comme morale, que si jamais je retourne à Nang-
Kao, j'aurai deux revolvers — au moins.
Le butin une fois partagé, nos geôliers ne mani-
festent aucune intention de nous garder ; ils sont à
bout d'injures, à sec de salive, épuisés par la course,
et pressés de jouir de leur voiture de sapèques.
Aussi, sous une salve de huées, pouvons-nous nous
arracher à ce lieu maudit, et prendre la route de
Pékin. Chacun alors de raconter ses émotions les
plus palpitantes, et de trouver la campagne déli-
cieusement calme après cet orage : la gaieté revient
vite, et nous faisons prononcer au Révérend ses
quatre premiers mots français : a Petit bonhomme
vit encore ! »
C'est à Tcha-Ho, après une rude marche, que nous
faisons la halte du milieu du jour. Sur les parois de
la hutte qui nous sert d'auberge sont inscrits quel-
ques vers chinophiles d'un voyageur partant en 1865
de Pékin pour la Sibérie ; au-dessous nous mettons
'seulement : « Souvenir de l'hospitalité chinoise. Cinq
cents naturels de Nang-Kao ont roué de coups cinq
honnêtes Européens. »
A la nuit nous arrivons à Haï-Tien, sans posséder
un centime, ni une sapèqùe ; nous avons le bonheur
d'être logés à crédit dans une étable, bien flattés de
n'être pas traités en vagabonds. Nous sommes à la
porte du Palais d'Eté : quel contraste !
LA GRANDE MURAILLE. 117
ZO mars.
Nous voici devant le fameux Yuen - Ming-
Yucn, le Palais d'Eté ! A droite et à gauche, les
avenues autrefois garnies de portiques , de monu-
ments et de kiosques ne sont plus qu'un amas de
ruines. Ruines aussi et décombres affreux sont
les centaines de demeures contiguës qui formaient
une ville entière de palais impériaux. Seuls deux
énormes lions de bronze, les plus belles pièces
fondues dans TEmpire Céleste, demeurent intacts
et gardent le seuil de ce qui fut le Versailles des
grands empereurs descendant du Feu !
Ces lions sont les seuls objets que les alliés aient
respectés, par la bonne raison, il est vrai, qu'il
n'y a pas eu moyen de les emporter, et qu'il aurait
fallu construire, tout exprès pour les voiturer, une
quinzaine de ponts jusqu'à Tien-Tsîn !
Ah ! que ce Palais d'Été a dû être splendide ! Fi-
gurez-vous un lac tout entouré d'arbres verts et de
belles terrasses de granit et de marbre ; quinze
collines artificielles forment comme l'enceinte na-
turelle de cette élégante ligne d'ombrage et de ver-
dure ; une montagne dont le flanc est en roches
noires coupées à pic, domine ces vastes jardins;
elle est couronnée par un temple en tuiles vernis-
sées auquel conduit un double escalier gigantesque
de pierres de taille. Une ile couverte de kiosques,
118 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO
— jadis ! — est reliée à la terre par un pont à
hautes arches et à gradins des plus pittoresques.
Voilà ce qui reste de tant de grandeurs : toute
la ville de palais qui était située sous ces om-
brages a été détruite par les flammes , et il n^y a
plus que des pans de murailles écroulées, des amas
de briques aux couleurs sulfureuses, des monceaux
de statues et de vases brisés, des groupes d'arbres
noircis et calcinés ! Cest donc là qu'étaient et les
magnificences des empereurs, et les kiosques des
innombrables impératrices, et les caisses pleines de
perles, et les colonnes d'or, et les cloisonnés , les
craquelés, les jades, les laques rouges, en un mot,
toutes les plus admirables merveilles de quinxe
siècles de civilisation, d'art et de travail I Juste ciel !
c'est trop de douleur que devoir un anéantissement
aussi lugubre ! Je me crois moi-même atteint par la
flamme et la décomposition, en errant au milieu de
ces amas informes ; on sent la désolation vous ga-
gner aussi le cœur : voir les ruines du Palais d'Été
et ne pas avoir un frisson, c'est au-dessus des forces
d'un honnête holnme ! Aussi ne tous en dirai-je
pas long sur ce cimetière , où la Chine a vu s'ense-
velir son plus pur trésor, et où les alliés ont foulé
aux pieds tout ce qui s'était appelé l'honneur jus-
qu'à notre triste époque. Que les uns aient pillé,
on les antres brûlé, qu'importe ! Ancnne force hu-
maine n'étonflera ce cri de mon cœar : & Sortons
LA GRANDE UURAILLE. 119
d'ici f fuyons ce lieu dont le sol nous brûle , dont
la vue nous humilie : nous étions venus en Chine
comme les champions armés de la cause de la civi-
lisation et d'une religion de miséricorde ; mais les
Chinois ont raison, mille fois raison, de nous appe-
ler des barbares I »
Je crois que je pourrais vous répéter vingt anec-
dotes extraordinaires qu^on raconte ici sur ces jours
inouïs, où les chevaux de Tarmée avaient pour li-
tière un demi-pied d'épaisseur de soie jaune impé-
riale ; mais le silence est seul décent devant ces
ruines , et je vous transmets seulement la vue de
la chapelle du palais, située si haut sur un rocher
que les flammes n'ont pu l'atteindre. Là, j'ai
passé de longues heures à réfléchir à la triste
fin de cette expédition si hardiment, si vaillamment
et si mervieilleusement conduite pour l'honneur des
armes françaises jusqu'au jour néfaste du pillage
et de l'incendie ; à contempler ce qui fut le Palais
d'Eté, et à rougir malgré moi devant de pauvres
mendiants qui nous montraient du doigt et sem-
blaient nous appeler voleurs et incendiaires.
A la tombée du jour nous rentrions à Pékin, où
nous trouvions la légation anglaise dans une émo-
tion violente, et notre excellent Fauvel dans une
angoisse affreuse. Le bruit était arrivé depuis deux
heures que nous avions été massacrés à Nang-Kao,
et le ministre allait partir lui-même avec une es-
120 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
corte pour, s^enquérir de nous ' ; nous rassurâmes
nos amis par notre joyeux retour, résolus d'oublier
au plus vite quelques heures de cauchemar. Mais,
pour sauvegarder Thonneur et la sécurité des étran-
gers, sir Rutherford Alcock voulut que justice fut
faite ; et nous dûmes signer un procès-verbal en
règle rédigé par Mac Clatchie, constatant le vol de
nos six cent cinquante francs et nos moindres pertes
individuelles*. Grâce à une trop vieille habitude,
j'avais fort peu de dollars sur moi quand je fus ran-
çonné, mais je me joignis naturellement au prince,
qui demanda que cet argent, s'il était repris par le
gouvernement chinois, fût distribué aux pauvres
mendiants, — afin qu'ils salassent une ou deux têtes
de moins.
' Les cancans traversent la Chine si vite d'un bout à l'autre,
qu'avant notre retour à Ghang-Haï , ce bruit avait gagné toute
la côte méridionale jusqu'à Canton.
^ De Pékin, on nous a écrit depuis que le gouvernement chi-
nois avait extorqué soixante-quinze mille francs des environs de
Nang-Kao, à titre d'amende. Voilà des coups de bâton qui ont
été désagréables à recevoir, mais en revanche qui ont été payés
bien cher!
V.
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG.
Mémoires présentés à l'Empereur par le prince Kong et les
ministres. — Extraits d*un rapport de M. Hart au gouverne-
ment chinois. — Un déjeuner chez le Régent de la Chine. —
Nous descendons le Peï-Ho en barque. — Le mandarin
Tchung-Hao. — Le Fong-Ghouï. — Les sœurs de Saint-
Vincent de Paul à Tien-Tsin.
Pékin, 2 avril.
Nous avons trouvé fort douces les heures de re-
pos et de causerie que nous a offertes la légation.
A chaque heure nous apprenions quelque anecdote
curieuse, et nous sentions vraiment que nous vivions
ici dans une atmosphère étrange , — presque dans
une autre planète. — Mais cette différence orga-
nique si tranchée entre le sanctuaire de TËxtréme-
Orient et les progrès de l'Occident tendra forcé-
ment à s'effacer chaque jour davantage, si quelque
révolution de palais ne vient jeter le trouble dans
cette vieille machine. Je me sens pour ma part bien
vivement intéressé par la lutte habile et courtoise
de la civilisation contre la barbarie, lutte qui résume
ici toute notre diplomatie : c'est à Pékin , en effet ,
l-2i PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
qu'a été poussé jusqu'à Textréme perfection de la
part des Chinois Tart de dissimuler, de faire naître
vingt délais Tun de l'autre, d'exploiter nos moin-
dres fautes, et de nous accabler des politesses les
plus exquises pour conclure au refus le plus déguisé.
Mais n'ayant pas l'honneur d'appartenir au corps
diplomatique , et ne pouvant invoquer les dépêches
chinoises ou européennes, qui sont les pièces
vivantes de cette partie d'échecs politique , je crois
de mon devoir de ne pas m'exposer à avancer mon
humble opinion, sans l'arsenal des pièces justifica-
tives qui me manque. Cependant je vous envoie
quelques traits, tirés de la gazette du gouvernement
chinois, et qui renferment, je crois, toutes les
couleurs de la palette politique à laquelle puisent à
cette heure Orientaux et Occidentaux. Vous y verrez
et les efforts du parti européen qu'inspire le prince
Kong, et la résistance de l'instinct national, tracés
non par un Européen plus ou moins mal renseigné,
mais par les Chinois eux-mêmes.
Mémoire du y amen (ministère) des affaires étran-
gères sur la convenance et la nécessité d'ensei-
gner les sciences aux Chinois lettrés.
« Les serviteurs de Votre Majesté lui font les re-
y» présentations respectueuses sur ce qui suit :
» On propose que les lettrés soient invités à passer
LES IDÉES N^OVATRICES DU PRINCE KONG. Wi
9 des examens en astronomie et en mathématiques au
M yamen de vos serviteurs, en vue de leur faire ac-
)> quérir Tintelligence complète de Tindustrie et des
» arts étrangers. Ils prient Votre Majesté de vouloir
» bien répondre à leur respectueux mémoire.
i> Ils exposent humblement que, si d'un côté
)) l'inauguration d'institutions nouvelles destinées à
» Tcncouragement du talent a toujours été une me-
n sure extraordinaire, il faut reconnaître de l'autre
» que toutes les fois qu'on a élargi la route qui mène
» aux services publics, il n'a jamais manqué de se
T) présenter des hommes instruits et habiles, prêts à
n entrer hardiment dans cette voie nouvelle. Dans la
M septième lune de la première année de Tung-Chih
n (juin 62), le yamen de vos serviteurs établit l'école
» des langues, et des classes d'anglais, de français et
» de russe... (Suitle recrutement et ce qui a rapport
à l'avancement des étudiants)
w Vos serviteurs ont été frappés de voir que les
« arts des étrangers, leurs machines, leurs armes à
n feu, leurs navires et leurs voitures dérivent entière-
» rement 3e la connaissance de l'astronomie et des
» mathématiques. A Chang-Haï et à Kiang-Nan, on
n surveille bien la construction et la manœuvre des
n vapeurs de différentes classes ; mais, sans l'étude
» consciencieuse des principes sur lesquels reposent
yi la construction et la manœuvre, ce que l'on ap-
124 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
» prend ainsi n'est que superficiel, et partant n*a
n aucune utilité réelle.
7) En conséquence , après délibération , vos servi-
» teurs proposent d'ouvrir une nouvelle école, et
D d'inviter à se présenter au yamen pour y être
n examinés tous les Mandchoux et Chinois qui
TU ont pris leur degré de licencié, de même que ceux
T) qui ont été pourvus du même grade, soit par acte
y) de grâce, soit comme hommes de douze années»
» soit comme anciens bacheliers ou licenciés de la
n liste supplémentaire, ou bacheliers du mérite,
n tous possédant à fond la littérature chinoise , et
» âgés de vingt ans au moins... (Suivent les règles
d'admission relatives à l'établissement , à l'arbre
généalogique et aux certificats exigés, suivant qu'ils
appartiennent à une des bannières, qu'ils sont Chi-
nois ou Mandchoux, originaires de la capitale on
des provinces.)
» Quand vos serviteurs auront fait la liste de ceux
» qui auront été admis à la suite de cet examen pré-
n liminaire , on engagera des professeurs de l'Occi-
)) dent pour les instruire dans l'école nouvelle. Alors
n on espère en toute confiance qu'ils apprendront
» sérieusement l'astronomie et les mathématiques.
» La théorie étant ainsi perfectionnée dès le com-
» n.cncement, les applications seront aussi perfec-
LES IDEES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 125
n tionnées, et, au bout d'un petit nombre d'années,
» un heureux résultat est certain.
» Les écoles déjà ouvertes n'en subsisteront pas
T) moins, et dès lors Taccès de la carrière se trou-
yi vant élargi , il est impossible qu'il ne se présente
» pas des hommes d'une intelligence et d'une capa-
)> cité au-dessus delà moyenne. Les Chinois ne sont
1) ni moins habiles, ni moins intelligents que les
n hommes de l'Ouest; et quand en astronomie, en
y) mathématiques , dans l'examen des causes et des
» effets, en histoire naturelle, en mécanique et en
» astrologie , les étudiants voudront s'appliquer à
» découvrir tous les secrets, alors la Chine sera
» forte de sa propre force.
» La question des professeurs étrangers a été
V examinée avec l'inspecteur général Hart, et il
)> est autorisé par le yamen à les faire venir. Quant
» aux règles d'établissement et de récompense pour
TD les étudiants qui réussiront, elles seront discutées
» avec soin et soumises au trône par vos serviteurs,
« dès qu'ils auront eu l'honneur de recevoir de Votre
y* Majesté l'assentiment au plan développé dans ce
n mémoire.
TU Maintenant ils présentent respectueusement ce
» mémoire, soumettant que les lettrés soient ad-
» mis à passer un examen en astronomie et en
)) mathématiques , dans le but d'acquérir la com-
» plète intelligence des applications modernes de
126 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
)) la science ; et , prosternés , ils demandent avec
» prières les instructions de Leurs Majestés les Im-
îî pératrices douairières et de Sa Majesté TEm-
» pereur.
« 5* jour de la 11* lune de la 5* année Tung-Chih
(5 janvier 1867). «
Deuxième mémoire du yamen sur le même sujet.
Le mémoire qui précède avait reçu l'approbation
suivant la forme consacrée, u Nous consentons à ce
qui est proposé : qu'on respecte ceci! » — Mais
voyant que Tordonnance allait rester lettre morte ,
le yamen présenta , moins d'un mois après , un
nouveau mémoire dans lequel , rappelant sommai-
rement les dispositions du premier en ce qui con-
cerne l'admission des candidats, il continuait ainsi :
«La présente proposition de vos serviteurs n'est
» pas le moins du monde (ainsi qu'ils tiennent
» à le faire observer bumblement) déterminée
)) par leur admiration pour la nouveauté , ou leur
îî passion pour ce qui est étranger, mais par l'é-
>; tonnement où les a mis le savoir mécanique des
» Occidentaux. -
n Ils font ces propositions , parce que toutes les
yi applications mécaniques de l'Occident dérivent de
D la connaissance approfondie de la géométrie. Or,
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 121
)) maintenant que la Chine veut entrer à fond dans
T) la construction des steamers et des machines, vos
y> serviteurs appréhendent que si , poussée par un
}} esprit de vanité nationale , elle refuse de se laisser
» guider par des savants de TOuest dans Tétude des
37 principes et des applications de la mécanique, on
in appauvrisse le trésor public sans aucun avantage
V sérieux.
» On va sans doute critiquer ces propositions, sans
V se préoccuper du mérite qu'elles renferment ; il
» ne manquera pas de gens pour insinuer que ces
)) mesures ne sont pas nécessaires; d'autres feront
» un crime d'abandonner les vieux usages chinois^
y) pour se laisser guider par les Occidentaux. Il y en
» aura même qui affirmeront que c'est une honte
î) d'agir ainsi. Ces arguments ne peuvent venir que
yi d'hommes entièrement ignorants des exigences de
» cette époque.
» S'il est admis que la vraie politique de la Chine
» doive être de constituer sa force nationale , elle
5) n'a pas de temps à perdre. Parmi ceux qui com-
» prennent les exigences de l'époque, il n'en est pas
» un seul qui ne sache que l'acquisition des sciences
» occidentales, permettant de construire les machines
» étrangères, est le plus court chemin pour arriver
» à cette puissance propre et indépendante. Nous
» citerons pour exemples parmi les gouverneurs des
» provinces , Tso-Tsun-Tang , Li-Hung-Chang et
128 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
)) d'autres qui voient avec lucidité la justesse de
» cette théorie et l'approuvent avec une grande
•
» persistance dans leurs lettres et dans leurs mé-
» moires. L'année dernière, Li-Hung-Chang a établi
)) à Chang-Haï un arsenal dans lequel des employés
)) de Pékin ont été envoyés pour étudier; et tout
îî récemment, Tso-Tsun-Tang a demandé l'autorisa-
» tion d'ouvrir une école d'arts mécaniques, de
)} choisir des jeunes gens intelligents et d'engager
)) des étrangers qui leur apprendraient leurs langues
n (écrites et parlées), les mathématiques et le dessin ;
n ajoutant que ces connaissances étaient indispen-
» sables pour qu'ils pussent plus tard construire des
T) steamers et des machines.
n On peut voir d'après cela que ce n'est pas seu-
» lement le corps restreint de vos serviteurs qui
» pense qu'il n'y a pas de temps à perdre pour
» acquérir les sciences occidentales.
D On dira aussi: Pourquoi ne pas noliser des
n steamers, ne pas acheter des armes européennes?
1) cela s'est fait dans tous les ports, ce serait plus
» convenable et plus économique; dès lors à quoi
)) bon tant de peine et de dépense ? Ceux qui tiennent
» ce langage ne savent pas d'abord que ce ne sont
» pas seulement les steamers et les armes qu'il faut
» à la Chine; mais laissant de côté toute autre
)7 question pour le moment , il ne faut pas perdre
» de vue que si, pour faire face à une exigence près-
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 129
» santé, on achète des steamers et des armes, le se-
» cret de leur utilité et de leur emploi n*est pas une
» question de chose mais de personne. Les principes
>} de leur construction doivent être étudiés à fond ,
» et leur secret une fois découvert, ce seront seule-
Tf> ment ceux-là qui s'en seront rendus maîtres qui
y> pourront en tirer parti. Ce qu'on propose est
» quelque chose de permanent , car il est de toute
» évidence que la question se résout à ceci : Y a-t-il
» plus de chance de succès dans une mesure provi-*
» soire que dans un plan répondant à tous les temps
» et embrassant Tavenir ?
53 Quant à l'objection « qu'il est criminel d'aban-
n donner les vieux usages de la Chine pour ceux de
î) l'Occident» , elle ne peut venir que d'esprits faibles
3î et crochus.
Ti II semble prouvé que les Occidentaux sont rede-
Ti vables de leurs sciences à l'étude qu'ils ont faite
1» de Yastronomie chinoise. Ils pensent eux-mêmes
» que leur civilisation leur est venue de l'Orient;
« mais doués d'un esprit subtil et spéculateur, ils ont
» écarté, dans la suite des temps, les vieilles tradi-
» tions pour, en développer de nouvelles. C'est une
n prétention à eux de les dire occidentales , car en
» réalité, le principe de la science était chinois. Il
» en a été de même en astronomie, en arithmétique
i> et pour toute autre invention. Les Chinois ont fait
1» les découvertes, les Occidentaux les ont appliquées.
130 PÉKIN. YEDDO. SAN PttAMClSCO.
7) Or , si la Chine les devançait en science , si elle
D possédait une connaissance approfondie des prin-
» cipes fondamentaux , il est clair qu'elle n'aurait
)) aucun besoin de s'adresser aux étrangers pour
» les choses qui lui manquent. L'avantage de l'édu*
» cation proposée n'est donc pas à dédaigner.
)} Mais, de plus» le saint ancêtre de Votre Majesté
)) canonisé sous le nom de l'Humain (Kang-Hi)
)} tenait dans la plus haute estime les arts de l'Occi-
« dent. C'est lui qui plaça les étrangers à l'Obser-
» vatoire et qui régla par une loi qu'il y en aurait
» toujours dans cet établissement. Tolérante et em-
» brassant toutes choses , qu'elle était infinie la
)) sagesse de Sa Majesté ! Convient-il à la dynastie
» actuelle d'oublier de pareilles traditions ?
» En outre , l'arithmétique est un des six arts.
V Autrefois le laboureur au«si bien que le soldat
» étaient familiarisés avec l'astronomie. Plus tard»
î) on en défendit l'étude, et cette science déclina.
» Pendant la période Kang-Hi de la dynastie actuelle
» (1661-1722), cette prohibition fut levée, et dès
» lors le savoir abonda et la science refleurit. A
» l'étude du u King » (les anciens classiques) , on
» ajouta celle de l'arithmétique. On fit des ouvrages
» sur cette matière, examinant les autorités et tirant
)) des conclusions.
)) Le proverbe dit : u Le savant a honte d'ignorer
» quelque chose, n N'est-ce pas une honte en effet
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 131
n qu'un savant sortant de chez lui et levant les yeux au
D ciel, ne puisse se rendre compte des constellations ?
» Quand même il n'y aurait pas d'école ouverte pour
» cela, ce serait son devoir de cultiver cette science,
n Combien n'y est-il pas tenu davantage aujourd'hui
qu'on a élevé un but qui Vinvite à tirer?
» Mais l'argument le plus pervers est celui qui
1) prétend que c^e%i\xne honte de prendre des leçons
n des Occidentaux. La chose la plus honteuse du
D monde est d'être inférieur à ses semblables. Les
» nations de l'Occident ont employé des masses
» d'années à étudier la construction des steamers, et
ii comme toutes ont pris des leçons les unes des
» autres, cette construction s'est modifiée jour par
» jour. Dans l'Extrême-Orient, le Japon vient d'en-
)} voyer des hommes en Europe pour apprendre
Tfi l'anglais, étudier l'astronomie, et les livres qui
)) traitent de la navigation à vapeur; et en quel-
y) ques années ils auront accompli leur entre-
» prise. Sans parler davantage des puissances mari-
» times de l'Occident, cherchant à faire rivaliser
» leurs marines, quand on voit un petit Etat comme
» le Japon faire un suprême effort pour devenir
» puissant, y aurait-il rien de plus honteux pour la
» Chine que de rester seule attachée à des .coutumes
55 vieillies et surannées, indifférente au renouvel-
55 lement de sa force? Croit-on qu'une semblable
55 honte puisse être effacée parles arguments de ceux
132 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
«qui, bien loin de se sentir humiliés de leur infério-
n rite, lorsqu'on propose un plan qui nous permet
» d'égaler et peut-être de dépasser les autres peu-
n pies, prétendent que la seule chose honteuse est
» de les prendre pour maîtres, et s'endorment dans
yi la doctrine qui en découle : que le plan le plus
« sage est de ne jamais s'instruire ?
» On avancera peut-être que la fabrication est une
y> œuvre d'artisan et, comme telle, au-dessous du
D lettré. Vos serviteurs ne laisseront pas passer ceci
)} sans observation. Dans le rituel de a Chou » , la
n note relative à l'inspection des ouvriers et de leurs
» produits porte seulement sur la mise en œuvre du
)) bois de tzu (cèdre) pour la construction des cer-
» cueils, des roues, des couvertures et des chariots.
r> Pourquoi, pendant des milliers d'années, ces arts
» ont-ils été tenus pour classiques dans les écoles ?
r> Parce que, pendant que l'ouvrier met son art en
» pratique, le lettré en pénètre les principes.
T) Pour conclure : le but de l'étude est l'utilité ,
)) la valeur des choses dépend de leur adaptation aux
y> temps. Les objections au présent système peuvent
y> être nombreuses; c'est le devoir de l'administra-
» tion de conclure, après en avoir pesé les mérites.
T) Quant à vos serviteurs, ils ont mûrement réfléchi.
T) Mais le système étant complètement neuf, demande
t) dansles détails une grande attention. Généralement
n parlant, si le cours des études est ardu, des appoin-
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 133
» tements élevés doivent être prodigués, et il ne
Tfi faut pas perdre de vue que les promotions seules
yi pourront stimuler les étudiants. En conséquence ,
» vos serviteurs réunis en conférence solennelle ont
)) proposé six règlements. Ci -joint en est la copie
» soumise àTexamenetà la décision de Votre Majesté
» Impériale.
» Us émettent de plus F opinion que le Pion-Hsiu,
« le Chien-Tao et. le Shu-Chi-Shih du collège de
)> Nankin, éminents pour leur savoir, et ayant com-
)) parativement peu à faire, acquerraient facilement
)> la connaissance de l'astronomie et des mathéma-
)) tiques, si oa les y obligeait. C'est donc un de-
V voir pour vos serviteurs de demander que , pour
n étendre la limite des choix, on invite ces em-
)) ployés à passer Texamen indiqué, et aussi tous
?? ceux qui, dans la capitale et les provinces, ontcom-
?> mencé comme docteurs (Chin-Shih) leurs car-
T) rières officielles, aussi bien que les cinq dénomi-
7? nations de licenciés énumérés précédemment.
» Prosternés, ils implorent pour leurs proposi-
V tions le regard sacré de LL. MM. les Impératrices
» douairières et de S. M. TEmpereur, et une réponse
1} qui leur apprenne si elles ont été jugées conve-
)? nables ou non. »
Le 24* jour de la 12* lune, 5* année Tung-Chih
(29 janvier 1867), on a reçu le rescrit suivant :
«Nous consentons à ce qui est prc^osé. Qu'on
)if. 8
134 PÉKIN. YEDDO SAN FRANCISCO.
» publie le projet aussi bien que le mémoire. —
» Qu'on respecte ceci ! îj
Voici enfin quelques extraits du dernier rapport
que M. Robert Hart , inspecteur général des Doua-
nes, a adressé au Gouvernement impérial chinois.
Vous y verrez avec quelle hardiesse , quelle netteté
et quel tour à la fois original, le novateur dit la
vérité en face à un gouvernement essentiellement
oriental.
tt Une vue bien plus étendue est donnée à un
» petit homme placé sur les épaules d'un homme
» grand, qu'à l'homme grand lui-même, et le coup
n d'oeil direct du mont Lô embrasse non-seulement
Ti> la silhouette des collines et la profondeur des
» eaux, mais aussi les moindres détails. Il en est
y> précisément^ ainsi de l'homme qui s'aventure à
)) raconter ce qu'il a vu d'une façon tout à fait désin-
» téressée ; et, comme dans le cas du petit homme,
» quelque profit peut être tiré même de sa témérité.
» Il résulte des observations prises par les races
D occidentales, que c'est en Chine que l'on trouve
» la faiblesse la plus évidente.
y) Autrefois les Chinois n'entretenaient aucun
» rapport avec les races étrangères , mais depuis le
«dernier demi-siècle, chaque pays est entré gra-
ji duellement en négociation avec eux : il est impos-
ii sible qu'ils se maintiennent sur le terrain de leurs
» anciennes traditions.
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 135
î) Le code des lois chinoises est en théorie exces-
n sivement sévère et admirablement coordonné;
» mais, en pratique, il n'est mis à exécution qu'avec
» un relâchement immense. La théorie de Tadmi-
y> nistration a beau être raffinée et élaborée , le
» temps Ta complètement réduite à une machine
1) sans valeur.
» Les mandarins administrateurs des provinces
» ne restent jamais assez longtemps en place ; le
TU nombre de ceux qui font bien leur devoir est res«
» treint : ceux qui ont recours à des pratiques mal-
» honnêtes abondent. Un patronage puissant est
» donné à des hommes sans valeur, et une licence
TU extrême est accordée à la rapacité des amis et
» parents de ceux qui sont au pouvoir : les justes
» réclamations du peuple sont méconnues.
n £n même temps , les membres des ministères
» permettent à leurs commis de saisir les rênes du
» pouvoir, et de décréter des permissions et des
» refus de payement d'argent , de telle sorte que
» celles des autorités provinciales qui jie sont pas
ji corrompues, exécutent inconsciemment des ordres
» iniques. Avec un pareil système, quel que soit le
» désir qu'on ait de travailler à la prospérité du
» peuple, comment faire ?
» Quoique les taxes de guerre soient élevées à un
V taux énorme dans chaque province, il y a toujours
» dans le payement de la solde un arriéré de plu-
136 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
1) sieurs mois et même de plus d'un an. Les soldats
Ti sont comptés par millions — sur le papier : pre-
» nez -les par corps, et vous trouverez que la
i> moyenne se compose de gens vieux , décrépits ,
7) ignorants, qui en temps de paix gagnent leur vie
n comme coulies, au lieu d'apprendre le service mi-
» litaire.
V Si soudain les troupes sont appelées àla guerre,
i> on ne pourra faire qu'une levée précipitée de
)) paysans armés de piques et de sabres faits de socs
V et de faux. Les troupes tartares en temps de paix
D tirent à l'arc et manœuvrent la fronde , mais seu-
» lement pour la parade , et elles ne tendent qu'à
y) l'effet : leurs bras .et leurs muscles s'énervent , et
T> elles passent surtout leur temps à élever des
» oiseaux !
TU Quand les Rebelles apparaissent et qu'une san-
yi glante bataille a été évitée , alors un homme se
)) suicide pour attirer la compassion impériale sur
t) toute sa famille. Ou bien , quand les deux forces
i> sont en présence , les Impériaux n'avancent que
y> si les Rebelles se retirent volontairement. Mais si
T> les Rebelles ne commencent pas par battre en re-
1» traite, ce sont les soldats impériaux qui se replient.
» Alors les officiers, pour donner créance aux rap-
n ports qu'ils envoient sur une prétendue victoire,
» tuent un ou deux êtres paisibles. Enfin, si après la
i> retraite des Rebelles ils trouvent quelques paysans
LES IDÉES VOVATRIGES DU PRINCE KONG. 137
7i qui niaient point le crâne rasé *, ils les décapitent
7> instantanément , sous prétexte qu'ils sont des Re-
n belles à longs cheveux : après en avoir tué un
» grand nombre , ils demandent une récompense
y> pour services méritoires.
» Au point de vue financier, on tracasse tellement
» le peuple pour le payement des impôts , qu*il se
» dit « scalpé » . De plus, toutes les dépenses impé-
y> riales, petites et grandes, ne sont liquidées que
» par des réquisitions , ce qui jette le peuple dans
r> de mauvaises pratiques.
» On arrive donc à cette conclusion sur la politi-
ji que intérieure de la Chine, que tout ce qui est
7) affaires civiles ou militaires est fondé sur le men-
7) songe. Les administrateurs chargés de l'exécution
y» des lois n'envisagent que la question du gain : les
n gardiens de la fortune publique sont les ouvriers
ji ardents de leur bourse personnelle, et pour ce qui
» est vu par les hommes au pouvoir, c'est comme
y) s'ils ne voyaient rien du tout. Si le Gouvernement
» ne sort de cette léthargie, il est à craindre que les
» populations ne donnent carrière à leur mépris
» pour les supérieurs et n'entrent en rébellion — »
Tels sont, à mon avis, les aperçus les plus ra-
pides, mais les plus typiques, de la situation ac-
> Les Rebelles laissent pousser tous leurs cheveux , mais les
paysans — non Rebelles — ne se rasent pas toujours la t(^te.
8
138 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
tuelle ; je ne me permettrai pas d'y ajouter une ligne;
car si je devais entrer dans la question historique
et diplomatique du Céleste Empire, il en résulterait
probablement un gros volume et beaucoup d'ennui
pour vous. \
J'aime mieux vous dire au contraire ce qui nous
a causé infiniment de plaisir, une gracieuse invita-
tion à déjeuner chez Son Altesse Impériale le prince
Kong, oncle de l'empereur, régent de l'empire, fils
du Ciel et descendant du Feu.
Par un dégel boueux , nous allons à cheval , en
bottes et en éperons, jusqu'au yamen des afiaires
étrangères, où un piquet de cavalerie indigène rend
les honneurs au duc de Penthièvre ; nous donnons
nos chevaux à des grooms vêtus de bleu de ciel ,
et chaussés de bottes de velours noir ; nous sommes
devant trois potentats, boutonnés de rouge, en casa-
quins de peau de renard , sous des chapeaux offi-
ciels recouverts de franges de soie rouge et ornés
d'une longue queue de plumes de paon, dans des
robes de soie gris perle à boutons d'or, et des bottes
de satin blanc. Ce qui s'est fait de révérences pério-
diques et mécaniques dans la cour d'honneur n'est
pas calculable sans une table de logarithmes. Nous
nous inclinons, vous vous inclinez, ils s'inclinent,
sans qu'on imagine quand l'étiquette permettra
de relever la tête. De plus, en Chine, on éclate
toujours d'un rire forcé, en se disant bonjour,
LES IDÉES NOl/ATRICES DU PRINCE KONG. 139
avec des oh ! oh ! ah ! ah ! sur un rhythme qui va
crescendo. Enfin les trois gros mandarins nous
emmènent par une série de passerelles sautillantes
et de ponts torturés autour de kiosques à parois de
papier, et nous nous trouvons en présence de Son
Altesse Impériale, dont la figure est intelligente
et Taccueil des plus aimahles; nous passons de nou-
veau un petit quart d'heure en révérences récipro-
ques ; mais nous gardons nos chapeaux sur la tête
(le contraire serait une haute impolitesse). —
Un séjour de deux mois et demi en Chine nous a
donné l'habitude des grandes manières célestes,
et je vous assure que vous nous auriez tous pris pour
des descendants du Feu, tant nous savons rentrer
nos poings fermés dans nos manches, puis avec com-
ponction, avec méthode, les porter réunis jusqu'à
toucher notre front; tant nous savons faire une dé-
monstration d'hilarité, et enfin tant nous manœu-
vrons habilement les bâtonnets d'ivoire. En efiet,
pendant que M. Brown, premier secrétaire de la
légation, traduisait les compliments du régent au
duc de Penthièvre et vice versa, la table se couvrait,
comme par enchantement, de centaines de soucoupes
craquelées , de petits pots d'émail gros comme
un dé à coudre, le tout chargé de mets hachés et
gluants, verts, roses, bleus; de pâtes écarlate et
juteuses; de fruits, de piments, de viandes, etc..
Prévoyant la maladresse des Barbares, les Célestes
140 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
potentats avaient fait pompeusement apporter four-
chettes et couteaux ; mais nous mettions notre
amour-propre à jouer des bâtonnets , ce qui leur fit
plaisir. Le duc de Penthièvre était à la droite du
régent, Fauvel à sa gauche; pour moi, j'avais le
bonheur d'être entre le ministre du commerce et le
ministre de Tinstruction publique. Vous ne pouvez
vous imaginer combien ils ont voulu être gracieux:
j'ai eu en un instant de plus de vingt plats à la fois
dans mon' assiette, et je confesse avoir goûté à peu
près des cent cinquante plats sucrés qui étaient ali-
gnés sur la table; tout aurait été pour le mieux, si
le Révérend n'avait pris à tâche de me faire rire, en
marmottant quelque plaisanterie chaque fois que
Texcellent ministre de l'instruction publique —
avec une politesse extrême — me mettait dans la
bouche même, avec ses bâtonnets, des quartiers d'o-
range sucrés, tandis que le ministre du commerce
— rivalisant de zèle — introduisait par la gauche,
sous mes dents, des tranches de jambon confit dans
du gingembre, a That old gentleman will poison you
again» (Ce vieux Monsieur va vous empoisonner),^
répétait chaque fois notre aimable compagnon
de course à Nang-Kao. — Sans que nous ayons
fait la moindre allusion à notre mésaventure, le
ministre de l'intérieur a amené peu à peu la con-
versation sur les difficultés des voyages, et voyant
que nous faisions semblant d'ignorer l'attentat corn-
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 141
mis par ses administrés, il s'est confondu en excuses
avec une grâce qui nous fera tout oublier.
Tien-TMn, 6 avril.
En quatre jours nous venons de regagner les ri-
vages du Pe-Tchi-Li ; nous avons fait route par eau,
afin de voir un nouveau paysage ; mais nous avons
seulement vu un autre genre d'horreur, caria mono-
tonie du Peï-Ho, que nous avons descendu pendant
ces quatre-vingt-seize heures, n'est rompue çà et là
que par l'aspect de quelques cadavres de mendiants
suivant le fil des eaux ou échoués sur les bancs; et
c'est de cette eau-là qu'il faut boire.
Pour ce court voyage, chacun a sa barque, de
sorte que nous naviguons sur une espèce de flot-
tille, guidée par la barque cuisine et la barque salle
à manger. Chaque esquif a deux matelots indigè-
nes, couverts de vermine, avec lesquels il faut vivre
côte à côte; tantôt ils nous poussent de la gaffe,
tantôt de la rame; de temps en temps un peu de
brise vient enfler nos voiles faites de joncs; puis
un coude de la jaunâtre rivière nous met vent de-
bout , et nous lançons à terre nos matelots avec une
cordelle , pour laquelle ils se métamorphosent en
chevaux de halage. — : La gelée seule nous fait pas-
ser des nuits assez dures, d'autant plus que depuis
Nang-Kao nous sommes devenus prudents : chaque
U2 PÉKIN. YËDDO. SAN FRANCISCO.
barque a son quart à faire, prend à son tour la
tête de colonne , avec deux carabines toutes prêtes
sur Tavant. On parle de pirates redoutables , mais
nous n'en voyons pas, beureusement! et nos seules
victimes sont des oies sauvages et des pluviers.
Je croirais volontiers que les Chinois sont fort
insensibles au froid; car, malgré les glaçons que
charriait encore la rivière, nous avons vu autour d*un
convoi de jonques échouées sur un banc, plusieurs
centaines de Chinois, dans Teau jusqu'à la ceinture,
tenter inutilement de les remettre à flot, en faisant
un tapage sans doute égal à celui qui fit tomber du
ciel les vols de grues aux jeux Olympiques; ils
avaient laissé tous leurs vêtements à terre, et, de-
venus rouges comme des homards, ils barbotaient
gaiement.
Nous retrouvons à Tien-Tsîn notre Sze-^Chuenj
complétant son chargement ' . Nous attendons son
départ jusqu'au 8 avril. Nous avons d'abord une
grande réception chez Son Excellence Tchung-
Hao ', qui est, après le prince Kong et M. Hart,
^ Le fret pour les marchandises est presque aussi élevé de
Tien-Tsin à Ghang-Haï y que de Chang«Hai à Londres.
2 Tchung-Hao est le mandarin compromis dans les massacres
de Tîen-Tsin , et envoyé depuis en France pour faire amende
honorable. Chacun a appris les péripéties de cette ambassade
ambulante, qui a dû rédiger des memoranda successifs à Napo-
léon Illf puis à l'Impératrice Régentera la Délégation de Tours,
au Chef du Pouvoir exécutif, et enfin au Président de la Repu-
LES IDÉES NOVATRICES DU l>RINCE RO\G. 143
rhomme le plus important de FEmpire du Milieu.
C'est lui qui a signé nos derniers traités de paix , et
que Ton consulte dans toutes les questions barbaro-
cbinoises.
J'ai ¥u chez lui de bien jolis dragons de bronze
tout couverts de pointes, sorte de fétiches ayant
ramification avec le Fong-Chouï , une des supersti-
tions les plus répandues de la Chine , et dont nous
avons déjà pu maintes fois remarquer les curieux
effets. Le Fong-Chouï, si j'ai bien compris et observé
juste , est pour les Chinois la forme matérielle par
laquelle la divinité affirme sur un lieu sa protection
ou sa haine. Si une montagne a la forme grossière^
d*un animal quelconque, leur imagination bizarre
se met en œuvre de compléter la ressemblance et
de Toutrer par mille moyens; d.es arbres plantés en
ligne sur la crête feront la crinière du lion ; un trou
perforé de part en part fera Toeil, etc.. La con*
trée qui possède une telle émanation de la divinité
devient « heureuse et sacrée w : des villages entiers
émigreront vers elle, ou bien les villages des envi-
rons, devenus jaloux et fanatiques, enverront une
belle nuit tous les hommes valides pour couper la
blique. Elle est retournée en Chine, où elle s*évertue actuelle-
ment à expliquer à la cour de Pékin la déclaration de guerre à
la Prusse, le 4 septembre, le pacte de Bordeaux, le 18 mars,
la Commune et les deux sièges de Paris.
144 PÉKIN. TEDDO. SAK FRANCISCO.
créte par une tranchée, et c'est ce qu*on appelle
briser Tépine dorsale du dragon.
C'est une chose des plus curieuses ; et des gens
qui ont habité vingt ans la Chine m'ont dit qu'ils
avaient vu des contrées entières en émoi, quand le
vent avait arraché la crinière végétale du monstre
factice. De plus, il semble que, par un vague pres-
sentiment des phénomènes de Télectricité , ce soit
à leurs yeux par les pointes hérissées que le dieu
diffuse toutes ses bonnes influences; aussi roches et
piquets sont-ils accumulés pour la multiplication du
fluide bienfaiteur, et les collines sont-elles conver-
ties en vastes porcs-épics.
Loin de toutes ces bizarreries erronées, nous pas-
sons quelques heures bien'douces sous un toit cher
à tout Français. En parcourant les rues sordides de
Tien-Tsin, nos regards sont attirés par une porte
surmontée d'une croix; nous frappons, pensant
trouver un missionnaire et voulant lui rendre visite;
bientôt un guichet s'ouvre, et une pâle figure de
sœur de Saint-Vincent de Paul nous demande crain-
tivement ce que nous voulons, u Nous sommes sim-
plement des Français, dimes-nous, heureux, ma
soeur, si nous pouvons vous rendre hommage et par-
ler de la France, que, dans l'Extrême-Orient, vous
représentez par le sacrifice et la charité. » — On
hésite un peu à nous ouvrir, mais enfin une autre
soeur rassure sa compagne, et nous avons le bonheur
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 145
de visiter en détail une école admirablement tenue.
11 y a là près de deux cents petites filles, arrachées à
la misère et élevées maternellement dans un bien-
être véritable, au moral et au physique. Rien de
plus touchant et de plus grand que ce dévouement
et cette abnégation des Sœurs de Saint-Vincent de
Paul. Après le spectacle de tant d'horreurs sur ce sol
de pourriture appelé Empire Chinois, la vue de ces
Sœurs de Charité a quelque chose qui élève Tâme et
la purifie : on se sent meilleur après un temps même
court passé dans une atmosphère qui est vraiment
céleste. Les Sœurs ne savaient pas qu'un des deui
visiteurs français était de sang royal; tout demeura
donc, sauf une oflrande de celui-ci à la dernière mi"
nute, dans l'admirable simplicité qui est le propre
de cet ordre touchant. Elles nous répétaient avec
tant de foi ce que m'avait déjà dit la Sœur de Mervé à
rhôpital de Chang-Haî , quand je lui demandais si
elle reviendrait bientôt en France : a La Chine est un
lieu de douleur pour nous, mais^un lieu de passage
entre la terre et le ciel, que nous voulons mériter j
nous quittons la France pour n'y jamais revenir,
pour soigner ici les malades et les pauvres, et y
joourir dans notre devoir '. »
^ Le 21 juin 1870, dix-sept personnes européennes, dont
neuf Soeurs de Charité et le Consul de France, furent massacrées
à Tien-Tsin par la populace furieuse , qui les accusait de fabri-
quer des médicaments avec les yeux des petits enfants. Sans
HT. i»
146 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
doute, nous aurions pu venger parles armes cet acte de barbarie,
i la France elle-même n'était alors devenue un lugubre champ
de bataille. S'il est triste de penser qu'en Chine la charité a été
récompensée par l'assassinat, n'est-ii pas consolant, pour Thon-
neur du dévouement français, de savoir qu'après la nouvelle des
massacres, le Père Etienne , supérieur des Sœurs de Saint-Vin-
cent de Paul, ne pouvait sufflre aux demandes des Sœurs qui
sollicitaient de partir pour la Chine?
VI.
YOKOHAMA.
Premier aspect de la population japonaise. — L* escadre fran-
çaise. — L'expédition de Corée. — Les maisons de bains de
Yokohama. — Course à cheval à Kamakoûra. — Le Daïbout.
— Les c tcba-jiasB , ou maisons de thé. — Le Yankirô. — Lu
incendie. — Souvenirs des attentats contre les Européens. —
Le Kieri'Chan, commandant Trêve. — La montagne.
Noii9»avons quitté la Chine du nord le 9 avril, —
un an, jour pour jour, après notre départ de Grave-
send pour TAustralie; nous avons célébré gaiement
cet anniversaire, en bénissant Dieu de nous avoir
protégés sur tant de mers et de terres, près des
glaces du pôle sud comme dans les gorges de la
Grande Muraille, au détroit de Torrès comme à
Batavia et à Nang*Kao !
Le 14', nous touchions à Chang-Haf, et le 21 avril
au matin, après une traversée agitée mais heureuse,
au moment où le globe de feu du soleil levant sem-
blait sortir de la pleine mer pour dorer de ses rayons
la côte riante du Japon, nous entrions dans la rade
de Yokohama et nous jetions Tancre tout près des
navires de guerre.
148 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Les couleurs françaises de la Guerrière nous
réjouissent Tâme, car Tespoir de passer un mois
avec nos amis de Tescadre du Japon nous avait,
pendant notre longue course errante , consolés de
bien des peines; c'était la patrie que nous allions
retrouver. Mais au moment même de notre pre-
mière joie, comme je demandais au quartier maître
venu pour chercher la malle, si mon excellent ami
le lieutenant Humann était vivant à bord J'apprenais
que, sous trois jours, Tamiral était forcé de partir
pourOsaka!
Vite, il s'agit maintenant de prendre terre ; nous
hélons de fragiles barques japonaises qui n'ont pas
du tout l'air pressé de nous recevoir; mais J>ientôt
pourtant la vue d'un dollar mexicain lés décide.
Ce qui nous frappe tout d'abord sur ces barques
légères, comme sur les lourdes jonques à gros ven-
tre, c'est l'absence totale de peinture. Puis rien
d'original comme cette embarcation effilée , manœn-
vrée à la godille par six gaillards robustes qui , le
corps en avant , debout sur une planchette , enton-
nant un chant cadencé et bizarre , donnent à leur bar-
que, par la douceur et l'enchaînement de leurs rames,
l'aspect, la rapidité, le frétillement d'un véritable
poisson.
Cest aujourd'hui le saint jour de Pâques; nous
nous mettons en quête de l'église; mais, tandis que .
nous cherchons de droite et de gauche avec cet air
YOKOHAMA. lit»
embarrassé de. Parisiens déposés sur le rivage, et
dans l'impossibilité de se faire comprendre, voici
un détachement de matelots français en guêtres
blanches» en grande tenue, qui va nous servir de
guide. Nous sommes tout heureux de voir passer
nos bons a Matburins » avec ce cachet exquis du
matelot à terre, faisant vibrer sur les notes les plus
hautes du classique clairon une entraînante fanfare.
Pendant que j*y suis, je voudrais vous dire deux
mots de Téglise. D*abord il n'y avait pas un seul
Japonais, pas même en peinture. — Ceci n*est pas
une plaisanterie : comme le catholicisme ouvre les
rangs du sacerdoce à toutes les races , je n'avais pas
été surpris de voir les portraits de saints nègres à
Singapour, et des enluminures de saints chinois à
Hong-Kong; je m'attendais à trouver toute une cou-
pole illustrée de saints japonais. Il n'en est rien ;
mais je n'ai pas tardé à apprendre que si aux envi-
rons de Yokohama on ne connaît pas un seul Japo-
nais converti, au contraire à Nangasaki il y a des
milliers de chrétiens indigènes, pratiquant leur re-
ligion à l'ombre, dans les montagnes, dans les caver-
nes, et subissant avec un courage héroïque une
ailreuse persécution.
Après l'église nous cherchons un gîte, et nous
trouvons dans une maison de bois, décorée du nom de
a Commercial Hôtel » , de fort modestes chambres.
Pour moi , suivant ma coutume dès que je touche
150 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
terre, je me mets avidement à ma fenêtre, en admi-
ration devant les costumes et les non-costumes delà
foule active qui court dans la rue. Tous ces Japonais
sont plus petits de corps que les Chinois, mais il y a
dans les physionomies un air vif, aimable, spirituel,
qui vous gagne au premier instant. — Les dames
(commençons par elles) sont charmantes ; leurs che-
veux d^ébène sont élégamment rattachés en trois
étages par des épingles ornementées; elles sont
rieuses et pimpantes, gaies et roses, un peu peintes,
je Tavoue, surtout quand il leur prend fantaisie de se
pourprer ou de se dorer les lèvres. Elles trottinent sur
de petites planchettes, emmitouflées dans une houp-
pelande qui ferme quelquefois; une épaisse ceinture
d*étofie verte ou écarlate, avec un gros nœud d'un
pied carré placé dans le dos en forme de giberne ,
leur donne un petit air mutin qui plait fort. Quant
aux hommes, suivant les catégories, ils ont des cos-
tumes qui varient depuis zéro jusqu'à une demi-dou-
zaine de casaquins ou de pantalons collants super-
posés. — Voici un potentat, un officier, coiffé d'un
chapeau circulaire en laque, sur leqfiel sont gravées
en or les armes du Daïmio ou prince auquel il
appartient; sa démarche est majestueuse; deux
grands sabres, très-longs, sont passés dans sa cein-
ture; cette première vue est très-peu rassurante
pour de nouveaux arrivants ! Il a un paletot à manches
de deux pieds et demi d'envergure , et une grande
YOKOHAMA. 151
fente dans le dos qui lui remonte presque jusqu'aux
épaules et qui laisse passer ses deux sabres. — J'allais
oublier le plus joli : au milieu du dos, il porte en bro-
derie les armes de son suzerain : ce sont des hiéro-
glyphes ou des fleurs renfermées dans un cercle
d'environ un pied de diamètre, et cela en rouge, en
jaune, en bleu, en vert. A la ceinture de ce seigneur
est suspendu tout un petit attirail baroque ; c'est le
matériel compliqué d'une pipe, dont le fourneau
est égal au volume de la moitié du dé à coudre
d'une petite fille : blague à tabac en papier-cuir,
fermée par un petit bronze ravissant, briquet,
mèche, fourreau, etc., etc., c'est une vraie artillerie !
Et toutes les deux ou trois minutes, Sa Seigneu-
rie prend une pincée de son foin jaune, fait toute
une manœuvre pour allumer, tire une ou deux
bouffées , et le plaisir est fini !
La chaussure est aussi bien originale; c'est une
chaussette bleue , avec un petit compartiment séparé
pour le pouce, puis une sandale de paille tressée,
retenue seulement aux pieds par deux bourrelets
en arc-boutant, adroitement pinces par le pouce.
J'étais tout absorbé par la vue des a hommes à
deux sabres n , et je m'imaginais que c'étaient des
voyageurs qu'on avait la chance de contempler
très-rarement au Japon; mais en dix minutes,
j'en ai vu toute une procession suivie d'acolytes,
de porte-piques, hallehardiers et arbalétriers ! ils
152 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
cheminaient gravement dans toutes les directions.
Puis, tout d'un coup, un cortège plus imposant s'a-
vance : c'est évidemment quelque prince de haut
rang ; une escorte à cheval , couturée d'armoi-
ries et de sabres, perchée sur des selles historiées,
et agitant violemment des rênes qui sont de larges
écharpes en étoffes bleues, le précède en écartant
la foule et la foule aussitôt de s'incliner et
de se prosterner le front vers la terre ! Quant
à cette foule, je voudrais au galop vous la dé-
crire. Une quantité d'hommes sont vêtus seulement
d'une paire de sandales, et d'un ruban de toile blan-
che large de trois doigts, passé autour des reins en
ceinture ; beaucoup sont tatoués des couleurs les plus
vives, des pieds à la tête, en bleu et en écarlate. Tout
ce qu'il y a de plus diabolique, des dragons, des
guerriers, des femmes, est représenté avec une
étonnante perfection sur leur peau jaunâtre. Les uns
portent des a kangos y) et des a norimons v , sorte
de panier où se blottit le voyageur : c'est le fiacre
au Japon. D'autres poussent de lourds chariots à
roues pleines, en battant la mesure par les cris les
plus incroyables que vous puissiez imaginer. Enfin
des marchands de fruits , des charpentiers , des ou-
vriers de toute nature, grouillent de toutes parts,
vêtus seulement d'une courte jaquette de calicot,
et portent dans le dos une grande inscription eu
langue japonaise , soit pour indiquer leur métier,
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YOKOHAMA. 153
soit pour marquer de quel Daïmio ils sont serfs.
Vous le voyez, en plein dix-neuvième siècle,
nous voici transportés au sein de la féodalité ; je
suis tout étourdi d*entendre parler de vassaux, de
suzerains, de.serfs ; de voir que chacun de ces hom-
mes est la propriété de quelque seigneur ! En écou-
tant rhistoire du Mikado, chef spirituel du Ja-
pon, devenu roi fainéant par les usurpations.per-
sévérantes et hardies des Taïkouns, véritables
maires du palais ; en apprenant qu*une partie
seulement des Daïmiosrend hommage au Taîkoun ;
que d'autres sont rebelles à leur suzerain, et, se
retranchant dans leurs manoirs, le défient inso-
lemment de franchir la limite de leurs domaines ;
en entendant dire que certains Daîmios ont vaincu
Tannée dernière les armées taikounales et ca-
nonné dans les détroits nos vaisseaux européens,
tandis que d'autres, au contraire, se serrant fidèle-
ment autour du Taîkoun, appellent de toutes leurs
forces Tinfluence et les armes de l'Europe pour
soutenir son pouvoir unitaire contre les prince^
de Nagato et de Satzuma, ces nouveaux ducs de
Bourgogne qui le tiennent en échec ; — il me sem-
ble que je suis transporté de quelques siècles en
arrière, et je ne puis vous dire combien ma curiosité
est excitée à la vue de ce peuple, où il y a des che-
valiers armés à la fois de hallebardes et de revol-
i^ers, et des preux fanatiques courant à la croisade
9.
154 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
contre TEuropéen et ayant pris pour devise: a Je tue
et je meurs. »
C'est en effet à cette lutte entre le parti national
qui nous exècre, et le parti européen et taïkaunal
qui nous appelle, que sont dus les nombreux assas-
sinats des dernières années : aussi notre premier
soin est-il de charger nos revolvers , et nos amis
nous recommandent-ils la prudence ; en dehors d*un
certain rayon autour de Yokohama, le gouverne-
ment japonais ne nous permet pas de nous aventurer
, sans une escorte de « yakonines y> , officiers à deux
sabres.
Je ne crois pas avoir eu de journée où tant de
choses nouvelles se soient présentées à moi : on
dit pourtant qu'en voyageant dans l'Extrême-Orient,
on s'accommode si rapidement aux circonstances les
plus diverses, qu'on s'habitue aux surprises, et que
l'on contemple froidement les figures les plus sin-
gulières ! Mais aujourd'hui tant de spectacles ont
passé sous mes yeux que j'en suis ébloui, et que je
remets à plus tard le plaisir de vous en parler.
C'est qu'il y a eu aussi pour nous tous un grand
bonheur : nous sommes allés à bord de la Guer-
rière.
L'amiral Roze et le commandant Jouan , anciens
amis du prince de Joinville, et MM. Humann, Tou-
chard et Desfossés, firent au duc de Penthièvre un
accueil si chaleureux que les larmes lui en vinrent
YOKOHAMA. 155
aux yeux. L'amiral le reçut à la coupée, lui fit voir
son beau navire, plus beau encore pour un exilé ! et
lui montra toutes les cartes de l'expédition de Corée ;
Fauvel retrouvait d'anciens camarades, compagnons
de Bomarsund et de Sébastopol, de la Réunion et
de la Martinique : quant à moi,Humann me recevait
comme un frère ! c'était la France, avec une joie
ineffable.
Ne vous étonnez donc plus si le Japon n'a plus
existé pour nous pendant quelques heures d'illu-
sion ! Nous avons diné joyeusement, séduits au pos-
sible par les récits du commandant Jouan : on a
tant parlé de la France, de Sydney, de la Corée et de
Pékin, que je renonce à vous décrire Yokohama !
Vers neuf heures du soir, tandis que le Commer-
cial Hôtel est encore tout bruyant de nos voix fran-
çaises, nous entendons des chevaux au galop : un
spahi s'arrête, demande si nous y sommes , et le
prince a le grand plaisir de voir M. Léon Roches,
ministre de France, ancien compagnon du duc
d'Aumale à la Smalah : avec une amabilité char-
mante il lui ofire l'hospitalité sous pavillon français
dans sa légation de Yeddo, où nous irons le plus tôt
possible.
Mais je ne veux pas fermer mon journal d'au-
jourd'hui sans y consigner pour mémoire quelques
notes rapides sur l'expédition de Corée, qui a été
faite l'automne dernier par notre escadre. Venger
156 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Tassassinat épouvantable de nos missionnaires,
c'était une tâche bien digne du patriotisme et de
Tàme chaleureuse de Tamiral Roze. Il Taccomplit
avec une fermeté et une habileté rares; si l'expédi-
tion ne se termina point par l'occupation de la ca-
pitale et la conquête du pays, c'est qu'au moment
où la France entière saluait avec bonheur dans
le retour des troupes du Mexique la fin des
guerres lointaines, il avait du se conformer à des
instructions précises et n'exécuter qu'un coup de
main vigoureux avec des moyens matériels forcé-
ment restreints.
En octobre 1866, il rallia donc rapidement sa
division à Tche-Fou, la conduisit, après une explo-
ration délicate et admirable, devant la citadelle du
pays, au point limité que le tirant d'eau de ses
bâtiments lui permettait d'atteindre, attaqua ré-
solument les positions occupées par les Coréens,
et s'empara de la ville de Kangoa, résidence royale,
contenant les archives du gouvernement, onze forts,
trois dépôts d'armes considérables, des poudrières
énormes et des magasins de toutes sortes.
Au premier abord, les Coréens avaient été surpris
de la promptitude de notre attaque; mais dès qu'ils
connurent notre petit nombre, les combats devin-
rent incessants et parfois meurtriers : pourtant les
Coréens n'arrêtèrent pas un instant nos canonnières
dans leur fréquente navigation le long du canal de
YOKOHAMA. " 157
Kangoa, malgré une fusillade qui partait des deux
rives.
Des colonnes mobiles parcoururent File de Rangea
et détruisirent tout ce qui appartenait au gouverne-
ment coréen. Pendant ce temps, le travail hydro-
graphique avançait : on levait avec soin et non sans
danger les passes terribles que franchissaient pour
la première fois des navires de guerre, et que les
Américains avaient été jusqu'alors impuissants ù
affronter. Honorable au point de vue militaire, ad-
mirable au point de vue nautique, cette campagne,
commencée le 18 septembre 1866, a été terminée
le 23 novembre; le sang français, le drapeau de la
France, la croix des missionnaires étaient vengés;
en outre, une escadre française livrait au monde
maritime une carte, dressée par elle, de côtes in-
hospitalières et inexplorées jusqu'alors, des indica-
tions mathématiques sur des courants de foudre et
des bancs extraordinaires; enfin plus de soixante
iles étaient baptisées de noms français.
Yokohama, 23 avril.
Comme toutes les choses heureuses, ce temps si
court a passé trop vite : c'est aujourd'hui que to
Guerrière nous quitte pour Osaka , où se sont déjà
rendus, avec leurs frégates, les ministres d'Angle-
terre et d'Amérique à l'occasion d'une grande récep-
158 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
tion diplomatique. Le Taîkoun y a invité les repré-
sentants des puissances européennes , pour fêter
Touverture des ports d'Hiogo et de Yeddo.
Nous avons fait aujourd'hui nos premières explo-
rations dans la ville japonaise. A part une petite
portion de terrain encore déserte et marquée par
des décombres calcinés, on ne se douterait pas
qu'elle a été entièrement détruite par un effroyable
incendie en novembre dernier. Les rues sont très-
larges et bien alignées; chaque maison est en sapin,
sans un atome de peinture , un vrai bijou , un jou-
jou, un petit chalet suisse lilliputien, d'un goât,
d'une finesse , d'une propreté et d'une simplicité
admirables. — Le peuple japonais travaille mer-
veilleusement le bois^ et c'est un plaisir que de
voir ce toit léger, mais solide, supporté par des pa-
rois à coulisses, minces châssis en baguettes de sa-
pin, sur les treillis desquels est appliqué un papier
cotonneux et transparent. Je n'aurais jamais pu
penser qu'une maison pût n'avoir que ces minces
cloisons de papier. Le soir, quand tout est fermé et
que les lanternes bariolées jettent une douce lueur
dans ce kiosque tout blanc, on se croit devant une
lanterne magique ; le jour, on fait glisser en un
tour de main, comme par enchantement, les parois
des quatre façades du kiosque, et la imaison n'est
plus qu'un toit reposant sur quatre poutres légères;
Tintérieur est ouvert à tous les vents ; et, de la rue,
YOKOHAMA. 159
on voit au travers de ces bizarres habitations, et
tout ce qui s'y^ passe, et toute la charmante verdure,
les cascades, les arbres nains du jardinet qui est
situé par derrière. — Le grand luxe des Japonais con-
siste dans leurs nattes, en paille tressée, ayant la
forme d'un rectangle parfait, épaisses de trois pouces,
et molles au toucher. Jamais ils ne les souillent
de leurs chaussures, et c'est nu-pieds seulement
qu'ils circulent chez eux. De meubles, ils n'en ont
presque pas : un petit fourneau dans un coin, une
armoire à coulisses pour les matelas de la nuit, une
petite étagère sur laquelle est rangée toute la bat-
terie des soucoupes de laque destinées au riz et au
poisson , tel est l'ameublement de la maisonnette
où ils vivent au grand jour, comme ce Romain
qui ne souhaitait rien tant que d'habiter une mai-
son de verre. — Rien de caché pour le prochain !
— Au milieu du kiosque sont les deux objets d'un
usage général pour toutes les classes :1e achibat)) et
le a tabaccobon » , c'est-à-dire le brazero et la boîte
à fumer. — Grands buveurs de thé, grands fumeurs
et grands causeurs, c'est devant leur brazero que les
Japonais passent tout le jour : nous les voyons réu-
nis au nombre de sept ou huit, assis sur leurs talons
autour de la théière ; dans toutes les boutiques où
nous sommes entrés, ils nous ont accueillis avec une
distinction et un charme d'amabilité comme il n'en
existe pas chez nous.
160 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Pardon si je passe brusquement de la rue dos
lioutiques, appelée, je crois, uBentei^-odori» , aune
rue parallèle où le spectacle le plus curieux est
venu nous amuser pour la première fois et non
certes pour la dernière !
Mais ne vous scandalisez pas : au Japon on vit
au grand jour, la pudeur ou plutôt Timpudeur
n'y est pas connue ; c'est Tinnocence du paradis
terrestre, et le costume de nos premiers parents n'a
rien qui choque les sentiments de ce peuple encore
dans Tâge.d'or! Eh bien ! toute cette rue est la
rue des Bains. — Chacun y vient jusqu'à deux et
trois fois par jour faire ses ablutions : tous sont là
péle-mêle, hommes, femmes, jeunes gens et jeunes
filles, en costume d'archange, au nombre de cin-
quante à soixante par maison, accroupis et sautil-
lants sur un plan incliné, entourés de pyramides
de petits baquets cerclés de cuivre et remplis d'eau
chaude ; toutes ces grenouilles humaines s'asper-
gent de la tète aux pieds et deviennent peu à peu
de la couleur du homard. On frotte, on frotte!
On se promène, on vient gentiment demander une
cigarette aux u nobles étrangers » ; les tatouages les
plus splendides des hommes brillent au milieu des
roses couleurs des nymphes enjouées que des frcl-
teurs en titre savonnent et essuient : ces braves
gens font tout cela avec un tel sang-froid., ayant VvAr
d? trouver la chose si naturelle, que pour un rien,
YOKOHAMA. 161
je crois , nous nous mettrions de la partie , sans
croire déroger à ce préjugé social qu'on appelle
le a shocking n .
Nous commençons déjà à parler la langue des
fleurs: «ohaïo» , bonjour ; «omedetto» , je vous féli-
cite ; tt îrouchi » , jolie, charmante ; ci séîânâra» , au
plaisir de vous revoir. Et puis ce peuple est rieur
et enjoué jusqu'au fond de Tâme : nos moindres
paroles, nos moindres gestes les amusent beaucoup;
ils viennent, dans le petit costume ci-dessus décrit,
examiner nos montres, tâternos étoffes, contempler
nos souliers ; et quand nous écorchons leur lan-
gage un peu trop audacieusement, les rires éclatent
parmi les jeunes filles comme une traînée de poudre.
De là nous nous rendons à la pagode de Bentem :
encens, parfums, ex-voto par milliers, grosses
cloches et coliGchets , rien en résumé ne diffère
des pagodes chinoises, sauf la propreté. Ah! quand
on vient de quitter cet Empire Céleste si sale,
si ignoble, avec quelle joie on salue le Japon , où
tout brille aux yeux de si riantes couleurs ! Quel
contraste ! on passe des fanges bourbeuses d'un
étang malsain aux ondes limpides et fraîches d'une
source vive ; de la plaine des cercueils, à une verdure
éternelle, et du peuple qui voulait nous assommer
sous les pierres et sous les fourches, à la population
la plus douce et la plus polie de la terre !
Aujourd'hui, pour la première fois, nous avons
162 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
VU un peu de la campagne japonaise et nous avons
été charmés par les teintes verdoyantes de la cein-
ture de montagnes qui forment un amphithéâtre
autour de Yokohama. — Nous avons d'abord traversé
les faubourgs ; puis nous nous sommes aventurés
sur la colline du Gouverneur ; là sont construits les
palais du grand officier japonais devant lequel tout
Yokohama se prosterne. — Nous nous sommes arrê-
tés le long de la route chez un marchand de gaufres
et de plaisirs , qui tenait sa boutique a in naturali-
bus n : ses gâteaux étaient exquis, et pour deux
Cl tempos T) (grande monnaie ovale en cuivre, avec un
trou carré au milieu) de la valeur de deux sous,
nous avons eu de quoi nous donner une indiges-
tion. — Plus loin , Taimable sourire d'une mar-
chande d'étofies nous invite à nous asseoir sur les
nattes de sa boutique : c'était, paraît-il, pour elle
un grand honneur, car à notre approche elle se
prosterne et de son front touche la natte. — Rassu-
rons cette âme timide : vite elle nous ofire à tous
trois du thé dans des tasses charmantes, nous donne
du tabac pour bourrer nos pipes, et, de sa main
gracieuse, nous présente, avec deux légers petits
bâtonnets, des charbons ardents. Jamais je ne sau-
rais vous dépeindre toute l'élégance de cette femme
du peuple jusque dans ses moindres mouvements :
il y avait dans ses traits l'expression et comme l'ha-
bitude de l'afiabilité féminine la plus naïve. Eh bien.
YOKOHAMA. 163
dans quelque maison que vous entriez , vous trou-
verez la même distinction : nous en étions tout stu-
péfaits, et je reconnais vraiment à ce peuple le droit
de nous traiter de barbares. Je n'ai pas vu une rixe
ni une dispute dans la rue ; tous les hommes, en se
saluant et en se courbant profondément, ont tou-
jours le sourire sur les lèvres ; et, même quand
nous voulons être aimables, nous avons Tair gauche
en comparaison de ces Japonais, qui sont gracieux
sans y penser. Pour eux , un homme qui cède à la
colère et qui s'emporte en paroles est mis au ban de
la société , est maudit et honni par les siens. Aussi
quand, dans les premiers temps, nos plénipoten-
tiaires 3'animaient dans les conférences diplomati-
ques, les Japonais s'écriaient-ils: a Remettons cette
affaire à un autre jour, et ne traitons pas avec un
homme qui n'est pas maître de lui. »
24 avril.
A cinq heures du matin, nous nous mettons
en marche avec M. Lindau * pour une excursion
qui promet d'être charmante et qui en effet nous a
enchantés. Nous allons essayer des chevaux que
nous comptons prendre pour un mois; la course
^ M. Lindau est Tauteur du plus vëridique et du plus ravissant
livre qui puisse être écrit sur le Japon qu'il connaît à merveille,
et dont il fit les honneurs au duc de Peuthièvre avec une grâce
et une complaisance parfaites. ( Un voyage autour du Japon ,
Hachette, 1864.)
164 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
est de seize lieues; s'ils résistent bien à cette galo-
pade, le marché restera conclu. Ce sont de doubles
poneys noirs comme Tébène, à Tœil vif et gail-
lard, à Tencolure arabe. A cheval, à cheval, voilà
le boute-selle! — Nous avons débuté par une heure
de grand trot dans la vallée qui s'étend au sud de
Yokohama; nous suivions un sentier étroit au milieu
des rizières, sautant à chaque instant par-dessus
de petits ponts d'un pied de large, formés de trois
bambous juxtaposés. Pendant tout ce temps je ne
me lassais pas de regarder mon a betto» , palefrenier
japonais, qui courait devant moi avec Tagilité d'une
gazelle , prévenant mon cheval , son ami , par un
petit cri saccadé à chaque passe difficile. II parait
qu'au Japon, jamais cavalier ne s'aventure sans ce
coureur fidèle et infatigable, aux membres nerveux
et élégants, qui devient l'émule du cheval, a Ara-
mado n (c'est le nom de mon nouveau serviteur)
a en effet, pendant cette longue journée, suivi tout
le temps notre course rapide; descendions-nous
dans quelque maison de thé, aussitôt il était là,
il prenait soin de ma bête, lui arrosait les narines
avec de l'eau fraîche et lui présentait un petit repas
de haricots. Ah! comme je voudrais vous le faire
voir effleurant à peine le sol de ses pieds légers!
Au départ son costume était superbe; il portait une
casaque bleu-foncé à manches immensément larges,
et un pantalon collant qui dessinait les plus beaux
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YOKOHAMA. 165
mollets du inonde. — Galopant ainsi dans les riziè-
res, manches flambantes an vent, il avait Tair d'un
grand papillon bien voltigeant an ras des hautes
fleurs; bientôt se déponiUant peu à pen de toutes
ses enveloppes, i] ne se trouva plus vêtu que d\ine
paire de chaussettes et... de son tatouage écarlate,
qui représentait la lutte entre une femme, de
grands oiseaux et un serpent. — Les Anglaises
timorées auraient préféré le tatouage du betto de
M. Lindau; absolument nu, il était habillé! Son
tatouage représentait une jaquette bleue à boutons
blancs, à coutures rouges, à armes éclarlate au
milieu du dos, plus une culotte (très-coIIante, il est
vrai , puisque c'était sa peau) à carreaux noirs et
blancs !
Nous n'avons pas tardé à grimper dans ]es mon-
tagnes; et, au bout de deux heures, de ravissants
chemins, frais, sinueux, ombragés par la verdure
naissante, tantôt coquets comme dans un parc,
tantôt sauvages comme en pleine forêt vierge,
nous menaient à la crête de cette chaîne que nous
admirions de loin Tantre jour ; cette crête n'est
large que de trois mètres; de là on découvre un
merveilleux panorama.
Nous sommes arrivés au Japon dans la plus jolie
saison de Tannée, vers le milieu du printemps. La
naturo de ce pays si riche en pins et en arbres touf-
fus, à verdure sombre et éternelle, semble relevée
166 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
d'un nouvel éclat par la fraîcheur luxuriante des
feuilles à peine écloses. Cette nature nous rappelait
Java et nous ravissait. Java, pourtant, restera pour
moi comme le véritable Eden de la terre : la cam-
pagne ici est mille fois plus jolie et plus coquette,
mais Java avait ce grandiose qui frappe l'imagina-
tion et qui laisse d'éternels souvenirs; à Java, au
col magique du u Megamendong » , nous étions à
près de quatre mille mètres d'élévation; ici nous ne
sommes guère qu'au quart de cette hauteur. —
Pourtant je n'oublierai de longtemps le point
de vue d'aujourd'hui : à gauche, encore à une
grande distance, du sein de cette mer que nous
voyions à nos pieds, s'élevait la forme brisée du
volcan de tt Vries » : du cratère s'échappaient en
auréole blanche d'épais tourbillons de fumée, qui
se détachaient vivement sur les gros nuages noirs
que la brise nous amenait du large et qui don-
naient à une partie de la mer la teinte lugubre du
bronze; tandis que la baie la plus proche reflétait
encore l'azur du ciel; — à notre droite, le aFuzi-
Yama » (la montagne sans pareille, la montagne
sacrée) apparaissait tout éclatant de neige. Cette
montagne domine tout le Japon, qui la vénère
comme une divinité; sa crête d'une régularité
parfaite se découpait sur le ciel comme la blanche
toiture trapézoïdale d'une pagode argentée.
Je ne sais pas s'il est un peuple plus sensible aux
YOKOHAMA. 167
beautés de la nature que les Japonais; partout oh
dans la campagne il y a quelque joli point de vue,
partout où un bel arbre et la retraite d'un charmant
ombrage semblent inviter le voyageur au repos,
même dans les sentiers presque perdus à travers les
prairies, se trouve une maison de thé, légère cabane
à toit de chaume et à parois de papier, où de molles
et propres nattes sont étendues autour du brazero
sur lequel chauffent le thé et le riz. Nous en avons
déjà vu tout le long de la route; mais en ce lieu
féerique il ne pouvait manquer d'y en avoir une.
Nous descendons de nos chevaux, et aussitôt, douce-
ment, gentiment, deux ou trois jeunes filles nous
apportent le thé et le riz dans de petites coupes; la
vieille maman nous offre le brazero et du tabac.
Des voyageurs japonais arrivent par d'autres sentiers
et s'arrêtent comme nous. Chacun d'eux nous parle
et nous dit sans doute les choses les plus aimables;
nous sommes désolés de ne pouvoir leur dire com-
bien nous aimons leur beau pays, mais M. Lindau,
qui est un vieux Japonais, nous traduit tout ce qu'ils
nous racontent de gracieux et leur transmet nos
politesses. Puis nous nous rexnettons en route pour
descendre jusqu'au lointain village que nous aper-
cevons au fond de la baie. — Là, comme par tout
le chemin, je ne puis vous dire combien nous avons
été surpris de la politesse et de l'amabilité de toute
la population. aAnâtà! ohâîhô ! » (bonjour, salut,)
168 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
nous criaient, toutes rieuses les jeunes filles des
maisons de thé en nous voyant passer au galop!
ttOhâîhô ! w nous disaient tous les cultivateurs qui lais-
saient la fourche dans la rizière pour accourir nous
voir et nous sourire sur le bord du sentier ! a Ohâïhô,
omedetto ! » telles étaient les paroles de tous les voya-
geurs et voyageuses que nous croisions en route.
Oui, il faut venir au Japon pourvoir comme l'étran-
ger est reçu, fêté, choyé par la population des
campagnes! Cest certes le peuple le plus poli de la
terre, et c'est avec tristesse que nous reportons
notre pensée vers nos pays si dififérents.
Nous voici donc vers le milieu du jour à Kànà-
sàwa, petit village qui dépend du manoir du prince
Nirânà-nô-Kami, au fond d'une baie si bien fermée
par deux promontoires de verdure qu'on se croit
sur la rive d'un petit lac. Nous descendons cette fois
dans une magnifique maison de thé, haute de deux
étages, toujours avec du papier transparent comme
parois. Tout est si charmant et si propre que nous
ôtons nos chaussures pour y pénétrer, car je crois
que nos hôtes auraient pleuré de nous voir salir
leurs nattes élégantes. — Vite, une quinzaine de
jeunes filles en costumes fort coquets se mettent en
devoir de préparer le festin; les petites soucoupes
fourmillent , mais nous comptons les renforcer de
quelques mets solides emportés par précaution. —
Quatre de nos jeunes fill^.ç fleviennent pêcheuses;
YOKOHAMA. 169
elles assiègent un grand vivier tftillé dans le roc,
puisent chacune leur poisson dans un léger filet, et
la bête toute frétillante passe directement dans la
poêle à frire. Du reste, la cuisine japonaise est loin
d^être mauvaise ; elle abonde en petits plats très-
propres, mais le poulet est la seule viande que Ton
puisse obtenir par grande faveur. Ce peuple, àTâme
innocente, n'a jamais versé le sang d'un bœuf ni
d'un mouton.
Une petite sieste sur les nattes, des tasses de thé
à profusion, des parties de rire avec la a troupe
joyeuse » ont vite fait passer le temps, mais nous
avons encore une foule de choses à voir. Nous repar-
tons donc , précédés par nos bettos aussi frais cou-
reurs que le matin. Nous ne pouvons nous empé-
cber de rire- en passant devant le portique qui ferme
l'avenue du château du Daïmio suzerain de céans :
il était gardé par une jeune portière en train de se
peigner sur le seuil, et qui n*avait pour vêtements
que les rayons du soleil. Tout est étrange ici ; tantôt
ce sont des processions où brillent des robes et des
écharpes d'un grand luxe ; tantôt, quand nous passons
dans les villages., au bruit de notre cavalcade, des
groupes d'enfants crient : aTodgin, todgin! » (voilà
les étrangers!); les jeunes filles qui se baignent
dans un baquet , en sortent précipitamment pour
venir nous contempler, nous sourire et nous dire
l'éternel ttohâihô» !
III * 10
no PEKIN. YëDDO. SAN FRANCISCO.
Nous continuons à voyager sur une route toujours
aussi pittoresque et aussi jolie, bordée de ruisseaux
et de cascades , au milieu de bosquets continus de
camélias en fleurs, d'azaléas et de mille autres plantes
en plein éclat , dont les noms m'échappent , mais
dont il me semble encore respirer les parfums eni-
vrants. Nous arrivons aux Thermopyles du Japon,
gorge sauvage où Ton sent le frais de la caverne, et
où la lumière du jour pénètre à peine au travers
des lianes et des hardis arbrisseaux qui se sont
cramponnés aux parois du sommet et qui forment
un gigantesque berceau. Bientôt, dans une vallée où
plusieurs sentiers se croisent au pied d'un gros ar-
bre séculaire, M. Lindau nous montre la place où,
en 1862, deux officiers anglais (le major Baldwin
et le lieutenant Bird), en promenade comme nous,
furent assassinés par un homme à deux sabres.
Vous le voyez, oupassedeTenchantementle plus
complet à de tristes souvenirs, et en folâtrant avec
ce peuple ce si poli yi , nous ne quittons pas un in-
stant nos revolvers. — A quoi attribuer cette sourde
hostilité ? N'est-ce pas nous, Européens, qui nous
sommes introduits dans un pays qui avait vécu jus-
quMci'isolé, et dont les lois sociales comme les lois
religieuses défendaient, sous peine de mort, Taccès
aux étrangers? — De ce peuple guerrier et fana-
tique, sous Tempire de lois féodales, gouverné
par des daïmios fiers et indépendants , les uns
YOKOHAMA. 171
nous ont adoptés, les autres ont repoussé les armes
à la main Tinvasion étrangère. Toute cette demi-
aristocratie d'hommes à deux sabres, au nom de
riionneur et des droits. sacrés du Japon, a juré
notre mort. Sur la réclamation de nos ministres,
l'assassin de ces deux officiers a été exécuté à Yoko-
hama devant une foule immense; mais il est mort
avec sang-froid et en martyr aux yeux des Japonais,
protestant jusqu'au dernier instant qu'il avait cru
agir selon « droit et honneur » , comme nos cheva-
liers qui tt se croisaient» pour aller porter la mort
au Turc.
Quoi qu'il en soit, il faut avouer que ce sont des
mœurs assez étranges et fort peu souriantes pour
les excur^ionistes ; mais, à vingt ans, il ne faut pas
songer au lendemain avec tristesse, et a par honneur
et damoiselles, » vogue la galère!
Des vallées, nous sommes arrivés au rivage de
la mer; une superbe galopade sur la plage nous
amène à Tile sacrée d'Inosima, immense roche
volcanique qui semble sortie du sein des flots
comme un champignon. Pour Tescalader, il n'y a
pas de chemins, mais seulement des escaliers;
nous laissons reposer nos chevaux, et grimpons des
centaines de marches qui nous conduisent à une
série de petits temples, devant lesquels sont age-
nouillés des pèlerins portant besace et coquillages.
— Les naturels de cette presqu'île sont assez hostiles
172 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
aux étrangers, à cause de la sainteté du lieu : aussi
à la place des sourires de tout à Theure , nous n^a-
vons plus devant nous que les visages farouches de
prêtres rasés, balbutiant des prières, avec cet air
stupide, insolent et paresseux que donne un pouvoir
incontesté et immérité.
Des idoles bizarres.... (très-bizarres même) or-
naient les abords des escaliers. Du sommet de ce
pain de sucre sacré, la vue était splendide; mais,
tout en bas, là où les vagues venaient se briser avec
fracas contre les réoifs couverts d'écume, un nou-
veau spectacle nous attendait. Là, en effet, s^ouvrait
une grotte de trois cents mètres de profondeur qui
s'enfonce jusqu'au centre de File : nous y péné-
trâmes éclairés par des torches; la mer déferle à
l'entrée, de sorte que chaque grande vague semble
une porte aquatique qui vient nous enfermer. Sans
doute par quelque effet volcanique, toutes les roches
sur lesquelles nous marchions étaient couleur rose
lilas, d'un effet admirable. Nous avons trouvé au
fond de cette grotte un. autel brillamment éclairé et
orné d'un millier d'ex-voto. Toute une troupe
rieuse de jeunes demoiselles en vraies toilettes
d'opéra, avec des robes écarlate et azur, et les lèvres
dorées, étaient venues y faire leur pèlerinage.
Comme nous sortions, la confrérie des bonzes
pécheurs se présente à nous, et, moyennant quel-
ques tt tempos )) que nous jetons au fond de la mer,
YOKOHAMA. 173
très-profonde en cet endroit, tons ces messieurs
piquent une tête et rapportent chacun d*une main
la pièce, de Tautre une coquille brillante.
La journée n* était pas finie : nous n^étîons en-
core qu*au point extrême de notre course, à huit
lieues de Yokohama. Dans notre voie de retour,
après avoir traversé la petite ville de Kamakoûra ,
qui conserve comme souvenirs de sa grandeur
passée de beaux ponts de pierre et des portiques,
nous arrivons à Tun des plus grands temples du Ja-
pon : il est élevé à la Volupté ! Des ponts de pierre,
des ponts de bois recouverts de vernis rouge , de
grandes avenues séculaires entretenues comme
celles de nos parcs, des étangs et des canaux,
tels sont les abords de cette étrange collection
d^édifices. Au milieu des nénufars nageaient des
bandes de canards mandarins, de canards à ai-
grettes dorées et argentées , et d'oies au plumage
moiré. Oh ! que j'aurais payé cher pour faire ifeu
sur ces admirables oiseaux! Mais ils sont sacrés,
on nous demanderait sang pour sang, et, quand il
4
s'agit d'oies, c'est loin d'être flatteur : il a donc
fallu y renoncer et nous engager hardiment dans le
sanctuaire. En passant le dernier pont-levis, nous
voyons un grand mouvement s'exécuter tout autour
des temples, et des bonzes courir dans toutes les
directions; c'est qu'on f^rme à grand fracas quatre
grands temples où sont, parait-il, renfermées quel-
le.
né PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
ques centaines de princesses de haut rang, mais
de passé un peu volage, venues ici pour expier
leurs fautes; nous en sommes réduits à admirer
des chevaux blancs, lilliputiens, à nez et à oreilles
roses, consacrés à la déesse de Kamakoûra. Nous
entrons : quatre temples , recouverts de toits aux
courbures élégantes, forment un quadrilatère : au
centre est un clocheton de bronze, à neuf étages,
et au fond un édifice très-vaste, peint en écarlate,
soigné jusque dans ses moindres détails et orné des
sculptures les plus fines : tout cela au Chilien d'un
parc magnifique, avec des avenues comme .celles
de Versailles. Sous le plus beau des arbres de ce
parc se trouve Tidole de pierre u d'Omanko Saman ,
image pittoresque et fort singulière devant laquelle
les pèlerins viennent se prosterner. Les arbres
environnants sont couverts d*ex-voto ; on y vient
adorer la déesse des parties les plus lointaines du
Japon, et nous avons vu une foule de jeunes gar-
çons et de jeunes demoiselles lui ofirir leurs prières
et les premiers fruits du printemps.
Encore une galopade et encore un temple ! Entre
des haies taillées en forme de remparts, des haies
de camélias et d'azaléas de trente pieds de haut,
s^élève une belle statue de bronze de cinquante
pieds : elle représente un Bouddah assis, gros, jouf-
flu, d'un aspect imposant. Nous lui grimpons sur
les pattes, mais auprès de lui nous avons Tair de
. (I
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YOKOHAMA. 175
pygmées : nous entrons dans son corps par une
fenêtre, pratiquée dans son dos, et un prêtre nous
vend , pour une pièce de cuivre ne valant pas deux
sous , Timage du dieu I moyennant quoi , nous
sommes guéris de toutes les maladies possibles et
imaginables, passées, présentes ou futures : c'est
quelque chose comme le talisman universel de
TEmpire du Soleil levant.
Après cette visite, nous repartons pour Yoko-
hama : nos agiles bettos nous ont suivis tout le
temps comme de vrais cerfs. Nous avions fait seize
lieues, bu au moins une cinquantaine de tasses de
thé dans une vingtaine de « tcha-jias » (maisojis de
thé), vu des temples et des idoles à en perdre la tête,
entendu et rendu des milliers de « ohâïhô, anâtà,
omedettolv et reçu de charmants sourires, ce qui
n'était pas la partie la plus désagréable de la fête.
Le nec plus ultra, c'est que nous n'avions pas ren-
contré un seul homme à deux sabres.
25 avril 1867.
Décfdément la vie japonaise a bien des charmes !
Je serais tout prêt à recommencer aujourd'hui
notre promenade d'hier, mais les devoirs de la
société viennent nous rappeler que nous sommes
nés ailleurs que dans les ce tcha-jias » du Nippon : il
faut rendre nos civilités aux autorités constituées.
Nous avons notamment fait une visite au camp du
176 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
régiment anglais, chez le colonel Knox, qui, en-
touré du corps brillant de ses officiers, reçut le duc
de Penthièvre avec une cordialité charmante. Le
camp est composé de haraques de bois où Ton
gèle en hiver et où Ton étoufie en été .-'pourtant, la
situation en est jolie : il est assis au sommet d'une
haute colline qui domine Yokohama.
Il y a à Yokohama, comme dans toutes les villes
japonaises , pour ainsi dire une seconde ville appe-
lée a Yankirô ». Cette ville, triste et froide pen-
dant le jour, voit, dès la tombée delà nuit, toutes
ses rues s'illuminer par enchantement, au moyen
de longues guirlandes de lanternes papillonnantes ;
ce soir on nous mène voir ce coup d'œil magique :
c'est ce qu'il y a de plus commun et de plus caracté-
ristique au Japon. Les promeneurs y abondent en
foule, et il y règne le plus grand entrain. La popu-
lation du Yankirô se compose de neuf cents à
douze cents jeunes filles, danseuses et chanteuses :
fées invisibles le jour, elles n'apparaissent que
sous les reflets des lanternes écarlate , parées de
longues houppelandes de soie, peinturlurées,* enlu-
minées, ornées d'une coiffure en échafaudage et
couvertes de bijoux. Toute la rue est bordée de
leurs maisons illuminées; mais au lieu de parois de
papier, la façade n'est qu'un léger treillis en ba-
guettes blanches. Chaque maison est donc comme
une grande cage, et, derrière ces minces barreaux,
YOKOHAMA. 177
lès passants admirent toute une brochette de ten-
dres fauvettes becquetant des pâtes coloriées devant
un petit brazero. On entre; au son de la guitare et
des chants orientaux, à la fois langoureux et criards,
de petits a réveillons n à trois cents soucoupes s'or-
ganisent sur les nattes des salles qui entourent un
petit jardin intérieur à cascades et à arbres nains.
Quant au théâtre, où les Japonais paraissent se pas-
sionner, à part la splendeur des costumes, c'est une
répétition de tout ce que nous avons vu en Chine et
à Java. Pour moi, le théâtre artificiel de TOrientue
m'attire plus : le vrai spectacle est celui de tons les
instants , celui de la me ou de la campagne pendant
les premiers jours où Ton se trouve en contact avec
un peuple de mœurs si bizarres ! Certes, je ne crois
pas qu'on puisse avoir un coup d'œil plus étonnant
que celui des rues du a Yankirô » ! Songez à l'afia-
bilité, àl'entrain , à la légèreté de ce peuple de poli-
chinelles badinant au milieu des gazouillements de
cette cité de volières, et, voyez le tableau !
26 avrit 1867.
A trois heures du matin nous nous réveillons en
sursaut, au bruit d'un tapage infernale Chacun de
nous , en se frottant les yeux , est ébloui par une
grande lueur : le feu est dans la ville. Un bruit de
roues et de carrioles remplit la rue, et nous n'en-
178 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
tendons que de bruyants (c ohâïho y) ! Ge sont les
cohortes des pompiers japonais qui se précipitent
au pas de course et qui (ce peuple est si poli!)
se disent, en se croisant, bonjour d^une façon si
tapageuse devant nos fenêtres. Dans un. costume
très-japonais, c'est-à-dire presque nul, nous
courons au balcon et nous voyons, à quatre-vingts
pas de notre baraque, toute une partie de la rue
en flammes ; les flammèches tombent déjà sur
notre toit. Nous avons eu alors un de ces petits
coups de feu (c'est le cas de le dire) dont je me
souviendrai longtemps ! Sous une pression de qua-
rante atmosphères, nous avons empilé à la hâte
toutes nos affaires dans nos malles, et nous nous
empressons de les transporter dans la cour, afin de
les sauver, si notre case de bois vient aussi à flam-
ber : puis, nous allons au feu, c'était la maison
d'un révérend qui rôtissait. Je n'ai jamais rien vu
de drôle et de pittoresque comme les cohortes des
pompiers japonais! Coiffés d'un haut casque de fer
orné de cornes , couverts d'un masque de bronze,
de cuirasses, de brassards, de cuissards et de tout
un attirail de chevalerie, la compagnie manœuvre
avec fracas une pompe qui jette un petit filet d'eau
imperceptible, comparable à celui de certaine fon-
taine de Bruxelles : c'est à rire de bon cœur devoir
toute cette pompe! Les officiers ont des casques
dorés et argentés, comme pour une revue d'opéra;
YOKOHAMA. 119
le capitaine, perché sur le sommet du portique
de Téglise , dirige ses cohortes en tenant à la main
une sorte de vexillum à pommeau doré, une grande
machine de carton , qui. est le signal du ralliement.
Quand nous avons vu que le feu ne gagnerait
pas notre case, nous nous sommes mis à jouir
du spectacle, en curieux et sans préoccupation.
Il va sans dire que les pompes européennes sont
bientôt arrivées, traînées par le régiment anglais
et nos matelots. Ces derniers étaient de mauvaise
humeur, car on les réveille à chaque instant pour
pareille f%te! Aussi aspergeaient-ils de temps en
temps le malheureux bourgeois en robe de chambre
qui , du toit de la maison voisine, regardait anxieu-^
sèment son toit s'effondrer. Au jour, chacun s'en
retourna chez soi plus tranquille qu'il n'en était
sorti; maisnousvoilà nous-mêmes bien inquietspour
nos bagages pendant nos futures absences : c'est
une vraie boite d'allumettes que cette ville entière-
ment en bois, avec des brazeros et une foule de
lanternes dans chaque maison. En novembre der^^
nier, par un violent coup de vent , elle a brûlé tout
entière ) et comme c'est une ville de marchands,
vous pensez quel désastre c'a été. Eh bien, les Japo-
nais n'ont pas l'humeur triste : trois jours après
l'incendie, ils se mettaient à reconstruire, et,
par parenthèse , c'est fort intéressant de les voir
élever une maison ! Il y a de par le monde des
180 PÉKIN. YEDDO SAM FRANCISCO.
gens qui commencent une bâtisse par les fonde-
ments : pour eux , c'est le contraire ! On construit
d'abord le toit par terre ; on le garnit de petites
tuiles de bois de deux doigts de large, minces
comme une feuille de papier; puis on relève
et on le supporte au moyen de quatre poutres : en
un rien de temps, le paravent multiple et transpa-
rent qui sert de mur est glissé dans de doubles rai-
nures , et voilà une maison charmante , régulière
à l'excès jusque dans ses moindres détails , élevée
sans un seul clou! Il n'y a guère dans tout le Japon
que trois ou quatre types généraux de plans de mai-
sons : c'est la natte qui. en fait la base. Chaque
natte a deux mètres de long sur un de large : de là
des maisons à six, douze, dix-huit et vingt-quatre
nattes , toutes des petits chefs-d'œuvre* de menui-
serie , d'élégance et de propreté.
Nous avons fait aujourd'hui à cheval une pro-
menade de dix lieues, en suivant le Tokâïdo,
cette route longitudinale qui traverse le Nippon dans
toute son étendue, depuis la pointe sud-ouest de
Nangasaki , jusqu'à l'extrémité nord-est de Hâco-
dâdé. Tout le Japon est là, voyageant, circulant,
s'agitant sur cette route : on croise à chaque instant
des chevaux chargés de balles de soie ou de riz,
ferrés avec des chaussons de paille, et arrivant
des campagnes de l'intérieur avec toute la fougue
impétueuse de la béte sauvage, — on pourrait
YOKOHAMA. 181
presque dire avec les préjugés des provinces qui
ne nous sont pas encore ouvertes ; car sitôt que
ces beaux animaux indomptés voient FEuropéen ,
ils se cabrent, reculent, défoncent les maisons,
écrasent les passants , renversent leur charge , et
entraînent dans leur fuite leur malheureux
conducteur aussi impuissant qu'éperdu; plus loin ce
sont des troupes de coulies tout nus et tout tatoués,
portant aux deux extrémités d'un bambou des
caisses carrées en osier, remplies de quelque tribut
pour les daïmîos ; ici défilent des convois de a nori-
mons » où sont blotties des princesses voyageuses,
ayant presque toutes un enfant ficelé sur le dos avec
une écharpe ; le bébé japonais tout souriant envoie
avec sa petite main le bonjour par-dessus les épaules
de sa mère ; enfin pèlerins et voyageurs à pied en
grande foule , jeunes filles coquettes , la tête ornée
d'étoffes à ramages , officiers à deux sabres au pas
cadencé, telle est la foule qui se croise tout le long
de cette t;harmante route. Oh! quelle jolie peinture
on ferait du Tokâido !
Mais je reviens à notre course : au moment où
nous traversons Kànagâwà, voici le facteur qui passe i
un homme sans aucun costume, lancé au grand trot,
porte un paquet de lettres au bout d'un bâton appuyé
sur son épaule. Tous les trois villages, cet homme
trouve un relais, et la poste marche ainsi jour et nuit«
Les Japonais aiment beaucoup à écrire; ils s'en-
III. 11
182 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
voient de petits billets de félicitations d*un bout du
Japon à l'autre , simplement par amabilité et poli-
tesse, sans qu'il y ait le moins du monde affaire pres-
sante. Et ce qui est curieux, c'est qu'au moment du
jour de l'an, ils s'adressent ainsi une véritable pluie
de cartes de visite.
Entre Kànagâwà et Kawasaki (cette dernière ville
était le but de notre course), nous avons passé devant
une jolie maison de thé dont le jardin éclipsait tous
ceux que nous avions vus. C'est la utcha-jia» de
la a Belle Espagnole )>. Là vit avec sa mère une
courageuse fille dont les traits sont encore empreints
d'une grande beauté, et qu'avaient ainsi surnommée
les résidents français de Yokohama. Un triste sou-
venir, raconté par M. Lindau, se rattache à ces lieux
où la nature nous apparaissait si riante, et au seuil
d'une porte qu'un sourire gracieux nous invi-
tait à franchir. — Il y a quatre ans, le prince de
ccSatzouma» , un de ces daîmios puissants qui tien-
nent en échec le pouvoir de leur suzerain le Tai-
koun , était venu à l'époque fixée pour paraître à
aThommage solennel» des daîmios, à Yeddo. —
Cet acte extérieur de soumission avait aigri plus que
jamais l'âme altière du prince féodal, irrité depuis
longues années du pouvoir croissant du hardi et
heureux a Maire du Palais » . Comme le chien qui
mord après avoir léché , Satzouma voulut humilier
le Taïkoun, après lui avoir rendu hommage, et il se
YOKOHAMA. 183
prépara avec pompe» à Yeddo, à se rembarquer» pour
regagner ses fiefs, sur un navire de guerre à vapeur
qu'il venait d'acheter à Yokohama. Les ministres
du Taîkoun , ce nouveau Richelieu , profitèrent de
Toccasion pour abaisser Torgueil seigneurial» et
dans les vingt-quatre heures» messire de Satzouma
reçut Tordre de s'en aller comme ses ancêtres » par
la voie traditionnelle du Tokâîdo» obligé ainsi de
renoncer à son brillant, vapeur. Or, il faut savoir
que lorsque ces daimios viennent à a Thommagè » »
ils ont avec eux un cortège de sept à huit cents
hommes, tant officiers de leur suite que soldats»
hallebardiers , vassaux et chevaliers à eux soumis.
La colère du chef se communiqua à ce tous ses gens » ,
qui sortirent de Yeddo la rage dans le cœur. Non
loin de u la Belle Espagnole » , le cortégp du prince
vint à rencontrer une cavalcade composée de deux
dames européennes, de l'infortuné Lennox Richard-
son et d'un de ses amis. On dit que ceux-ci, ne con-
naissant pas l'usage qui veut que la route soit
entièrement libre devant un daïmio, ne se ran-
gèrent pas assez tôt; mais il est plus croyable que
la colère et l'espoir de mettre le Taîkoun dans l'em*-
barras emportèrent quelques chevaliers de ce cor-
tège, qui comptait sept cents hommes et quatorze
cents sabres. On se rua sur les Européens : deux
échappèrent, une des dames eut son chignon coupé
d'un coup de sabre; quant à Lennox Richardson, il
184 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
fut mortellement frappé ; il se traîna jusqu'à la mai-
son de la (c Belle Espagnole » qu'il avait encore sa- .
luée un instant auparavant, et qui Tavait vu si souvent
plein de jeunesse et de gaieté; il but, avec la soif
fiévreuse d'un homme blessé à mort, la coupe d'eau
fraîche qu'ellQ lui apporta. Elle pansait ses blessures,
quand les sicaires de Satzouma revinrent, la re-
poussèrent avec violence, et traînant le mourant sur
la route, l'achevèrent, puis le jetèrent dans le fossé
d'un champ voisin, avec toutes les insultes de la
rage assouvie... Alors, la pauvre et courageuse
jeune fille ne craignit pas d'aller chercher le cada-
vre, de le porter chez elle, de le cacher dans sa
maison , et elle allait pieusement l'ensevelir quand
on vint le chercher de Yokohama.
Voilà donc encore un exemple de ce fanatisme
dont je vous parlais l'autre jour, et, je vous l'avoue,
il y a réellement un grand danger à circuler dans
ce pays travaillé par les dissensions intestines, où à
chaque heure nous pouvons devenir les victimes
offertes en défi par un parti à un autre.
Par bonheur nous n'avons pas rencontré de cor-
tège de daïmios sur notre route, et nous sommes
arrivés, enchantés du paysage, au bourg de Kawa-
saki ; il est situé sur le Lokungô, limite du territoire
où les Européens peuvent faire des excursions sans
escorte. Au carrefour central de Kawasaki sont les
splendides maisons de thé, où étaient attablés une
YOKOHAMA 185
foule de voyageurs japonais , engloutissant avec leurs
bâtonnets riz et poissons crus ; des centaines
de tabourets en laque rouge, couverts de soucoupes
et de mets coloriés, étaient portés de Tun à Tautre
par un essaim de jeunes filles coquettes et pim-
pantes dans leurs riches toilettes. A Téclat des
robes et des ceintures, au tumulte des groupes, il
était aisé de pressentir que nous étions en pleine
fête religieuse. Nous nous installons sur les nattes;
une douzaine de jeunes filles nous servent du thé,
des gâteaux et des œufs durs ; puis en route pour le
temple de Daîzi-Gnavara-Hejienzi ! Deux de ces de-
moiselles veulent être nos guides; elles partent en
avant, joueuses et rieuses, bras dessus, bras des-
sous, clapotant sur leurs petites planchettes, prome-
nant leurs houppelandes à ramages d'azur, leurs
cotillons écarlate au milieu des blés et des bluets, et
ne craignant pas que la brise fraîche vienne déran-
ger l'artistique échafaudage de leur belle cheve-
lure d'ébène. Avouez que c'est une jolie manière
de courir les sentiers sinueux de la verte campagne.
Des petites pêcheuses, vêtues en archanges, bar-
botant dans les rizières, nous criaient gaiement
Taimable a ohâîhio » , et portaient sur leur dos leur
petit frère presque aussi grand qu'elles; des men-
diants, échelonnés le long du sentier, imploraient
la charité des pèlerins au son de grelots , de mar-
mites fêlées et d'une musique de l'autre monde.
186 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Nous voici bientôt dans le temple, superbe t^^difice
de bois sculpte, orné sur sa grande façade d*un
immense tam-tam sur lequel chaque pèlerin, en
arrivant, donnait un grand coup qui produisait un
rauque bourdonnement; un fossé de six mètres de
long sur un mètre de large, creusé devant Taufel,
recevait les oboles des pèlerins, et cette vaste tirelire,
qui s'emplit chaque jour par la charité publique,
fournit aux bonzes paresseux la vie la plus luxueuse
et la plus recherchée. Je ne vous décris ni les sta-
tues, ni les candélabres à cent lumières, ni les ex-
voto suspendus aux colonnes; mais ce qui m*a
frappé, c'est la ressemblance extérieure des cérémc-
nies religieuses de ces temples avec celles de notre
culte. Un bonze, entouré d'encens, vêtu d'une cha-
suble de soie rouge, officiait en grande pompe et
brûlait, en se prosternant, des papiers sacrés sur un
grand vase de bronze rempli d'une huile qui flambait
comme de l'esprit-de-vin. J'.avoue humblement que
nous ne nous sommes pas arrêtés longtemps dans
ce temple; une foule s'y précipitait pour célébrer
la fête; il y avait un grand nombre d'hommes à
deux sabres « torvâ facie » ; et dans ces pays où les
convictions religieuses sont si fortes, où la pré-
sence de l'étranger est contraire aux lois, il est im-
prudent de rester en contact avec une foule que le
fanatisme peut aveugler. Aussi nous esquivons
nous au plus vite sans tambour ni trompette.
YOKOHAMA. 187
28 avril 1867.
• Nous déjeunons aujourd'hui à bord du u Kien-
Chan » y canonnière française commandée par
M. Trêve \ lieutenant de vaisseau, qui a reçu le duc
le Penthièvre avec une cordialité touchante. Si le
Kien-Chan n'est plus neuf, il a du moins son his-
toire. Avant ses exploits dans la campagne de Corée,^
c^est lui qui, un beau jour, passant près de Simo-
nosaki, fut, à propos de bottes, canonné par le
prince de Nagato, vassal du Taïkoun, heureux de
jouer un tour à son suzerain en attaquant ses amis
les Européens. Ce fait brutal provoqua Texpédition
de.Famiral Jaurès, et coûta cent mille francs au
suzerain, quarante mille francs au prince.
Près de nous était mouillée une canonnière ja-
ponaise, yacht charmant donné au Taïkoun par
la reine Victoria. Il est un des curieux exemples
de rhorreur que les Japonais ont pour la peinture.
Comme il s'agissait d'Orientaux, la reine d'An-
gleterre avait cru bien faire en décorant ce joli
yacht des peintures les plus fines et de le dorer à
* M. Trêve, qui avait eu comme lieutenant de vaisseau la for-
tune d'être pendant un temps chargé d'affaires de France à Pé-
kin, est aujourd'hui capitaine de vaisseau. — C'est lui qui le
il mai 1871, à trois heures de l'après-midi, eut Tinsigne hon-
neur de franchir de sa personne, lepremier, Tenceinte de Paris,
près de la porte de Saint-CIoud, et de voir pénétrer à sa suite
l'armée libératrice de la France dans la capitale esclave de la
Commune.
188 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
rintérîeur sur toutes les coutures. Après une longue
navigation , il arrive à Yokohama : ces bons Japo-
nais n*ont rien de plus pressé que de le gratter à
mort de la quille au bordage, ce qui, à leurs yeux,
le rendait mille fois plus beau et de meilleur goût!
Peuple hardi et aussi léger qu'entreprenant,
aimable mais naïf comme Tenfance, et croyant tout
savoir quand il a vu une chose une seule fois , les
Japonais se sont lancés avec frénésie dans la na-
vigation à vapeur : ils ont acheté une foule de
bâtiments et ont voulu les manœuvrer tout seuls.
Un jour ils demandent à la maison Dent un superbe
navire, le « Laïmounn ; il arrive en rade le matin;
à midi ils en avaient chassé tous les matelots et mé-
caniciens européens, et, seuls maîtres de la bar-
que, les voilà partis en rade à toute vapeur ! Très-
joli ! mais quand ils veulent stopper, impossible!
ils ne savent plus en trouver le moyen ! Alors nos
grands imprudents de mettre la barre d'un bord et
de tourner toujours en cercle en appelant au se-
cours, à la grande jubilation de tous les équipages
de la rade, jusqu'à ce qu'un de nos navires de
guerre, pris de pitié, leur envoyât un canot avec un
mécanicien pour stopper la folle machine.
Dans la journée, nous avons visité en détail le
poste des matelots fusiliers détachés à terre pour la
sécurité de la ville; on l'appelle a la Montagne » ;
trois cents hommes y sont commandés par les lieu-
YOKOHAMA. 189
tenants de vaisseau de Tfaouars et Mortemart , qui
sont nos meilleurs amis à Yokohama. — Voici
comment on nous a raconté Thistoire de cette
hardie prise de possession: un beau jour, le gou-
verneur de Yokohama vient en toute hâte dire qu'à
cause de la nouvelle activité qu'a prise la guerre
entre le Taîkoun et son vassal le prince de Nagato, il
ne pouvait plus répondre de la sécurité des rési-
dents européens, et que d*un moment à l'autre la
ville pouvait être prise et mise à feu et à sang. Le
commandant anglais auquel il s'était adressé « n'a-
vait pas d'ordres» . Excellente occasion ! se dit l'ami-
rai Jaurès. Ah ! vous demandez les premiers une
défense et un poste à terre ! Le même jour, à midi,
trois cents hommes étaient débarqués, faisaient pa-
trouille, prenaient possession de la Montagne et y
plantaient le drapeau tricolore, qui depuis lors flotte
victorieusement sur ce point. Bientôt tout redevint
calme, et, peu à peu, les innombrables marchands
de Yokohama, qui avaient, une belle nuit, déserté
la ville avec leurs bibelots , revinrent s'y installer.
L'amiral anglais s'aperçut alors qu'il avait manqué
l'occasion. Il chauffa à toute vapeur pour Hong-
Kong et ramena un régiment entier qu'il campa sur
une autre colline : mais c'était du réchauffé , il
était trop tard, ce qui fit beaucoup rire nos malins
Japonais.
11.
VII.
YEDDO.
Nos yakonines. — Meïaski. — La légation de France à Yeddo.
— Palais f parcs, forteresses, jardins resplendissants de la
ville. — Cortèges de princes. — Temple des quaraote-sept
chevaliers qui se sont ouvert le ventre. — Le temple où Ton
adore le dieu du mal de dents. — Odgi. — Un câble de che-
veux. — La monnaie. — CSadeau du gouvernement japonais
au duc de Penthièvre. — Le tour des papillons.
29 avril 1867.
Sous la conduite de M. Weuve, gracieusement
mis à la disposition du duc par le ministre de
France, nous partons pour Yeddo, la capitale du
Taïkoun. Au premier abord, cette partie ressemble
moins à une excursion de plaisir qu'à une reconnais-
sance militaire en pays ennemi. Yeddo n'est pas
encore ouvert au commerce : il est habité par un
grandnombre d'hommes à deux sabres hostiles aux
Européens; aussi le gouvernement japonais , qui est
responsable de notre sécurité , ne nous permet-il
pas de nous y aventurer sans escorte. Toutes les
formalités sont accomplies, nos passe-ports délivrés,
et , à l'heure dite, notre escorte vient nous prendre :
le chef s'avance à sa tête et nous salue avec cette
YEDDO. 191
distinction à la fois affable et martiale dans laquelle
excelle le Japonais. Nos ayakonines » sont au nom-
bre de dix : ce sont de gentils cavaliers coiffés d'un
chapeau plat et rond , en laque dorée , posé comme
un plateau à dessert sur le sommet de la tête : deux
grands sabres a gardes brillantes sont passés dans
leur ceinture ; leur casaque est ornée dans le dos
des armes du Taîkoun ; ils ont un large pantalon de
soie de couleur, des sandales de paille et de longs
étriers de bronze laqué, vrais petits bateaux d'un
pied et demi de long sur lesquels le pied tout
entier repose à plat; de larges écharpes d'étoffe
servent de rênes à leurs chevaux noirs à crinière
rasée, qui ruent soûs l'éperon. Ces braves cavaliers
nous entourent et trottent à nos côtés, exactement
comme nos gendarmes escortent des prisonniers :
un piquet de quatre d'entre eux ouvre la marche
et écarte la foule devant nous au cri de : ce Haï !
haï ! abounaï ! » Tantôt ils prennent des airs me-
naçants quand la route est obstruée; tantôt enjoués,
ils galopent deux par deux, côte à côte, en se
donnant la main comme dans une gaie fantasia.
J'ai remarqué aujourd'hui qu'à la porte de chaque
village se trouvait une maison décorée de drapeaux ;
sur les nattes qui forment le plancher de cette
sorte d'estrade, devant de petits tabourets de laque
sont assis quatre hommes presque dans l'im-
mobilité d'une statue, écrivant les noms de
192 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
fous les passants. Ici, le gouvernement sait tout et
inscrit tout : chaque pèlerin , chaque voyageur doit
déclarer ses nom, prénoms et profession, le but
et la durée de son voyage; c'est là aussi que se
payent les droits de douane, qui portent sur
tout et qui rapportent des sommes immenses au
trésor.
Nous arrivons au bord du Lokungô après deux
heures de route : une porte de bois et un poste de
police nous avertissent que nous quittons le terri-
toire franc : nos officiers d'escorte (ils ont tous le
grade de capitaine dans Tarmée) exhibent nos passes,
et bientôt nous traversons la rivière sur trois bacs
légers. Une heure après , nous nous reposions à la
ravissante tcha-jia de Meïaski, où trente-cinq
jeunes filles (je les ai comptées!) servaient les voya-
geurs : on nous a reçus dans un kiosque qui avait
vue sur le jardin et où les paravents les plus mer-
veilleux, les tringles de laque, tout, jusqu'à des
kiosques à ranglaise en laque, qui vous reflètent
de toutes parts comme le plus pur miroir, annon-
çaient quelque chose d -extraordinaire. C'est en effet
dans cette tcha-jia qu'a reposé le dernier Taïkoun : on
nous montre religieusement conservées la natte sur
laquelle il a couché, et des lampes funéraires qui
brûlent encore en souvenir de lui.
Cet infortuné Taikoun mourut peu de jours après sa
visite à Meïaski^ et tout porte à croire qu'il fut assas-
YEDDO. 193
siné par des sicaires de Nagato. Triste pensée que
celle de ces meurtres continuels au Japon! triste
pensée pour nous surtout, Européens !
Mais j'aime mieux quitter ces souvenirs pour
visiter le jardin qui s'étend à nos pieds ; c'est bien
le jardin le plus drôle de la terre,. et je ne puis
mieux le comparer qu'à un parc féerique regardé
d'une hauteur par le gros bout de la lunette. II of-
frait tout un assemblage bizarre d'arbustes nains
pourpre, rert sombre , étendant leurs petites bran-
ches biscornues sur de petits lacs à poissons rou-
ges : allées lilliputiennes au milieu de parterres
de pygmées, rivières-rigoles sur lesquelles étaient
jetés des ponts de verdure larges tout aii plus
pour laisser passer un rat , enfin tonnelles et
berceaux où ne pourraient se nicher que des lapins,
tel était ce diminutif de jardinet. Des voyageurs à
deux sabres, et pour/an^ très-aimables, folâtraient
avec des jeunes filles devant leur déjeuner à cent
soucoupes, et nous appelaient pour nous faire par-
tager et leur admiration pour les charmes de ce
petit paysage , et les innombrables tassettes de
saki que les servantes leur versaient. Nous nous
sommes attablés avec eux, écorchant de notre mieux
les quelques phrases aimables que nous nous figu-
rons donner pour du japonais, et, après force
salutations, compliments et sourires, nous nous
sommes quittés les meilleurs amis du monde.
194 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
A mesure que nous nous rapprochons de Yeddo,
la situation devient moins rassurante; cette ville
a eu de tout temps pour les a Todmns » (hommes de
rOccident) raccueil le plus défiant; mais nos yako*
nines répondent de nous, et c'est pour eux une rude
besogne : je vois leur œil inquiet deviner les obsta-
cles loin devant 'nous : brusquement ils nous font
appuyer à gauche, sur le bord du sentier, pour laisser
passer quelque samouraï (homme à deux sabres)
que le saki a grisé et qui , la main sur la garde de
son épée, — d'une de ses épées — fait des zigzags
et des imprécations qui efirayeraiënt les moins ti-
mides.
Nous voici à Sinagawa , faubourg de la ville taî-
kounale, qui a près de trois kilomètres, et qui , il y
a deux mois, a brûlé dans toute sa longueur : déjà ce
faubourg est reconstruit, et il nous semble que nous
sommes au sein d'une cité de boîtes d'allumettes et
de cages à jour. Ici, par exemple, au pas et l'œil
ouvert ! Nos yakonines sont pour ainsi dire collés à
nous et nous entourent comme d'une muraille vi-
vante. Pauvres gens ! Dieu sait ce qui arriverait si
quelque insulte noua était faite! Et, comme je ne
veux pas leur faire l'outrage de croire qu'ils se
sauveraient les premiers, je demeure assuré qu'ils
seraient les premiers écharpés. C'est que nous
sommes dans le quartier le plus fameux des a mai-
sons de thé » et le plus mal famé de Yeddo. Là, la
YEDDO. 195
jeune noblesse désœuvrée vient festoyer ; et souvent
les vapeurs du saki ont donné naissance aux rixes,
aux complots et aux assassinats.
Avant d'arriver à la légation, nous avions une vue
superbe sur la baie où, derrière de gros îlots for-
tifiés en granit, étaient au mouillage une douzaine
de navires de guerre de la cour de Yeddo. Ces bauts
blocs de fortification se détacbaient sur la mer de
pourpre qui reflétait les derniers rayons du soleil :
le canon retentissait à droite et à gauche : les tam-
bours battaient la retraite dans les palais des daî-
mîos qui couronnent les collines, et nous étions
dans une foule où presque chaque homme portait
au côté deux grandes lames de combat. Il y avait
réellement quelque chose de saisissant dans ce spec-
tacle : tout cet extérieur d'un peuple guerrier me
reportait aux souvenirs de l'histoire du moyen âge,
et il me semble que le coup d'oeil ne devait pas être
autre, quand messire Bertrand duGuesclin faisait sa
ronde sous les portiques et les donjons, au milieu
de centaines de chevaliers en armures !
Enfin nous arrivons à la légation de France, et
alors c'est le souvenir de l'estomac qui nous rap-
pelle aux soins les plus prosaïques : il faut songer au
dîner. Ainsi que M. Roches nous l'avait dit, la léga-
tion était nue comme Eve ; c'était un toit, des pa-
rois de papier et des nattes, rien de moins, rien de
plus; cette immense baraque carrée était divisée en
J96 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
corridors et en chambres par une cinquantaine de
doubles lignes de rainures se coupant à angle droit,
et où glissaient ces mobiles châssis dont je vous ai
déjà parlé : ces châssis sont fort commodes ; en
les déplaçant du bout du doigt (et ça glisse comme
par enchantement), on forme, dans une salle qui
ferait une immense salle de bal à Paris, une demi-
douzaine de chambres carrées; et là où il y avait
une série de chambres, on fait un corridor. Du
reste, la distribution des appartements nous inquié-
tait peu : ce qui était comique, c'est que le panneau
que Ton faisait glisser pour s'échapper de sa cage
de papier, enfermait le voisin : de là une volée de
coups de poing qui détraquaient toute cette cité
fragile.
Bref, après un quart d'heure d'exploration dans
notre nouveau dédale , nous trouvons à notre grand
étonnement une table mise, avec nappe, fourchettes
et serviettes. Nous allons remercier de son activité
notre groom japonais, expédié en avant avec vivres
et couvertures : Tchin-Tchin n'y comprend rien !
C'est donc une fée ! Oui, la voilà ! sous la forme de
trois brillants militaires français, un lieutenant,
M. Messelot, et deux maréchaux de logis, venus de-
puis hier afin de dresser un polygone pour l'ar-
tillerie japonaise. Nous faisons bien vite ménage
commun, et, quoiqu'ils nous racontent avoir vu au-
jourd'hui un ce samouraï » se carrer au milieu de la
YEDDO. 197
rue et dégainer pour les empêcher de passer, la
soirée s'écoule rite, pleine de gaieté et d'entrain.
La moitié de nos vivres n'était pas arrivée, ce qui a
fait hautement apprécier la cantine de nos compa-
gnons improvisés, aussi surpris que nous de ren-
contrer des humains dans une case que nous
croyions tous déserte.
30 avril 1867.
Ici il n'y a pas à plaisanter, il est impossible de
faire un pas, sans notre vigilante escorte, en dehors
de l'enceinte et de la porte solidement barricadée de
la légation. Nous commençons la journée par une
course à pied dans ces rues célèbres par tant de
splendeurs passées et tant d'assassinats. M. Weuve,
notre guide, a la bonne pensée- de nous mener à
une montagne d'où nous dominons Yeddo dans
toute son étendue : c'est le temple d'Atângo-Yâhmâ.
Au sommet, une centaine de marches de granit
nous conduisent à une vaste terrasse d'où tout le
panorama se déroule devant nous sous les premiers
rayons du soleil levant. 11 n'est rien que j'aime
tant, avant d'explorer une ville, que de l'embrasser
d'abord d'un seul coup d'oeil et de m'en rendre bien
compte, afin de n'avoir plus à la parcourir ensuite
en aveugle et en ignorant.
La voilà donc devant nous la ville des jardins et
198 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
des palais ! Elle s'étend comme un parc immense,
dont Foeil ne découvre pas les. limites ; elle est baî-
. gnée par la mer, traversée par un fleuve, et pré-
sente, grâce à ses trente collines, un spectacle
vraiment unique dans le monde. Yeddo compte trois
villes : k Siro n , le palais du Taïkoun ; ce Soto-Siro» ,
les palais des daîmios ; et » Midzi )) , la cité mar-
chande.
Le ce Siro >) , qui a huit kilomètres de circonfé-
rence, nous apparaît au centre comme une hardie
citadelle élevée sur de gigantesques glacis de gazon,
dont les pieds viennent se perdre dans des lacs et
des canaux circulaires. Plus de trente ponts de
granit relient la citadelle taïkounale à la ville des
princes, qui compte plus de trois mille palais !
Le ce Soto-Siro tu est bien différent des villes ja-
ponaises que nous avons vues jusqu'alors : ici,
plus une seule maison de bois; ce ne sont quç
grands rectangles au style sévère, en pierres blan-
ches et noires à dessin régulier, fermés comme des
forteresses et entourés de fossés alimentés d'une eau
pure et courante. Ce sont là les résidences officielles
de toute la noblesse japonaise, de tous ces daîmios
batailleurs qui régnent en seigneurs et maîtres sur
les laborieuses populations du Japon et les fertiles
plaines dont les produits rapportent à quelques-uns
jusqu'à trente millions de revenu ! Il n'y a pas bien
longtemps, tous ces vassaux du Taïkoun venaient
YE0DO. 100
passer une année sur trois dans la cité sacrée, pour
rendre hommage au suzerain qui voulait, dans son
faste oriental» commet Louis XIV à Versailles avec la
noblesse de France, réunir les grands pour les éclip-
ser de tout Téclat du pouvoir unitaire. Certes, ce
devait être une belle ostentation d'apparat féodal,
quand on pense qu'il y avait dix-huit dalmios d'o-
rigine sacrée, trois cent quarante-quatre daîmios
créés par le Taîkoun depuis plus de deux siècles,
et près de quatre-vingt mille <( hattamothos » ou
grands capitaines et chevaliers ! Ces princes étaient
obligés de venir à Yeddo rendre a l'hommage )? ,
accompagnés de leurs harems, de leurs officiers et
de leurs troupes. Chacun mettait son amour-pro-
pre à s'entourer du cortège le plus brillant.
Chacun traînait à sa suite en moyenne huit
à neuf cents personnes qui logeaient dans cette
véritable ville intérieure qu'on appelle un palais de
daîmios. Je ne vous étonnerai plus alors en vous
parlant des parcs d'artillerie, des champs de ma-
nœuvre que contiennent un grand nombre de ces
palais, et des nuages de fumée qu'au milieu des dé-
tonations roulantes du canon, nous voyions s'élever
au-dessus de magnifiques bouquets de verdure.
Aujourd'hui beaucoup de ces palais sont pres-
que déserts, et le nombre des daîmios résidant
dans la capitale ne peut plus se comparer à celui des
années passées. C'est que, il y a quatre ans, Tingé-
800 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
rence croissante des Européens a hâté encore, par
un coup plus décisif, la révolution sociale et poli-
tique dans ce pays, qui était si heureux avant leur
apparition; et, soit manque d'habileté de la part du
Taïkoun, qui en disséminant ses vassaux inquiets,
presque' rebelles, avait espéré écarter les dangers
de ses relations avec les Européens ; soit recrudes-
cence d^insubordination et d^insolence delà part des
daîmios qui voulaient forcer la main au maire du
palais ; bref, Tobligation de résidence et d*hommage
rendu à Yeddo fut levée : chaque daîmio retourna
dans ses fiefs, où son humeur chevaleresque et pa-
triotique n'est plus aigrie, il est vrai, par le contact
immédiat des hommes de TOccident, mais où il
a pu grandir son pouvoir féodal sans être inquiété
par la présence du suzerain, fortifier ses ports,
équiper de plus fortes armées, lever plus fière»
ment la iéiey et, par une union morale avec tous
les daîmios de son parti , créer dans tout Tempire
une ligue de rébellion et d'indépendance contre
laquelle les troupes taikounales sont venues se
heurter pour se faire vaincre. Telle est la cause de
l'abandon de Yeddo par toute cette noblesse qui en
faisait le plus éclatant boulevard de la chevalerie et
qui a donné à cette ville un cachet indescriptible !
Toutefois les rues sont encore animées, et nous les
parcourons avec curiosité : les portiques des palais
des princes sont ornés des blasons dorés de leurs ar-
YEDDO. 201
moiries. Nous rencontrons des compagnies de fan-
tassins appartenant à différents daîmios : les officiers
nous saluent avec grâce. Je me souviens d'une col-
line que nous descendions pour passer de Soto-Siro
à la cité marchande , et où le coup d'œil était vrai-
ment frappant. Nous marchions entre des murailles
de granit qui entouraient de grands parcs , et im-
médiatement au-dessus du mur s'élevait une haie
large de cinq à six pieds et haute de trente à qua-
rante, taillée avec perfection : c'était une haie en-
tièrement en camélias, en azaléas et en lauriers :
émaillée de fleurs écarlate se détachant sur le vert
sombre, et entourée des vols folâtres des oiseaux
sacrés au plumage blanc, elle me semblait plus bril-
lante et plus féerique que tout ce que i»on imagi-
nation avait rêvé des jardins suspendus de Babylone !
Toute la pente de la colline déroulait de pareils
étages merveilleux de feuillages et de fleurs !
A ce moment nos yakonines se serrent rapi-
dement contre nous d'un air à la fois grave et em-
pressé : ils nous mettent à l'écart sur la gauche de
la route pour laisser passer tout un cortège qui
s^avançait majestueusement. C'était le prince Matze-
dera-Sétzouno-Kami qui se rendait à la promenade :
des hérauts (bleu de ciel) le précédaient et écartaient
la foule. J'ai beaucoup ri en apprenant que le sabre
qu'ils portent au côté est un sabre.de bois! Puis
foute une procession de hallebardiers, d'arbalétriers,
202 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
de fauconniers» de damoiseaux et de pages escortait
pompeusement le » norimon » laqué, porté par huit
hommes, où Sa Seigneurie était assise les jambes
croisées, avec un sabre .sortant de deux pieds en
dehors de. chaque fenêtre ; elle ne daigna pas abaisser
les regards sur notre troupe sacrilège, qui se per-
mettait de fouler le sol sacré du Nippon.
La cité marchande est pleine d^une foule affairée
qui lui donne beaucoup d'animation : dans cette
ville, comme dans les deux autres, les rues
sont d'une propreté inouïe, et ressemblent aux
allées d'un parc; mais ce n'est plus un plaisir de
s'y promener quand il faut errer comme le prison-
nier entre une compagnie de gendarmes, tenir le
revolver en évidence et l'œil ouvert de tous côtés.
Ce qui me frappe, c'est de voir combien les pré-
cautions sont prises contre l'incendie : de distance
en distance , s'élève sur les points principaux de la
ville un haut clocheton de bois, en forme de colonne,
où l'on monte par une série d'échelles et d'où
l'on domine tout le quartier; au sommet se trouve
une magnifique cloche de bronze pour sonner le
tocsin. Presque dans chaque maison il y a une
pompe en bois prête à fonctionner, et tous les cin-
quante pas sont dressées des pyramides de seaux
cerclés en cuivre brillant et remplis d'eau.
En quittant la cité marchande, nous sommes arri-
vés , après une heure de marche le long de parcs
YEDLO. 203
magnifiques, au temple de Senga-Routchi. On y
monte par une grandiose allée de cyprès; du haut
des terrasses Ton ne voit que bosquets fourrés et
vallons verdoyants qui , au sein même d'une ville
de plusieurs centaines de mille habitants, respirent
la tranquillité des bocages chantés par Virgile.
Mais, dans ce lieu paisible où les beautés de la
nature sont répandues à profusion, s'élèvent des
pierres sépulcrales qui rappellent le drame san-
glant dont tout le Japon a été ému, il y a un demi-
siècle.
Là, en effet, sont les tombes de quarante-sept
chevaliers; ici , le puits où ont été jetées leurs têtes
ensanglantées ; plus loin, la salle du temple où des
statues de grandeur naturelle représentent ces héros
japonais en grand costume de guerre, lesquels, avec
ledélireetrensembledeTenthousiasme, se sont ou-
vert le ventre. Voici l'histoire de ce drame, racontée
par M. Lindau. Une querelle s'était élevée au conseil
d'État entre le daïmio Assano-Takounino-Kami et
un grand ministre : à la suite de quelques mots vifs
et insultants où l'honneur avait été enjeu, Assano
rentre dans son palais, déclare que son antagoniste
a forfait ^ l'honneur et aux lois de la chevalerie, et
il demande aux siens de le venger par de sanglantes
funérailles. Alors, rassemblant toutes ses femmes
et tous ses officiers, retournant en signe de deuil les
riches nattes de la salle d'honneur, revêtant enfin
204 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
ses plus beaux habits d^apparat, il dicte ses der-
nières volontés, lève son sabre jusqu'à Ja hauteur
de son front en signe de salut et d'adieu, puis, d'un
seul coup, s'ouvre les entrailles.
Le lendemain, le soleil ne s'était pas encore levé
que déjà quarante-sept de ses plus fidèles chevaliers
avaient vengé sa mort et rapporté sur la tombe de
leur maître la tète de celui qui l'avait insulté. Déjà
aussi, suivant en cela les lois sacrées du Japon , ils
s'étaient réunis dans le temple, et, à un signal
donné, s'étaient ouvert leurs quarante-sept ven-
tres.
C'est là, je crois, un des traits les plus frappants
des mœurs japonaises déjà si bizarres : la haute posi-
tion de ces illustres meurtriers , vénérés comme des
héros par tout bon Japonais , a donné plus d'éclat à
leur histoire ; mais rien n'est plus commun dans ce
singulier pays, et il ne se passe pas d'année sans
qu'il y ait des centaines d'exemples de ces duels au
suicide entre les nobles. D'abord, tout Japonais doit
être préparé à faire le sacrifice de sa vie pour don-
ner la mort à celui qui a ofiensé son suzerain. En-
core plus susceptibles sur le point d'honneur que ne
l'étaient nos preux, ils veulent la mort de* l'adver-
saire comme vengeance de l'outrage. Eh! ne de-
vons-nous pas, nous aussi, nous souvenir des
a combats à mort en champ clos » et de ces duels
appelés tt le doigt de Dieu )) , où , au nom de la re-
YEDDO. 205
ligion , on justifiait le meurtre et on faisait de la
victime le coupable ?
Au Japon, dès que te meurtre a été commis,
l'assassin s'ouvre le ventre afin de prouver que, s'il
a su donner la mort, il sait aussi la soufirir; s'il
survit à son forfait , il est honni , traité de lâche et
mis à mort au nom de la loi ; s'il s'exécute vaillam-
ment, sa mémoire est honorée comme celle d'un
brave. Souvent les deux adversaires s'ouvrent le
ventre chacun chez soi , à la suite de la querelle ,
tranquillement et d'un commun accord ; même après
le meurtre de ces sacrilèges Européens , tous les
assassins, excepté deux, se sont fièrement immolés
au nom de l'honneur. Rien, paraît-il, n'indique
sur leurs traits, au moment suprême, la crainte ou
l'hésitation. Eh bien , quand on compare ces mœurs
à celles du reste de l'Orient, quand on songe aux
flèches perfides du sauvage Calédonien, au kriss
traître du Malais qui frappe dans le dos, à la lâche
cruauté du Chinois, on ne peut s'empêcher, tout
en blâmant la barbarie avancée du Japonais , d'ad-
mirer son âme chevaleresque et altière, abusée par
des traditions mythologiques et l'éclat de l'histoire
de ses ancêtres, mais imbue par-dessus tout de la
religion du point d^honneur, et forçant encore dans
ce nouvel écart les traits déjà si marqués de la féo-
dalité et de la chevalerie.
Comme nous rentrions à la légation pour déjeu-
III. 12
306 PÉKlfî. YEDDO. SAN FRANCISCO.
ner, le ministre des affaires étrangères a Jshaio-
Tchikousonno-Kami » vient rendre visite au duc
de Penthièvre ; il est orné des plus beaux sabres que
j^aie encore vus et qui sont , par parenthèse » pres-
que aussi grands que lui. C^est le revolver à la cein-
ture que nous recevons rillustre personnage, qui est,
du reste , d'une politesse exquise dans toutes ses
manières. Il faudrait bien se garder de croire que
nos armes offus'iiuent en rien la fierté nationale des
Japonais ; rien au contraire ne leur semble plus na-
turel : leurs sabres sont toujours le plus beau joyau
de la famille ; ils ne comprennent pas Thomme sans
arme. Nous apprenons même aujourd'hui par nos
interprètes une chose assez curieuse , c'est que nos
yakonines sont tout désillusionnés de voir apparaître
le duc de Penthièvre, un daîmio français, armé et
habillé sans plus de distinction que ses compagnons
de route. Ils espéraient sans doute que le duc ne
sortirait qu'avec deux ou trois sabres au travers du
corps et couvert de quelque brillante armure de fer
comme celle d'un Don Quichotte : nous en sommes
donc réduits à nous avouer qu'à leurs yeux nous
avons fait un fiasco complet^ et qu'ils nous prennent
pour des marchands, ce qui est le terme le plus
méprisant au Japon.
Les marchands , les voilà! Ces visiteurs à l'appa-
rence plus modeste succèdent au grand ministre ,
inondent les corridors en papier de notre demeure,
TEDDO. 207
étalent des millions de bibelots ravissants, et se
prosternent devant nous trois avec une componc-
tion religieuse qui nous fait pressentir ce qui nous
attend. Les bons négociants ne nous appellent que
tt daîmios franzés n , et veulent nous extorquer nos
malheureux écus dans des proportions formidables,
à la hauteur de notre grade. Il ne nous reste qu*à
nous arracher à la tentation , car si Ton y cédait on
serait ruiné en quelques heures.
Grande faveur! le gouverneur nous fait dire,
avec tout un tourbillon de salamalecs, que nous
serons le troisième a party » européen auquel il
permet de visiter le jardin du Taîkoun. En une
heure nous sommes dans ce parc magnifique. Pont-
levis, créneaux, remparts et bastions de granit cei*
gnant un ilot de près de deux kilomètres car-
rés ; voilà ce qui d'abord frappe nos regards. Nous
avions vingt-cinq hommes d'escorte, et beaucoup de
jeunes nobles s'étaient réunis près des avenues et
sous les portiques cyclopéens, sans doute avec Tes-
poir de nous voir dans un costume tout bardé de
fer! Nous avons parcouru avec bonheur les allées
de ce parc splendide'où Ton passe sans transition
de la forteresse héraldique et sévère au jardin
de plaisance le plus coquet. Kiosques donnant
sur la mer, lacs couverts d'oiseaux sacrés au
plumage doré et argenté , ombrages variés d'arbres
pourpre, voile léger de glycines suspendues et
208 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO.
ondulantes, eaux limpides et brillantes où se re^
flëtent ces douces couleurs; fauconneries avec
tous les appareils curieux de la cbasse seigneu-
riale , l^iosques de musique, de chasse ou de danse,
quel ravissant Éden ! Oh ! quand le Taîkoun donne là
une petite fête de famille, comme on doit s*amuser!
Les soins et les préparatifs du diner ont agréable-
ment occupé ie reste de l'après-midi; mais la cui-
sine n'est pas facile à confectionner chez ce peuple
à Tâme compatissante, qui verse libéralement le
sang des hommes, mais qui ne tuerait pas un
agneau et ne tordrait pas le cou à un canard pour
tout Tempire du monde ! Nous nous sommes endor-
mis au son du tocsin retentissant dans le lointain ;
les incendies sont si fréquents, et il y a tant de cam-
paniles disséminés dans cette ville immense, que
Toreille s'habitue sans inquiétude à cette étrange
harmonie du soir.
i^ mai 1867.
Partis de bon matin sur nos excellents petits che-
vaux, nous avons traversé au pas, par prudence,
toute la ville de Yeddo. Ce n'est pas peu dire,
quand on songe qu'elle a environ quatre-vingt dix
kilomètres carrés! Aucun désagrément n'est venu
à rencontre de cette promenade, où tous les spec-
TEDDO. 800
tacles les plus variés se sont successivement dérou-
lés devant nous. Au bout de deux heures et demie
nous étions à Tun des temples les plus fameux ,
celui d'Asaxâ, égayé ce jour-là par le bruit d'une
foire installée dans les longues avenues dallées
qui s'étendent aux environs. Quatre lanternes ron-
des en papier, chacune haute de trois grandeurs
d'homme, en décoraient le péristyle : le fossé pour
les aumônes avait huit mètres de long, et on y
voyait une épaisseur de plusieurs pieds de monnaie
de cuivre jetée depuis le matin par les nombreux
pèlerins. Je ne sais si la a bonzerie » d'Asaxâ compte
autant de prêtres que de dieux , mais pour vous
donner une idée du panthéisme de ces contrées,
je puis vous dire que ce temple est surtout connu
sous le nom de a Séjour des trente-trois mille trois cent
trente-trois divinités. » Deux d'entre elles sont en
grand honneur : àl'une, les jeunes femmes viennent
demander la faveur d'avoir un fils et non une fille,
et apportent un coq en ofirande : les prêtres mangent
le coq, et le dieu — dit-on — se charge du reste;
l'autre , représentée par cinquante tableaux les plus
bizarres, pouvait, à cette heure, compter plus de
trois à quatre mille adorateurs ; c'est le dieu du mal
de dents ! Les patients venaient lui ofirir leur obole,
puis mâchant et remâchant une boulette de papier,
jusqu'à ce qu'elle devint comme du mastic, ils la
projetaient sur un des tableaux a\ec une adresse
12.
210 PÉKIN. TEDDO SAN FRANCISCO.
bien supérieure à la nôtre, quand, il y a à. peine
deux ans , nous couvrions aussi de boulettes le pla-
fond du collège. Le tableau, quoique très-haut
suspendu , en devenait tout blanc. Le pèlerin avec
sa boulette a-t-il envoyé son mal.... au dieu? — Il
s'efforce du moins de le croire, et il se retire avec
la conviction d'être guéri. Quant aux ex-voto, en
les regardant, on aurait pu se croire dans une
chapelle catholique de port de mer : ce n'é-
taient que représentations de pêcheurs et de mate-
lots luttant contre la tempête , en danger de. nau-
frage, et sauvés miraculeusement. La peur serait-elle
donc, dans toutes les religions, comme sur toutes les
plages, de l'orient à l'occident, le plus stimulant
aiguillon de la ferveur?
Quant à nous, la peur nous fait fuir au plus vite
cette foule religieuse : un samouraï s'était approché
tout menaçant de Fauvel, avait répondu fièrement aux
deux yakonines qui , se serrant contre notre ami ,
avaient enjoint au guerrier arrogant de se retirer, et
qui forçaient le pas pour ne pas avoir à entamer la
lutte : ils en étaient devenus tout pâles. Des jardins,
nous passâmes au théâtre par des corridors décorés
de grandes poupées de cire dans des positions im-
possibles : la cérémonie d'un suicide à ouverture de
ventre y était brillamment représentée; c'était un
saint modèle offert à l'imitation des jeunes géné-
rations de la noblesse, Des marchands forains japo-
YEDDO. 211
nais y exhibaient des vues photographiques représen*
tant les merveilles de TEurope : la colonne Vendôme
et les boulevards de Paris , les portraits des princi-
paux souverains de FEurope et celui de la Belle
Hélène , le Mont-Blanc etla cascade du bois de Bou-
logne. Le Guignol de céans était "un polichinelle
superflu qui faisait rire , non comme chez nous les
marmots et les nourrices , mais une foule d*officiers
à deux sabres, pleins de majesté au milieu de ce
spectacle enfantin.
Une promenade d*une heure et demie nous mena
ensuite au village d'Odgi : nous passions insensible-*
ment de la cité à la campagne; les rues devenaient
peu à peu des sentiers ombragés de glycines en
fleur ; les eaux qui emplissaient tout à Fheure les
fossés des donjons, s'enfuyaient en ruisseaux sinueux
sous les berceaux d'azaléas : rien de charmant comme
ces méandres au milieu d'un paradis de verdure.
Ah ! qu'elle est belle et riante la nature du Japon !
Le déjeuner se fit à la Tcha-jia d'Odgi , une série
de kiosques élégants, situés à Tombre de grands
arbres , près d'une cascade et sur le bord même du
torrent. Une trentaine de jeunes filles nous y re-
çurent avec les amabilités ordinaires : elles nous
servirent des œufs, du riz, du poisson, du saki et du
thé : nous avions l'air de chevaliers égarés dans les
jardins d'Armide. Sous un féerique rideau de ver-
dure s'étageaient les tourbillons de la cascade, et les
212 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
globules liquides, comme une gaze vaporeuse, reflé-
taient toutes les vives couleurs du prisme solaire.
Grâce à cette heureuse absence de a shocking » qui
caractérise les mœurs naïves de ce pays , une cin-
quantaine de jeukies filles et de jeunes garçons folâ-
traient dans les eaux vives du torrent. Bientôt une
grande agitation se manifeste : nous voyons fuir
toute la foule clapotante au milieu de Teau et des
roches, devant un long serpent d*un vert moiré qui
remontait le courant la tête haute : dans cette course
acharnée, le serpent était encore vainqueur de la
femme !
Dès que nos chevaux et nos fidèles bettos furent
reposés, nous reprîmes le chemin de la cité en sui-
vant la crête des collines, où les cultures de thé et
de pois en fleurs se déroulaient au loin devant nous.
C'était tout à fait la campagne; de simples mai-
sonnettes de laboureurs bordaient le sentier ;
c*est dire que nous y retrouvions les aohâîhô» , les
sourires, les invitations à nous arrêter à chaque
porte pour prendre le thé en famille , les ofirandes
de fleurs, et tout cet ensemble charmant qui m'avait
tant frappé dans notre première promenade an
Japon.
Non loin de Tentrée de la ville est Tarsenal : on
y avait été prévenu de notre visite , et nous y fûmes
reçus par un groupe de grands seigneurs. Après
la classique tassette de thé, les gâteaux et la pipe.
YEDDO. 213
qui sont la première offre de tous les hôtes, le
directeur japonais de cet arsenal, M. Da-Keda,
nous le fit visiter en détail , et je ne saurais vous
dire combien nous avons été frappés des résultats
qu'a obtenus cet homme vraiment supérieur. Il n'est
jamais allé en Europe ! jamais un Européen ne Ta
aidé en quoi que ce soit ! il a appris seul le hollan-
dais dans des livres, et, une fois cette langue acquise,
il s*est hardiment lancé dans les sciences mathé-
matiques, dans la mécanique et la chimie. Tou-
jours avec le seul secours de ses livres, il a con-
struit un grand nombre de machines, puis il en a
fait venir trois ou quatre d'Europe, et nous avons vu
ses canons rayés , ses carabines rayées , ses pièces
de montagne et ses obusiers ; nous l'avons vu &
l'œuvre , et c'a été une grande joie pour nous de
pouvoir le féliciter bien sincèrement. Oui , ce peuple
est bien attachant dans tout ce qu'il fait! Tandis
que la paresse et le statu quo sont les lois normales
de tous les Orientaux, le travail a du charme pour
le Japonais : il veut apprendre, et il ne semble être
resté si longtemps dans l'isolement le plus complet
de la civilisation occidentale, que pour amasser des
trésors d'énergie, d'entrain et de persévérance qui
vont , du premier coup , en faire la première nation
de l'Orient.
Comme nous tournions l'angle d'un grand parc,
et que nous passions le portique blasonné d'un
2U PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
manoir seigneurial, M. Weuve nous raconta un de
ces drames dont Fhistoire des dernières années
fourmille et qui ne sont que les préludes de la ter-
rible révolution dont les Européens sont la cause
au Japon.
Parmi les daïmios du parti national pour qui le
sol du Japon est sacré, les Occidentaux des barbares,
et les daïmios du parti progressiste «des vilains for-
faisant à Thonneur t> , se distinguait un certain
prince deMito, dont la cour égalait presque en splen-
deur celle du Taïkoun. Comme dans toutes les
maisons princières de ce pays , ses nombreux che-
valiers avaient épousé et même exagéré les haines
du seigneur. Aussi un beau soir jurèrent-ils la
mort du prince Kamouno-Kami , du parti étran-
ger , à qui appartenait le palais que nous cô-
toyions. A la première brume du soir, au mo-
ment où le Prince sortait en norimon du portique ,
quinze hommes relevant leur capucjion et rame-
nant leur écharpe sombre sur leur visage, se pré-
cipitent sur lui , Fassassinent au milieu de ses
gardes surpris , jettent sa iète dans son propre pa-
lais; puis ils reviennent en pompe, après avoir
assouvi leur vengeance nationale , s^ouvrir le ventre
dans le palais de Mito.
Nous rencontrons à chaque instant de ces hommes
dont la tête est enveloppée d'une écharpe, et qui
marchent en portant la main sur la garde de leur
YEDDO. 215
sabre; ils ont quelque chose de fantastique. Quand,
le soir y ils glissent comme des fantômes le long
des murs des citadelles^ quand raisonne le cli-
quetis de leurs sabres au milieu du silence de
la nuit, comme si
Dans son vol criminel, le sombre esprit du soir,
Sur le guerrier courant jetait son manteau noir,
Timagination se remplit de tous les souvenirs et de
toutes les images des scènes tragiques qui ont illus-
tré les nocturnes spadassins de cette nouvelle Ve-
nise. C'est dans ces hommes masqués qu'il faut
chercher les frères des assassins de Heusken, de
Vos , de Deker et de tant d'autres victimes.
Ah! voici un spectacle que j'aime mieuTL : nous
croisons tout un harem de daimio , brillant cortège
d'une vingtaine de jeunes femmes qui s'en vont à la
promenade pour respirer les douces brises du soir.
Il y a bien deux ou trois vieilles desséchées qui
ouvrent la marche, mais tout le reste est mignon,
rieur, parfumé et enchanteur. Pleins d'admiration ,
nous demandons aux a messieurs» attachés à la suite
de ces dames, quel est l'heureux propriétaire de ce
joli poulailler. — C'est le prince Sakaï-Imonnino-
Kami, nous ont-ils répondu d'un air ingénu et
d'une voix presque féminine.
Quelqu'un de nous disait ce matin que les yaKo-
nines étaient des poltrons et qu'ils n'oseraient jamais
216 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
nous faire respecter : nous avons eu, en rentrant ,
la preuve du contraire. Un samouraï ayant fait
mine de vouloir nous barrer le chemin, puis ne
nous ayant laissé qu'une place trop exiguë pour
passer, nos cavaliers Tentourent et Tinsultent; et
lui de se prosterner le front contre terre en im-
plorant le pardon d'une voix tremblante. Nous
avons obtenu de nos hommes qu'ils ne le frappas-
sent pas de leurs cravaches sur la tête, cequi est une
si affreuse humiliation pour un Japonais !
2 mai 1867.
Nous sommes partis ce matin de bonne heure, à
cheval, pour de nouveaux temples : je vous ennuierais
en les décrivant, je passe donc sous silence les sta-
tues incroyables , les allées majestueuses, les cloche-
tons à neuf étages en bronze du temple de Mio-Houd-
chi,pour ne citer que deux faits assez curieux. D'a-
bord un ex-voto qui se compose d'un véritable câble
ayant neuf pouces de tour et cent pieds de long , fait
entièrement en queues de cheveux de Japonais!
C'est le testimonium de Jerveur le plus frappant
que Ton puisse voir dans ce pays-ci, car il n'est rien
à quoi chaque homme tienne plus qu'à cette partie
de sa coiffure qui a peut-être en tout dix centimè-
tres de long. Pensez donc combien il aura fallu de
Cœurs religieux pour former une telle offrande !
YEDDQ. 217
L'autre curiosité est un tableau représentant
deux très-jolies personnes, fameuses par leurs
exploits très-peu monastiques, et (chose étrange!)
proposées comme but de pèlerinage et comme un
saint exemple à toutes les demoiselles japonaises.
Bientôt après nous étions au temple de Fondo-
Sama, que nous avions gagné en suivant toujours
ces rues féeriques , garnies de bastions ou perdues
sous Tombrage de haies gigantesques : après un
frugal déjeuner dans la plus proche tcha-jia, nous
grimpions les escaliers qui conduisent au temple.
Dans une cavité du roc , plusieurs filets d'eau
s*élançaient en formant une courbe élégante, et
réunissaient en une jolie cascade leurs jets conver-
gents : c'est une eau sacrée , où l'on vient en pèle-
rinage des parties les plus éloignées du Japon.
Dans l'après-midi nous allons à la Monnaie, Reçus
par le directeur et le vice-directeur des afiaires
étrangères, nous avons parcouru tous les ateliers,
et j'avoue que , pour la première fois depuis mon ar-
rivée au Japon , je n'ai plus trouvé ce fini et cette
recherche dans l'art qui caractérisent le peuple ja-
ponais : beaucoup d'argent était perdu dans la fonte,
dans le coulage, dans chaque point du travail. Une
fois coulé grossièrement en lames plates de deux
centimètres de large , l'argent ne passe plus par
aucune opération mécanique régulière : il est coupé
approximativement en petits rectangles que l'on pèse
218 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
jusqu'àce qu'ils ne dépassentplus le poids voulu ; puis
un ouvrier les met entre deux matrices, et un autre,
vraie machine humaine, donne avec une grande
régularité un grand coup de marteau pour impri-
mer le coin. Le rectangle est la forme adoptée
pour Tor et pour Targent : le ni-hou vaut 3 fr. 30 ,
Yichi-hou, 1 fr. 65; puis viennent les fractions
divisionnaires du hou.
Depuis notre arrivée dans la capitale du Taîkoun,
c'est la première fois aujourd'hui que nous trou-
vons dans les rues un véritable embarras à mar-
cher et de plus une certaine inquiétude. Dans les
quartiers que nous traversons, évidemment l'Eu-
ropéen est moins connu, car une foule compacte de
plus de quinze à dix-huit cents personnes nous en-
toure , nous pousse , nous dévore du regard : le cri
de aTodgin! Todgin!» retentit de toutes parts, et à
chaque carrefour la foule devient plus nombreuse et
plus pressante. Nous n'avons pourtant pas résisté à
la tentation de visiter un magasin de soie très-re-
nommé, qui avait cent cinquante mètres de long sur
soixante de large, et où, sur les nattes les plus fines,
cent commis étalaient des soies et des crépons de-
vant des princesses accroupies. Plus loin, nous nous
arrêtons un instant dans une rue étroite, pour
acheter des peintures sur papier qui nous semblent
assez originales; à peine sommes-nous descendus
de cheval, que la rue est entièrement inondée par
YEDDO. 219
la foule y la boutique envahie , notre escorte accu-
lée. Nous entendons un grand bruit; ce sont nos
yakonines restés à cheval qui ne veulent pas céder
devant le flot envahissant qui les sépare de nous, et
qui, poussés à bout, font caracoler et ruer de droite
et de gauche leurs chevaux impatients; des cla-
meurs s'élèvent, et ils nous demandent de partir
au plus vite, ce qui, je vous assure, est lestement
exécuté ! Quand nous vîmes , en efiet, que tout le
cercle qui venait d*ètre élargi, grâce aux ruades, se
composait d'hommes à deux sabres, et que c'était
sur les pieds de ces aristocrates fanatiques que nos
yakonines avaient gaillardement marché, nous fû*^
mes efirayés des conséquences qu'aurait pu avoir cet
incident. Nous partîmes en rang et avec calme, mal-
gré les cris de «Pégué kindà! » (Va-t'en, canaille!)
qui résonnaient à nos oreilles; et nos bons cavaliers
nous remercièrent de leur avoir si vite obéi, « car
cette foule était, disaient-ils, animée de sentiments
très*hostiles : c'étaient des «samouraï» rebelles ar-
rivant de l'intérieur avec tous les préjugés du fana-
tisme, et voyant pour la première-fois des Occiden-
taux)).
Ainsi , il y a huit jours , à ma première course , je
irous disais, dans mon premier enthousiasme, que
c*était ici qu'il fallait venir pour trouver le peuple le
plus poli de la terre ; aujourd'hui je suis obligé de
dire qu'il est difficihs de se promener au sein d'une
220 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
multitude plus hostile ! Cette contradiction n'est pas
mienne, mais bien celle des faits eux-mêmes! En
ce court espace de temps, les impressions les plus
opposées se sont fait place dans mon esprit; car
nous avons vu deux classes distinctes dans ce pays
où les divisions sociales sont si tranchées. Le pre-
mier jour , les paysans et les laboureurs , race sim-
ple et candide , la plus hospitalière du monde ; plus
tard y Taristocratie de la cité sainte, ou des cités de
Tintérieur, aveuglée parle fanatisme national. Mais
le premier accueil m*a tant charmé et si sincère-
ment impressionné, que jamais, non, jamais je ne
Toublierai.
Le soir de cette mémorable journée , nous avions
à diner un interprète du Gorodgio (grand conseil
du gouvernement), messire Ita-Sima, qui apportait
au duc de Penthièvre, de la part des ministres , un
cadeau consistant en deux arbustes nains d*une
grande élégance : l'un, haut de deux pieds, repré-
sente un chapeau pointu ; Tautre est un pin d'une
espèce fort rare, âgé de plus de dix ans, dontles
branches torturées , s'échappant de ce tronc en mi-
niature, portent de charmantes petites touffes: il a
tout à fait l'air d'un petit vieux ! Mais il est regret-
table que ce cadeau soit si peu portatif, et nous
serons obligés de l'abandonner sur le « sol sacre du
Nippon w . On nous a explique à cette occasion que
les daîmios se faisaient ainsi fort souvent entre eux
TEDDO. 221
des cadeaux d*amitié , mais ce sont toujours ou des
arbustes rares , ou des fleurs éclatantes , ou des
fruits d'une grande beauté. Avec ce lact exquis que
je retrouve en tout chez eux, les cadeaux qu'ils se
font entre égaux dans la même société ne sont jamais
ni d'or ni d'argent , ni de valeur de commerce. Ici ,
les classes élevées, comme les plus pauvres, ont
dans leurs manières une délicatesse que nous ne
cessons d'admirer chaque jour ; leurs inflexions de
tête, l'étiquette du salut et du prosternement , le
sourire éternel, les phrases les plus gracieuses
sont les préludes ordinaires de toute conversation :
ajoutez que leurs mains , celles des femmes surtout,
sont petites et distinguées au possible.
J'allais oublier leur adresse ! Ce soir, nous avons
organisé dans une des salles de la légation une
grande représentation de faiseurs de tours et de
jongleurs : des tables font l'estrade ; tout le reste
de nos bougies est étalé en ligne de bataille , fiché
dans des tronçons de pommes de terre et des gou-
lots de bouteilles. L'orchestre se compose d'un
bonhomme accroupi qui tape à tour de bras sur un
tambourin assourdissant. Je passe une foule de
tours charmants exécutés par une jolie jongleuse,
pour vous décrire le u tour des papillons n , si célè-
bre dans le monde des prestidigitateurs, mais qui
ne peut être fait que par un Japonais. Le voici : no-
tre bonhomme a pris une feuille de papier, l'a
222 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
plîée en quatre, et, la déchirant adroitement de
Tongle , il en a fait un papillon blanc de grandeur
naturelle; puis, agitant gracieusement son éven-
tail , il a soulevé mollement des aires régulières de
vent qui ont fait, pendant plus de vingt minutes,
voltiger légèrement son papillon dans la chambre.
Rien de gracieux comme ce vol capricieux, plein de
folles oscillations , de la petite bête blanche qui
allait, venait, montait et descendait tour à tour en
battant des ailes I On aurait juré , je vous assure ,
que c*était un véritable papillon ; mais la main
nerveuse du jongleur accroupi était toujours là, agi-
tant son éventail avec une adresse merveilleuse.
Puis, d'une autre feuille de papier il a créé une
nouvelle bête ailée : toutes deux voltigeaient en
Tair, courant Tune après Tautre: il nous a expliqué
en souriant que c'était le papillon qui papillonnait
autour de la papillonne ; ils se sont fait une cour
charmante , tantôt se posant , au gré du jongleur ,
sur la mince crête de la feuille de papier de Téven-
tail ; tantôt descendant presque du plafond sur une
touffe de colza en fleur que notre homme tenait par
terre de la main gauche ; tantôt enfin décrivant, les
ailes planes , une douce spirale pour venir se réu-
nir au fond d'un vase vide : après s'y être reposés
quelques instants, voilés à nos regards, tout d^un
coup, ils s'envolaient à nouveau pour' reprendre
leur léger essor ! Cette dernière partie de cette char*
YEDDO. 223
mante historiette amoureuse a enlevé les applau-
dissements les plus bruyants ! Quelle «dresse il a du
falloir pour amener ainsi le vent à soulever les
papillons du fond du vase ! Nous ne pouvions nous
lasser de les voir planer en zigzag dans leur vol
folâtre : c'était vraiment le
Per flores volitans trepidis flos aliger alis.
du tt Gradus ad Parnassum » : on n^a rêvé que pa*
pillons toute la nuit !
VIII.
YOKOSKA.
Refour à Yokohama. — Un steeple -chase dans des champs de
thé. — Course à pied à Yokoskà. — Intérieur d'une famille
japonaise. — Les dieux lares. — Le jardin des trois cents
divinités bizarres. — L'arsenal dirigé par M. Verny. — La
mission militaire française. — Achats de bibelots.
3 mai 1867.
Nous voici au moment de quUter la cité sainte, et
nous emportons comme dernier souvenir celui d'un
déjeuner entièrement japonais, fait àDaîchi, dans
un resta*urant de princes. Tout est là décoré avec
splendeur : les mets les plus soignés brillent dans
les soucoupes de laque fine, et on y sert des festins
depuis dix francs jusqu'à cent et cent cinquante
francs par tête. Parmi les mets de luxe.qui ont orné
notre table, étaient des myriades de petites compotes
sucrées , des œufs arrangés sous toutes les formes ;
puis un beau poisson qu'on a sorti du vivier au mo-
ment même , pour le manger tout cru et tout vi-
vant.
Le retour à Yokohama s'est fait sans encombre ,
YOKOSKA. 825
mais assez lentement, car une pluie battante ren-
dait la route fort glissante. Les Japonais sont très-
drôles à voir par un jour de pluie : perchés sur des
escabeaux de trois et quatre pouces de haut , ils se
mettent à Tabri sous un immense parapluie plat en
papier blanc. Ce papier japonais est vraiment ad-
mirable : il est à la fois le tissu doux et moelleux
qui sert de mouchoir et de serviette , la paroi co-
tonneuse et transparente qui sert de mur aux mai-
sons , renveloppe indéchirable et imperméable qui
recouvre les parapluies et les balles de soie. Seuls
les a bettos » elles coulies, à cause de la rapidité de
leur course , ne portent pas au-dessus de leur tête
cette tente emmanchée sur un long bambou ; mais ils
s^enveloppent d^un casaquin en herbes longues et
pendantes qui leur donne Tair d'un ours en paille
■jaune, trottinant dans la crotte.
En arrivant dans la ville européenne , nous avons
trouvé notre courrier du vieux monde : c'est une
joie bien grande pour le voyageur perdu à l'autre
bout de la terre! Ce sont de ces jours fortunés que
Ton n'oublie jamais ! de ces heures de rêverie où
la pensée s'envole vers les plages lointaines où vous
êtes tousl Et en lisant ces chères lettres, vos voix,
je les entends ! votre air, je le respire I mais Tillu-
sion ne dure qu'un instant, et il me semble que je
n'ai jamais été plus loin de vous.
13.
226 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
8 mai 1867.
Quatre jours viennent de se passer depuis notre
retour de Yeddo; quatre jours de promenades, de
fêtes, d'achats, en un mot, de cette activité dévo-
rante par laquelle notre jeune bande est toujours
entraînée. Nous avons eu les visites de tous les
négociants français de Yokohama , et entendre par-
ler français nous a remplis de gaieté. Un grand
diner nous a réunis à eux chez un des leurs, M. Val-
maie, gros négociant en soieries.
Une des choses qui nous ont beaucoup amusés, ç*a
été l'agitation de toute la colonie européenne de
Yokohama à l'occasion des courses, auxquelles on
préludait par de magnifiques déjeuners. Dès qu'il
s'agit de courir et de parier, les Anglais deviennent
fous; et je crois que l'émotion est aussi grande que
pour le solennel Derby d'Epsom. J'avais beaucoup
entendu parler de la munificence avec laquelle le
Taikoun avait voulu créer un champ de course pour
le plaisir des étrangers , mais j'ai encore été surpris
en m'y rendant le grand jour. Yokohama est situé
dans une plaine marécageuse ; mais cette plaine est
entourée d'une ceinture verdoyante de collines où
la végétation est admirable. Eh bien , c'est en reliant
les crêtes arrondies de deux collines parallèles par
des remblais gigantesques, que le Taîkoun a formé
une des pistes les plus pittoresques qu'il y ait au
YOKOSKA. MT
monde; elle suit comme le couronnement d'un
mamelon circulaire d'où la vue s'étend au loin sur
la mer et sur les campagnes; au centre même de
l'anneau formé par la piste , est une vallée toute
riche de bosquets sauvages et de cultures florissan-
tes , arrosée des sueurs de quelques tranquilles la-
boureurs japonais. Pauvres gens, leurs mœurs rus-
tiques contrastent singulièrement avec l'aspect bril-
lant de la fête que les Occidentaux ont transportée
au milieu d'eux! Près de leur modeste cabane est
le (c betting )) ; contre la rizière et le champ de thé,
se trouve l'enceinte du pesage. De petits drapeaux
sont alignés comme des jalons au fond de la vallée
emprisonnée par les terrassements; mais du seuil de
leurs maisons nos bons paysans ont la consolation de
voir les casaques de soie rouge, blanche ou jaune, dé-
bouler dans la bourbe profonde des rizières, au mo-
ment du steeple-chase. Celui-ci était vraiment char-
mant; on a galopé à travers les cultures, en suivant
les jalons : thé, riz, blé, pois en fleurs, tout a été
traversé par l'escadron des casse-cou. Les Japo«
nais de la ville et des environs étaient accourus en
foule, et, couronnant tous les points culminants,
ils riaient de tout leur cœur quand nos beaux mes-
sieurs piquaient avec ensemble une tête dans la
rivière. La fête a duré pendant deux jours d'une
heure à six heures. On a parlé de sommes folles
gas^nées par quelques heureui^ .
S28 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
9 mai 1867.
Nous venions de voir toute une cité restée pure*
ment japonaise ; nous venions d'étudier de près les
Japonais dans leurs mœurs antiques, leurs manoirs
féodaux et leurs donjons à fossés et à ponts-levis :
nous voulions maintenant aller à Yokoskà, baie re-
tirée au sud de Yokohama, une véritable colonie
française appelée par le Taïkoun pour créer et di-
riger les travaux d'un arsenal maritime et des chan-
tiers de construction. L'aller devait se faire à pied,
le retour par eau. Nous sachant bons marcheurs,
deux capitaines du régiment anglais nous deman-
dent de nous accompagner : nous avions pour tout
bagage notre petit équipement habituel, c'est-à-
dire un revolver et en sautoir notre boite de bœuf
conservé. Voilà comme j'aime à courir la campagne
dans ce ravissant pays , sans toute cette smala ordi-
naire de nos pérégrinations passées !
A cinq heures du matin, nous allons réveiller au
camp nos deux officiers, deux a marcheurs de pro
fession » s'entrainant depuis six mois tous les jours
pour réaliser le plus de milles possible en deux
heures de marche. Ils se réjouissaient sans doute de
vaincre nos longues jambes. Aussi, grâce à cette lutte
courtoise où le duc de Penthièvre avait voulu sou-
tenir l'honneur du pavillon, et dans laquelle nous
VOKOSKA. 229
avons bel et bien distancé nos Anglais, nous avons
fait, en deux heures quarante-quatre minutes, les
dix-neuf kilomètres qui séparent Yokohama de
Kanasawa ; et par quels chemins , bon Dieu ! tantôt
dégringolant comme une boule de neige dans les
ravins de la belle baie de Mississipi ; tantôt grimpant
dans les herbes et les roches jusqu'aux crêtes boi-
sées d'une chaîne de montagnes. Mais du paysage,
je ne me rappelle pas grand'chose : je ne voyais
que les tètes étonnées des voyageurs et des jeunes
filles qui nous lançaient un u ohaïho » rieur, et
semblaient rester le bec ouvert en se disant : u Quel
peloton de fous ! y>
Cependant le printemps est déjà avancé ; les
camélias sont dans tout Téclat de leur première
floraison ; des champs entiers de pois roses s'élè-
vent comme des îlots au-dessus de la nappe ver-
doyante des riz en herbe.
Je ne reconnais presque plus les paysages que j'ai
vus il n'y a que peu de temps. La chaleur était
devenue étouffante : aussi je vous laisse à penser
avec quel enthousiasme nous saluâmes une ravis-
sante tcha-jia où , sur les nattes fraîches et molles
d'un kiosque aéré par la brise de mer, nous nous
sommes étendus morts de fatigue, malgré les sou-
rires, les tasses de thé et les coups d'éventail de la
folâtre légion des élégantes a mousmies « . Après
un bon sommeil et un premier coup de couteau
230 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
4
dans la boite de bœuf, nous nous remîmes en
marche et arrivâmes assez tard dans raprès-midi à
un village de pécheurs situé à Textrémité d'un joli
promontoire. On nous avait remis à Yokohama une
pancarte ornée d'un tas d'hiéroglyphes, vrai talis-
man moyennant lequel nous devions nous procu-
rer, au nom du Taïkoun, une barque et des ra-
meurs pour traverser la baie. A l'entrée du village
se trouvait un poste d'officiers ; le talisman passe de
main en main : oti le retourne en tout sens, on
court dans toutes les directions, et on nous amène
un homme à deux sabres, évidemment monsieur le
maire, qui nous honore de salutations profondes, en
se frottant les cuisses avec frénésie. Il nous donne
une barque, et deux heures après, nous étions au
village de Yokoskà. Une première maison de thé
nous avait plu, mais nous n'avons pu y trouver
place : une quinzaine de seigneurs à deux sabres
devaient y passer la nuit. Nous nous rabattons sur
une autre, plus modeste en apparence, mais bien
propre, bien coquette , donnant sur la mer, et od
toute une famille et l'essaim ordinaire d'une demi-
douzaine de jeunes filles richement habillée^ nous
reçoivent à bras ouverts. Un orage affreux venait
d'éclater, il pleuvait à torrents ; nous n'avions donc
plus la tentation de courir la campagne, et on se
promit de confectionner, avec toutes ces demoi-
selles, un gai et bon diner. On tint qne vraie cour
YOROSKA. 231
pléniëre autour du fourneau ; et bientôt vous auriez
pu voir des homards bouillir à droite, des poissons
presque encore vivants frire à gauche et pétiller en
sautillant; des œufs et un tas de petites popotes
réjouissantes mijoter dans lés bains-marie; et au
milieu des baquets, des soufflets, des plats de laque,
deux grands marmitons de vingt et un ans, nés
natifs de TOccident, faisant la cuisine, le revolver
à la ceinture, entourés de la troupe rieuse des
demoiselles qui écossaient des pois et bavardaient
joyeusement ! — A la tombée de la nuit , le vieux
papa à cheveux blancs alla, avec tout son petit
monde,, allumer leâ cierges de ses dieux lares , ni-
chés sur un joli autel au fond de la maison : on
leur porte à chacun une ration dé riz et de gâteau
•que sans doute les rats mangeront en régal cette
nuit. Mais n'importe , il y a quelque chose de tou-
chant dans Tantique habitude de cette famille qui
ne veut pas commencer le repas de chaque soir sans
en offrir une part, en signe de reconnaissance, à la
divinité protectrice du foyer domestique. Tous se
sont prosternés respectueusement ; le vieillard ,
d*une voix faible , récite la prière ; le recueillement
le plus saint se voit sur tous les visages ; Fange
gardien du modeste toit est imploré pour cette nuit
encore; puis tout le monde se relève, revient avec
enjouement aux homards, et pour notre part nous
faisons fête au repas. Peu à peu on éteignit les
232 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
lanternes de papier colorié et on nous apporta nos
préparatifs du coucher. L'oreiller se compose d'un
petit morceau de bois, haut d'un pied, ayant la
forme d'un fer à repasser; ce qui figure la poignée
est recouvert d'une soixantaine de feuilles de papier
cotonneux. Tout bon Japonais se met l'oreille là-
dessus ; pour moi , cette barre de bois m'a bien vite
scié la nuque, et j'ai préféré la position horizontale.
X'ous n'avions pour matelas que la natte de jonc;
mais d'une armoire cachée on nous tira d'immenses
robes de chambre ouatées et rembourrées, de trois
pouces d'épaisseur, avec des manches larges, et
d'une rare propreté; c'est là dedans que, bien
emmitouflés, nous nous endormîmes du sommeil de
l'innocence, — à la japonaise.
10 mai 1867.
Nous nous sommes réveillés aux murmures de la
prière matinale adressée par nos hôtes à leurs dieux
lares. Vite nous avons fait notre toilette, comme
dans le paradis terrestre, aux premiers rayons du
soleil ; nous trouvâmes dans un%petit meuble délicat
une glace grande comme une pièce de cent sous,
des peignes de ces demoiselles, des serviettes de
papier d'un pied carré, des brosses à dents (petits
pinceaux entièrement en bois, dont le bout se com-
pose des filaments étirés du bois), de la poudrerie
TOKOSKA. 233
corail au clou de girofle, etc., etc., bref, de quoi
se faire pimpant pour se présenter à Tarsenal du
Taikoun.
Avant de nous y rendre , nous visitons les jardins
d'un temple, les plus bizarres que nous ayons
jamais vus : environ trois cents divinités que je
n'oserais décrire , et qui , adorées dans Tancienne
Grèce, se sont réfugiées au Japon , étaient érigées
en tuyaux d'orgue , dans une attitude martiale ! Les
couleurs les plus variées des' marbres veinés dont
elles étaient faites donnaient à cet ensemble quel-
que chose de réjouissant.
En arrivant à Tarsenal, le prince a été reçu par
M. Verny, ingénieur des constructions navales ; avec
lui nous avons parcouru d'un bout à l'autre tout le
terrain des chantiers. Si la rade est pittoresque ,
elle n'est pas du moins bien large pour un port
militaire, et, quand il y aura deux corvettes et
une frégate au mouillage, il nous a semblé que
'toute évolution deviendrait fort difficile. Mais ce
choix a été dicté par le Taikoun, qui a voulu avoir
un arsenal à une courte distance de Yeddo. Quant
aux cales de halage , il a fallu raser des collines de
deux cents pieds de haut pour trouver la place de
les construire. Douze mille ouvriers japonais étaient
occupés ,. les uns à ces gigantesques terrassements,
les autres an creusement des bassins, d'autres
enfin à la construction de deux canonnières. Un
234, PÉKIN. YBDDO.'SAN FRANCISCO.
grand hangar de deux ceni cinquante mètres de
long, ayant une corderie dans sa partie supérieure,
abrite une trentaine de machines superbes qui,
venues de France et de Belgique, ont coûté des mil-
lions. Voilà de quoi construire des Monitors et des
Merrimacs pour le Taîkoun. Bien que de véritables
constructions ne puissent commencer avant trois ans,
on s'est hâté de faire faire d'immenses achats par les
Japonais ; car, à Tinstar de tous les Orientaux, ils
sont si changeants qu'il faut songer à assurer le
maintien du contrat par un premier engagement
de fonds. Quarante -cinq ouvriers français sont
les conducteurs de travaux de M. Verny : cette
petite colonie, demandée par le Taîkoun, cédée parla
France, travaille avec ardeur au service de ses nou-
veaux patrons, qui, j'en suis sûr, leur ont assuré de
magnifiques appointements. Le village, français est
propre et coquet : il a sa petite chapelle et son aumô-
nier ; et certes là nos compatriotes nous font hon-
neur.
C'est un grand triomphe pour la politique de la
France qu'a remporté là M. Léon Roches. La jalou-
sie des autres nations se révéla maintes fois à ce
sujet, comme chaque jour où, grâce à lui, Tin-
fluence française se manifestait plus énergiquement.
On peut dire à bon droit que notre ministre excel-
lait à ne jamais laisser échapper aucune occasion
profitable pour la France.
YOKOSKA. 235
Au milieu de la journée, le Kien^Chan entrait en
rade. M. Trêve, avec son amabilité ordinaire, avait
voulu venir chercher le duc de Penthièvre et lui
faire faire, du moins pendant quelques heures, une
navigation sous le pavillon tricolore. II nous amenait
Fauvel et plusieurs Français. Après une courte sta-
tion, nous repartions tous ensemble, nous naviguions
par belle mer et jolie brise , et , à la nuit , notre
aviso rentrait en rade de Yokohama, en passant
(c à rhonneur » et en rasant les nombreux navires
qui dorment sur leurs ancres en. attendant leur car-
gaison.
14 mai 1867.
Nous venons de passer quatre jours sans sortir de
Yokohama; nous avons pu nous réjouir dans la
compagnie de tous les Français qui ont été si pleins
d'amabilité pour nous. C'est pourtant une ville où
les relations sont quelquefois difficiles. On s'y que-
relle autant qu'on s'y amuse. Chacun, en outre,
mène avec une folle vigueur les affaires de com-
merce, et les jeunes têtes de vingt ans se voient,
du jour au lendemain, grâce à l'arrivée de tel ou tel
navire, ou à l'achat de tel lot de balles de soie, en
gain ou en perte de deul à trois cent mille francs
d'un seul coup. Aussi, pour échapper à tant de dis-
cussions et au contre-coup de tant d'émotions, nous
236 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
sommes-nous restreints le plus possible et avons-
nous particulièrement établi notre quartier général
parmi les officiers de la garnison française, qui nous
ont cordialement accueillis.
Un jour, nous avons eu un superbe déjeuner à la
Montagne, dans un beau jardin, sous un berceau de
glycines eu fleurs : c*était une Traie « fête de
France » , et jamais nous n'oublierons nos bons amis
les lieutenants de vaisseau de Thouars et Mortemart.
Bien souvent aussi nous allions à la mission mili-
taire, à Tobé, où nous appelait la fanfare de la
tt Casquette » . La mission est située de l'autre côté
du canal de Yokohama et parallèlement à la » Col-
line du gouverneur» : de grandes casernes de bois,
des magasins, des ateliers, un manège, remplissent
un grand espace ; et c'est là qu'au nombre de six
(un capitaine et cinq lieutenants), des officiers fran-
çais ont la rude tâche d'instruire et de former environ
sept cents jeunes nobles Japonais destinés à leur tour
à devenir capitaines instructeurs dans les armées taî-
kounales. Sous peu, la question de l'uniforme sera
décidée, mais c'est déjà un plaisir de voir ces petits
Japonais emboucher le clairon, manœuvrer les piè-
ces, faire des demi-voltes^au manège et former la
ligne de tirailleurs ou le bataillon carré sur les
champs de manœuvre. Dans les ateliers, des sous-
officiers du génie et de l'artillerie leur font faire la
théorie comme la pratique des constructions et du
I
TOROSRA 237
tir. Je ne saurais vous dire combien nous avonr
été frappés du cœur et du zèle que tous ces offi-
ciers mettent à Tœuvre ardue pour laquelle ils
se sont imposé dix heures de travail par jour. Tous,
jeunes et ardents, MM. Chanoine, Brunet, Messelot,
Dubousquet, Descharmes, nous parlent avec bon-
heur des progrès qu'ils ont obtenus en quelques
mois : comprenant toute la grandeur de leur œuvre,
ils la poussent avec Tambition de Thomme qui sent
que le temps lui échappe, et déjà ils ne parlent que
de doubler les trois ans pour lesquels ils ont été
envoyés ici ' . Ah ! c'est que les Japonais, peuple peut-
être un peu enfant, mais plein de cœur, de naïveté et
de confiance, vous attachent fermement à lui ! C'est
que de leur côté ils ont tant du caractère français,
qu'ils se sentent attirés vers nous par tous leurs
instincts les plus chevaleresques ; et que tout leur
plait en nous, surtout nos défauts. La mission semble
donc faite pour gagner aux Occidentaux l'élément
le plus puissant du Japon, car elle a pris le Japonais
par le point le plus sensible et le plus attachant, la
passion militaire.
La cause de l'établissement de cette mission , la
voici. Au milieu des embarras de la révolution qui re-
mue le Japon jusque dans ses entrailles, le Taïkoun,
' Ea mars 1872, une nouvelle mission militaire a été envoyée
an Japon pour instruire l'armée du nouveau gouvernement
MM. Chanoine et Descharmes en font partie.
23S PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
après avoir franchement adopté le parti européen , a
vu ses armées battues par celles des daïmios rebelles.
M. Roches, notre ministre, a habilement profité de
Toccasion pour proposer au Taïkoun de faire venir
«
des instructeurs européens qui rendraient ses ar-
mées invincibles. C'est à Ténergie du capitaine
Chanoine qu'a été confiée la direction de cette œu-
vre. Tous ces jeunes officiers japonais brûlent d'ar-
deur, et si le côté puéril perce déjà quand on les
voit couper leur queue de cheveux , se garnir de
boutons de métal , et prier avec instance le Taikoun
et nos jofficiers de les mettre sous a le plus bel uni-
forme franzé ' )) , du moins ce zèle porte-t-il aussi ses
fruits pour les choses sérieuses ; ils apprennent mer-
veilleusement vite le français, et ils travaillent avec
ardeur tout le jour et bien avant dans la nuit pour
étudier la mécanique, la géométrie, les théories de
manœuvres et de tir* Oui , nous pouvons bien sincè-
rement féliciter M. Roches d'avoir, par ce dernier
coup, porté si haut Tinfluence française, qu'il avait
déjà SI habilement et si heureusement établie au Ja-
pon , en se rendant vraiment maître de la situ£^tion,
et en laissant victorieusement l'Angleterre, TAniè-
rique et la Hollande dans une lointaine infériorité.
Je vous ai dit combien nous étions tristes ^d'avoir
Ils sont si légersf qu'en apprenant nos désastres ils ont iin««
médiatéoient voulu s'équiper à la prussienne.
^ TOKOSKA. 239
couru le monde pendant treize mois , d'avoir longé
les côtes de Tlndo-Chine et de la Chine» de Singapore
à Pékin, de TEquateur aux neiges, sans trouver pour
la France une position digne d'elle. Mais ici nous pou-
vons marcher la tète haute. On appelle avec raison
les Japonais « les Français de rExtréme-Orient d :
ce peuple s'est pris pour nous d'une véritable
passion qu'une suite d'événements heureux n'a
fait que fortifier depuis , et que nous avons
largement reconnue par la franchisé et l'appui
de notre politique. Notre triomphe serait com-
plet, si à l'armée et à l'arsenal nous pouvions
joindre la flotte ; mais les exigences de la politique
et une sage prudence ont forcé le Taïkoun à ne
point pousser à bout l'exaspération des Anglais, au-
tour desquels se groupaient tous les autres jaloux,
les Hollandais, les Allemands, les Russes et les
Américains* La direction de la flotte a été promise
comme calmant à l'irritation britannique ; toutefois
jamais ce service, dont ils n'ont qu'une moitié,
n'aura la popularité, l'enthousiasme et l'influence
de notre mission militaire!
Mais je vois qu'aujourd'hui je me suis trop laissé
entraîner par le point de vue politique, que, «suivant
ma coutume m , je ne devrais vous offrir qu'à la fin de
mon séjour. Je quitte donc au galop le bagage histo-
rique pour courir du côté des bibelots de laque,
boites à gants ^ broches de bronze, peintures et ba-
'tOEOSKA. S41
alors nous présente des laques de quarinte-ciii-
quième ordre, nous croyant assez c jeunes > pour
les acheter. Hais nous de causer, de lui faire des
cigarettes, de dire que nous sommes Français, de
rire, de débiter des compUme^ts à la dame de céans.
a Ah ! ¥ons Franzé ! nous disent-ils dans leur lan-
gue, vous aimez à rire comme nous ; vous êtes allés
faire la guerre en Corée ; tous avez une belle fré-
gate tt la Guerrière r> et des officiers en bel uni-
forme qui nous apprennent à nous battre »
Que d'heures entières nous avons ainsi passées avec
ces aimables causeurs ! Puis , tout en n*ayant Tair
de rien, on fouille dans les étagères , on y découvre
un joli cabinet de laque, alkoàrà?» (Combien?)
Aussitôt le bonhomme prend un air profond, se frotte
les cuisses , hésite , fronce le sourcil ,. et après une
mimique anxieuse vous jette du fond de la poitrine
et comme avec douleur : a Ftàz-yàck-ichi-bou ! »
(Deux cents bous, c'est-à-dire trois cent vingt francs . )
—-Remarquez bien que cela en vaut quarante. Alors
on se rassoit, on bavarde, on lui dit : «Alagigoto! »
<!c qui signifie a Montre-moi des choses pareilles n :
il étale alors des centaines de choses ravissantes ,
ï'iant, riant toujours, et il faut voir toutes les drôle-
ries qu'il raconte ! Sur ce , les naïfs cèdent , offrent
la moitié du prix, et sont encore volés de cent francs.
Les malins reviennent un autre jour, entortillent
le marchand en le tentant par un achat en gros^
m 14
210 PKEIN. TBDDO. SAN FRANCISCO. ^
bioles charmantes qoi trouTeront, j^en suis sor, ane
foale d^amateurs en France.
Eh bien ! je FaTOue, le bibelot nous a monté à la
tète d'one façon Tertigînense. A peine descendus de
cheval , an retour de nos promenades, nous allions
passer de longues heures dans les boutiques de
laque qui animent les mes de Yokohama; c^élait
une vraie fièvre ! \ous étions arrivés à mourir d>n-
vie de tout acheter, et à savoir le prix de chaque
objet chez les différents marchands. Devenus pro-
fonds appréciateurs des ouvrages des Japonais, nous
connaissions aussi leur langage et leurs ruses infi-
nies. Car c'est un singulier marchand que le Japo-
nais ! Pour lui la loi du négoce est pourtant bien
simple, vendre le plus cher possible! mais jamais
il ne parait pressé de conclure un marché , ou éma
par la pensée de le manquer. Il demandera aux
étrangers vingt fois la valeur d'un objet, et , imper-
turbable, fumant et buvant dans sa coquette bou-
tique , il laissera passer indifféremment les heures
et les jours, jusqu'à ce qu'il ait doucement triom-
phé de la patience de Facheteur. Hais nous aussi ,
grâce à notre habitude de FOrient , nous étions de-
venus patients à Fexcès; j'ai déjà pour ma part
passé, en diverses fois, plus de vingt heures dans
certaines boutiques sans y avoir dépensé un tempo!
\ous entrons dans une boutique : aussitôt ainift*
Mes bonjours, pipes et tasses de thé ; le marchand
'tOKOSKA. 241
alors noos présente des laques de quarante-cin-
quième ordre, noos croyant assez a jeunes» pour
les acheter. Hais noos de causer, de lui &ire des
cigarettes, de dire que nous sommes Français, de
rire, de débiter des compliments à la dame de céans.
« Ah ! vous Franzé ! nous disent-ils dans leur lan-
gue , vous aimez à rire comme nous ; vous êtes allés
faire la guerre en Corée ; vous avez une belle fré-
gate tt la Guerrière n et des officiers en bel uni-
forme qui nous apprennent à nous battre »
Que d^heures entières nous avons ainsi passées avec
ces aimables causeurs! Puis, tout en n*ayant Tair
de rien, on fouille dans les étagères, on y découvre
un joli cabinet de laque. alkoàrà?n (Combien?)
Aussitôt le bonhomme prend un air profond, se frotte
les cuisses , hésite , fronce le sourcil ,. et après une
mimique anxieuse vous jette du fond de la poitrine
et comme avec douleur: aFtàz-yàck-ichi-bou! v
(Deux cents bous, c'est-à-dire trois cent vingt francs. )
— Remarquez bien que cela en vaut quarante. Alors
on se rassoit , on bavarde, on lui dit : » Ala gigoto ! »
ce qui signifie « Hontre-moi des choses pareilles n :
il étale alors des centaines de choses ravissantes,
riant, riant toujours, et il faut voir toutes les drôle-
ries qu'il raconte ! Sur ce, les naïfs cèdent, ofirent
la moitié du prix, et sont encore volés de cent francs.
Les malins reviennent un autre jour, entortillent
le marchand en le tentant par un achat en gros,
m 14
242 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO.
puis n'ont plus Tair d'y tenir do tout : notre homme
soupire alors et, d'une voix indescriptible, vous crie
sur le seuil de sa porte que tous quittez : a llagotto !
magotto ! magotto ! Ni jiou bou I » (Au plus bas prix,
vingt bous.) On rentra on recause, on refume et on
reboit du thé ! On tire douze bous de sa poche, on
les met dans la main du marchand, qui refuse, se
prosterne, range sa boutique ; mais enfin , au bout
de deux heures, an moment on Ton s'en va pour
tout de bon , il vous appelle et vous jette avec dé-
sespoir pour douze bous les objets dont il vous avait
demandé deux cents ; vous tapez trois fois dans vos
mains, il s'écrie alronchi In et le marché est con-
clu ! Alors, il semble que tout le nuage des anxiétés
du dernier moment s'est dissipé : le rieur est votre
meilleur ami, il vous fait rentrer chez lui, emballe
l'achat dans de ravissantes petites boites avec un soin
minutieux , vous donne des gâteaux , essaye de vous
tenter encore , et chacun demeure enchanté de son
marché. Quant aux Anglais , jamais ils n'agissent
ainsi : aussi je les ai vus payer certains objets sept
et huit fois plus cher que nous : ils arrivent roides
comme des piques , dans leurs faux-cols , s'arrêtent
fièrement sur le seuil de la boutique, et trouvant trop
au-dessous de leur dignité de marchander, ils payent
grassement, regardantd*un air de mépris le Japonais,
avec lequel ils ne s'abaisseraient jamais à causer
familièrement.
TOKOSKA. 243
Certes, c'est, aatant qu'yne politique franche, la
familiarité de notre nation, l'abandon, Tamour de
la plaisanterie, le côté badin et vif de notre caractère,
qui nous ont conquis toute la sympathie de ce peuple
de grands enfants.
IX.
MIONOSKA.
Excurgion à cheval. — Les lis gur les toits des chaumières. —
Compassion des voyagears pour les mendiants. — Un bain
chaud à Oudawara. — Administration d'un fief de daîmio. —
Sentiers abrupts sur le flnnc d'un volcan. — Le Baden-Baden
de Taristocratie japonaise. — Une scène de l'âge d'or. — Le
chiri-fonri, danse nationale. — Jolie tcha-jia d'Atta. — Une
pêche aux flambeaux. — La cuisine japonaise.
15 mai 1867.
Nouveau départ : nous devons pénétrer dans Tin-
térieur jusqu'au pied de la montagne sacrée de
Fuzzi-Yauia, à la ville sainte deHakoni : cette course
a été faite, nous dit-on, pour la première fois Tan-
née dernière par des Européens, entourés d'escortes
et précédés des lettres du Taîkoun. Nous serons
accompagnés de deux guides connaissant tous deux
à fond la langue et les mœurs du Japon , et nous
devons partir ce matin; mais le conseil des mi-
nistres de Yeddo n'a pas encore envoyé nos passe-
ports ni désigné notre escorte : nous avons attendu
toute la journée, les chevaux sellés à la porte.
L'arrivée prochaine du Colorado nous fait regretter
ce retard.
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MIONOSKA. 245
16 mal.
Le gouverneur de Yokohama a reçu hier soir nos
passe-ports : à cinq heures du matin, en selle I et de
Fentrain. Nos bettos partent comme des dards en
avant ; notre escorte de yakonines s'avance , et son
chef, vieux noble à la figure martiale, armé de trois
sabres , et portant une coiffure que je ne lui envie
pas, nous salue profondément. La première partie
de la route était animée d'un aspect de fête : tous
les postes militaires de la ville et des faubourgs ,
défendus par de gros canons et hérissés de piques,
de lances, de hallebardes et d'arquebuses, étaient
décorés avec apparat ! Les rues étaient balayées , on
voyait les femmes en toilette écarlate , les officiers
allant, venant, sur des chevaux noirs caparaçonnés
d'argent, et faisant briller leurs plus beaux sabres :
ce devait être un grand jour pour la population ja-
ponaise ! Voici en efiet le successeur désigné du
Taïkoun , suivi d'un cortège de plus de trois cents
chevaliers, qui vient visiter Yokohama.
Pour nous, nous continuons notre route vers
Touest, suivant ce magnifique Tokâîdoqui devient
peu à peu fort sauvage. Aux rues prolongées des
villages , bordées des élégantes tcha-jias et djoro-
jîas où nous appellent tout le long de la route des
a ohAïhô n et des sourires, sifccédèrent des points de
14.
946 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
«
vue superbes : nous suivions , presque sous un ber-
ceau de cèdres séculaires , une suite de collines qui
devinrent bientôt des montagnes ; et un horizon de
verdure se déroulait devant nous, avec des préci-
pices et des cascades , des forêts vierges et des ri-
zières, des temples antiques en silhouette, de grandes
roches rougeâtres couronnées de verdure , et la ligne
lointaine d'une mer azurée.
Peu à peu, nous avancions dans une campagne de
plus en plus féerique : nous retrouvions cet accueil
amical et aimable qui réjouit toujours le cœur, et
des lointaines rizières ou des sentiers perdus on ac-
courait pour nous fêter ; de Teau pour rafraîchir nos
chevaux; pour nous du thé, des gâteaux et des sou-
rires, voilà ce que, sous un soleil ardent, nous
trouvions dans chaque coquette cabane. Toutes ces
maisons , disséminées au milieu de bosquets d*aza-
léas, de camélias, avaient la partie supérieure de leur
toiture de chaume recouverte d'une légère couche
de terre d'où s'élevait comme une épaisse couronne
de lis bleus en pleine floraison. C'était un charmant
coup d'oeil! Mais j'ai été bien surpris en apprenant
l'histoire de ces jardins suspendus comme une au-
réole d'azur sur de si légers kiosques. Il parait que
c'est de ces lis que les Japonais extraient l'huile ro-
sée dont les femmes parfument leurs longs cheveux
noirs comme l'ébène. Il existe à ce sujet un ancien
édit religieux du Mikado dont l'originalité m'a bien
lilONOSKA. S47
frappé, tt La déesse du soleil nous a donné la terre
» pour la labourer et .Fensemencer, afin d'en faire
» jaillir les plantes utiles destinées à nourrir les
y> femmes, qui sont Tornement du foyer, et les guer*
y> riers qui se battent au nom de Thonneur : vous ne
V sèmerez donc que des plantes utiles! Quant aux lis
» qui sont Temblëme du luxe des femmes, la déesse
» vous défend de les cultiver sur le sol sacré, mais
» semez-les sur les sommets de vos maisons, en une
r) place impropre à tout autre usage ; et là, de même
To qji'ils donnent la beauté aux cbeveux des femmes,
D ils seront comme la cbevelure vivante de votre toit
V paternel. » Vraiment n*y a-t-il pas un symbole
plein de délicatesse dans cet usage antique , et n'é-
prouve-t-on pas un regret de n^avoir pas le temps
de suivre dans sa littérature un peuple dont la
civilisation s'est faite dans Fisolement complet de
toutes les nations du monde?
Une autre chose encore est bien remarquable i les
routes de la campagne sont souvent attristées par la
vue de pauvres mendiants échelonnés de distance
en distance, malheureux êtres amaigris, mourant
de faim , et implorant la pitié du passant en mon-
trant leurs membres déformés par Thorrible éléphan-
tiasis. Généralement ils sont accroupis dans une
charrette de bois, posée sur quatre petites roulettes,
leur seule habitation jusqu'à la mort. C'est cette
charrette que les nombreux pèlerins qui fourmillent
248 PEKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO.
sur les routes viennent, en passant, pousser un peu
chaque jour. Le pauvre est ainsi traîné de village en
village, grâce à la pitié des voyageurs qui Tamènent
à de nouveaux bienfaiteurs ; il parcourt dans sa
misérable vie de longues routes à travers le Japon ,
espérant toujours trouver ^a guérison aux sources
lustrales vers lesquelles chacun lui a fait faire un
pas.
C'est une vieille légende qui entretient chez les
Japonais cette touchante coutume : Une jeune prin-
cesse , aimée de deux officiers , épousa le plus ri-
che et rejeta le plus jeune et le plus brave. Après
deux années de tyrannie, son odieux maître mourui
frappé par la foudre. Encore d'une éclatante beauté «
elle alla à un lointain pèlerinage pour s'y cacher
aux humains; chaque matin eUe traînait jusqu'au
prochain village le pauvre estropié qui s'offrait à sa
vue , et le dernier qu'elle amena à la fontaine sainte
de gjiérison fut celui qu'elle avait vu jadis si jeune
et si beau , mais qui , l'âme brisée par son refus »
était devenu fou et se mourait de faim sur les rou-
tes. A peine l'eau lustrale eut-elle touché ce mal-
heureux qu'il se leva tout guéri hors de sa charrette
de douleur, et alors seulement ils se reconnurent !
La divinité avait voulu récompenser l'âme charitable
de la jeune femme et le cœur chaleureux du jeune
guerrier. J'aime les légendes de ce peuple sensible :
l'amour et la guerre, voilà ses dieux 1
MIONOSKA. ' 249
Mais j'ai demandé en vain, par exemple, s'il était
une légende pour expliquer un usage général qui ^
nous a produit une bien triste impression. Les jeunes
Biles ont de beaux sourcils arqués et des dents blan-
ches comme des perles : mais dès qu'elles se ma-
rient , elles se rasent les sourcis et se laquent les
dents^ en noir d'ébène. Est-ce un symbole et une
cruelle renonciation au désir de plaire?...
Le temps passe bien rite dans notre course rapide,
grâce aux paysages toujours nouveaux qui viennent
égayer notre route , grâce surtout aux conversations
intéressantes de notre guide, plein d'érudition et
d'expérience. Il avait traduit toutes les annales des
légendes sacrées, mais le feu désastreux de no-
vembre dernier lui a tout détruit. Il me faisait
remarquer les statues de la déesse des voyages, in-
stallées de distance en distance le long de la route, et
autourdesquelles étaient suspendues des myriades de
sandales ; les pèlerins et les voyageurs offrent ainsi
à leur protectrice leurs vieilles chaussures de paille.
La halte se fit dans une belle tcha-jîa , au village de
Fouzisawa; tout y est si propre, si coquet, que nous
n'osons pénétrer dans l'auberge qu'après avoir retiré
nos bottes, à la grande satisfaction de nos hôtes.
Tandis que nos infatigables bettos baignent nos
chevaux , nous réussissons une magnifique omelette
de trente-cinq œufs, arrosée d'un peu de saki. Puis
nous reprenons notre route au grand trot, sur un
250 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO
cbemin fort animé, le long de la mer, sons des
roches , à Tombre de grands sapins. Jamais je n'ai
rencontré tant d'enfants ni tant de poissons ! Cest le
lieu du monde où la nature en a été le plus prodigue ;
mais comme tout est étrange dans ce pays , les en-
fants nageaient gaiement au milieu des lames qui
brisaient , et les poissons étaient à terre , et à che-
val, s'il vous plaît ! C'étaient de gros esturgeons à bec
pointu , de cinq à six pieds de long , dont deux suf-
fisaient à faire la lourde charge d'un vigoureux
cheval de montagne. Les Japonais sont très-friands
de poisson , qu'ils mangent cru ; on en conduisait à
Yeddo une longue caravane. Nous avons vu aussi
baler la seine, et nous pouvions nous convaincre par
nos propres yeux de la richesse poissonneuse de
ces mers orientales.
11 nous a fallu passer à gué un torrent qui a plus
de quatre cents mètres de large ; il s'échappait d'une
sombre vallée qu'on nous a dit être la plus fameuse
pour ses champs de thé : plus loin , de légers bacs
transportèrent d'un bord à l'autre d'une rivière toute
notre cavalcade. Que de jolies aquarelles on aurait
pu faire de tant d'épisodes et de points de vue char-
mants ! Bref, après douze-heures de cheval, une
série d'émotions toujours nouvelles et des spectacles
toujours pittoresques , après quinze lieues de mar*
che pour nos chevaux et nos bettos, nous aper-
cevions les toits de la ville d'Oudawara , les tours çt
MIONOSKA. 251
les donjons du manoir seigneurial qui couronne la
hauteur, dorés par les derniers rayons du soleil
couchant. Un grand pont de pierre se dessinait à
un quart de lieue : nous promettons un ichi-bou à
celui de nos bettos qui l'atteindra le premier. Mal-
gré la longue course qu'ils viennent de faire, ces
gaillards infatigables n'ont pas hésité à entamer la
lutte : oh ! tzqSolç o1>xvç Aj^£X).euç , a Achille aux
pieds légers i> , n'était qu'une tortue. en comparaison
des coureurs japonais ! Au milieu d'une foule im-
mense qui ne voyait que pour la troisième fois des
Occidentaux, nous arrivons, nous nous installons
dans une superbe tcha-jia : tout l'essaim des demoi-
selles, nos servantes, va, vient, voltige, se trémousse
comme une volée de tourterelles. Pendant qu'on
apprête un festin de homards et de riz , je tombe par
hasard sur un charmant kiosque de cette auberge,
ayant vue sur le jardin ; il y avait dans ce kiosque une
baignoire de bois , pleine d'eau : c'était bien tentant
après les fatigues du jour ! Comme je me préparais
à y entrer, deux servantes de vingt ans viennent
ouvrir un petit poêle d'argile qui se trouvait sous
la baignoire , y allument un feu bien flambant ;
bientôt l'eau devient si chaude, qu'au bout d'un quart
d'heure je sors de ce baîn-marie aussi rouge que les
homards dont je me réjouissais de manger. Les ti-
mides baigneuses m'ont alors offert deux serviettes
de papier cotonneux , qui n'étaient pas plus grandes
252 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
que la feuille sur laquelle je vous écris. C'était réel
lement très-drôle : mais les mœurs de Fintérieur du
Japon sont si candides, que rien ne nous semble
plus extraordinaire , et que la journée qui suit n'est
que la continuation du rêve de la veille.
Après le repas , chacun s'est étendu sur ses nattes
blanches avec une grande envie de dormir ; les bou-
gies renfermées dans de rondes lanternes colo-
riées s'éteignent, et plusieurs d'entre nous ronflent
déjà à côté de leur revolver. Tout à coup , une des
parois de papier glisse légèrement dans la coulisse,
et il entre. . . un homme aveugle, agitant une
petite clochette et sifflant dans une flûte aiguë :
c'est un masseur appelé pour nous par la gracieuse
hôtesse. Nous acceptons ses services, et, au bout
d'une demi-heure , il nous procure un doux som-
meil et un bien-être délicieux.
17 mai 1867.
Dès le matin, près de trois à quatre mille person-
nes se pressaient tumultueusement dans la grande
rue devant notre tcha-jia, pour voir des Occiden-
taux : au moment où nous avons paru, rien de
gracieux comme leur accueil !
Nous avons tourné autour des murailles à cré-
neaux du château seigneurial de cette province.
J'ai su à ce propos quelques détails sur le gouverne-
ment des fiefs japonais.
IflONOSKA. 253
Le daïmio est tenu de venir chaque année rendre
hommage au Taîkoun, de lui payer un certain tribut»
et de le suivre dans les guerres nationales ; mais il
est maître absolu dans sa principauté : à lui appar-
tient le droit d'exiger le service militaire, de régler
comme il Tentend la culture des terres, d'établir
des corvées ; en un mot, il a droit de vie et de mort
sur ses vassaux comme sur ses serfs.
Mais il faut dire à la louange des daîmios qu'ils
sont très-bons pour leurs sujets et qu'ils les traitent
très-paternellement.
Quant au fisc , voici comment il est établi . Pro-
priétaipe unique du sol que ses populations culti-
vent, le daïmio fait apporter dans ses greniers la
plus grande partie des récoltes, et il fixe à sa guise
un prix de... pour un picul de riz * et le paye au
producteur; puis, à certaines époques de Tannée,
il fait de grandes ventes publiques à l'enchère;
^ C'est en riz que le Prince paye lui-même son tribut annuel
au Taïkoun : il est curieux de voir, sur toute Téclielle de cette
hiérarchie coixipliquée de la noblesse japonaise, les appointe-
mentd se payer en nature. Depuis le chef temporel jusqu'à Tof-
fîcier de police à un sabre, ce n'est point par sacs d*or, mais
bien par sacs de riz que se compte le traitement. La mesure
adoptée est le > kokour , qui est égal à cent cinquante-lrois
litres et un tiers, et qui sert de base à toutes les évaluations. Le
domaine impérial est estimé à huit millions de « kokoust^ celui
de Mito à trois cent cinquante mille, celui de IVagato à trois
cent soixante-dix mille, etc.. enfin le revenu total du pays
monte à vingt-cinq millions de « kokous > , soit un milliard six
cents millions, de francs.
III. 15
254 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
alors son a bon peuple n vient acheter, pour sa
subsistance , cette denrée indispensable et la paye
un prix bien supérieur à celui auquel il a du la
vendre. Et, comme de juste, la différence fait le
revenu du a bon prince » . Ceci nous parait inouï ,
à nous Occidentaux ; mais ce serait se tromper gra-
vement que de croire que de tels principes de gou-
vernement choquent les idées des Orientaux, qui
n*en ont jamais connu d'autres; et Ton peut affir-
mer que , dans leur naïve simplicité et leur fidèle
dévouement au seigneur, ces populations paisibles
jouissent d'une grande félicité. Ce qui se comprend
plus aisément, ce sont les craintes qu'inspirent à la
nuée des samouraïs à deux sabres, petite noblesse
privilégiée, les idées européennes de commerce et
de gouvernement qui vont, si le Taïkoun continua,
la réduire à néant. De là, ces airs farouches ; de là
nos désagréables rencontres dans la ville sacrée !
Aucune figure farouche n'est pourtant venue nous
troubler aujourd'hui , quoique nous ayons rencon-
tré une foule de cortèges princiers avec tout l'ap-
parat féodal. C'est que nous sommes plus direc-
tement leurs hôtes, et que chez eux l'hospitalité a
le caractère sacré de l'antique Grèce. Nous avons
donc continué à suivre le Tokâïdo : jusqu'à présent
cette route avait été comme une allée grandiose
de quelque parc féerique; soudain elle est devenue
pour nous un sentier serpentant, par une pente
IftONOS&A. 255
abrupte, dans des montagnes sauvages ; des roches
rondes, usées et polies, brillantes et glissantes comme
une glace sous les feux d'un soleil ardent, en for-
maient Taffreux pavé. Nos pauvres chevaux pati-
naient en grimpant, tombaient, puis retombaient de
plus belle en essayant de se relever; nos bettos s*é-
corchaient les pieds ; il fallait s'étourdir par des cris
excitants et pousser de Tavant jusqu'au col! Enfin,
à mi-côte , nous trouvâmes un village sur le bord
d'un torrent et au bas d'une gigantesque cascade.
Là, nous achetons toute une provision de chaussons
en paille tressée dont nous enveloppons les sabots
de nos chevaux.
Nous avions suivi pendant sept heures les flancs
sinueux et escarpés d'une gorge profonde et silen-
cieuse; une forêt vierge la couvrait tout entière, et,
quand nous sortions par intervalles des sombres
fourrés, nous avions de belles échappées de vue sur
les précipices et les torrents.
Nous voici au col après un rude labeur : derrière
nous la longue gorge , la forêt d'un beau vert , les
cascades et la mer; devant nous, à cette hauteur
où le froid commençait à nous saisir, un grand
lac coupé dans les rochers avec des baies sinueu-
ses, puis de grandes crêtes dénudées avec des cra-
tères ouverts et de longues déchirures volcaniques
qui semblaient fendre en deux les flancs de la chaîne
de montagnes : à l'horizon du lac, le cône hardi de
236 PÉKIK. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Fouzi- Varna trancbait vivement sur ce tableau
varié et admirable. Il nous apparut d'abord tout
blanc de neige , se détacbant sur le ciel comme une
pyramide éclatante ; mais , tandis que nous cbemi-
nions, le soleil s*était couché derrière les monta-
gnes. Alors sa cime neigeuse a pris soudain des
teintes rosées : puis peu à peu la lumière s'étant
retirée de ce dernier asile, la gigantesque tète de la
montagne s'est dérobée dans les brumes du soir.
C'était vraiment un ensemble frappant par ses con-
trastes : Toeil en un instant embrassait à la fois, sur
les plans si tranchés de ce tableau , la neige éter-
nelle , le volcan avec la dévastation de la lave , la
forêt avec toute la fraîcheur de sa verdure.
Nous étions à Hakoni : une longue avenue de
cyprès et de cèdres longe le lac et mène droit à
une grande porte fortifiée, toute vernissée et bril-
lante, représentant peintes en écarlate les armes du
Taîkoun. Notre colonne chevauchant dans la sombre
et mystérieuse allée, fut arrêtée devant les insignes
sacrés par des hallebardiers en grand costume,
gardiens de ces abords seigneuriaux ! Il est vrai
que nous avions perdu notre escorte depuis une
heure, et que, même pour les Japonais, il est t[i{6-
cile de pénétrer dans les murs célèbres de Hakoni.
Ah ! voilà enfin notre bon vieux chef qui arrive sur
son cheval essoufflé : il se prosterne devant la porte
et trois fois touche le sol de son front. Puis il
MIONOSRA. 257
montre nos passe*ports aux officiers, qui nous de-
mandent de saluer les armes du Taîkoun et de ne
passer le seuil que chapeau bas; et nous voilà admis
dans Tenceinte sacrée. Notre halte ne fut pas longue
dans un endroit si cérémonieux , quoique la popu-
lation ait été fort polie et que les tcha-jias, aux bal-
cons donnant sur le lac, soient d*une splendeur
princière. Un sentier sablonneux nous fait entrer
dans la région volcanique : crêtes pelées et tortu-
rées, vallons formés dans les déchirures de la mon-
tagne d*où s'élevaient , comme des colonnes blan-
châtres, des tourbillons de vapeurs sulfureuses,
collines dont les flancs n'étaient qu'une nappe de
lave, tel est le paysage, si différent du précédent,
qui vient de se dérouler devant nous. Il était pres-
que nuit quand nous arrivâmes, au bout de notre
journée, au village de bains de Mionoska, le Baden-
Baden de Taristocratie japonaise, lieu désert dans
la saison froide, et inondé de baigneurs en été.
Certes, c'était une des choses les plus curieuses
â voir! Bâti dans une vallée très-profonde et sur
le flanc d'une montagne fort escarpée, le village n'a
que des escaliers de granit pour rues, et les mai-
sons, perdues au milieu des cascades, semblent
perchées les unes au-dessus des autres. Nous
avons dégringolé plusieurs centaines de marches
avant d'arriver à la plus belle tcha-jia, le grand
Casino de céans : oh ! jamais je n'oublierai ce coup
^58 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
d'œîl! Sur une profondeur de plus de cent mètres,
la tcha-jia se composait de deux belles galeries
ouvertes, liées en fer à cheval : là se prélas-
saient, dans le costume d^Adam et d'Eve, plus de
trois cents baigneurs et baigneuses, à peine sortis
de la douche du soir. A notre vue, ils ont appelé
toute une nouvelle recrue qui était, parait-il, à
barboter encore dans Teau, et la foule se pressa
curieusement et poliment autour de nous pour
nous contempler. Il y avait des princes, des prin-
cesses, des enfants, des jeunes filles. Nous deman-
dons si le Casino peut nous loger aussi; n:ais il ne
peut nous accorder cette faveur, ce que nous regret-
tons fort, car le local semblait bien amusant. Nous
remontons de nouveaux escaliers, nous trouvons
une autre tcha-jia plus modeste, habitée par une
centaine d'hôtes seulement : ils se promenaient
dans un beau jardin en terrasse, où une nappe de
fleurs grimpantes très-touflue semblait jetée sur
les ondulations des roches et formait comme une
tenture odorante. Tout cela était très-joli, mais
nous étions bien fatigués après cette journée ; aussi,
avant le dîner, me suis-je dirigé vers le kiosque
des bains. Les sources sulfureuses jaillissaient abon-
damment de terre; des conduits de bambou ame-
naient Feau toute fumante dans le kiosque. Là, des
baignoires carrées en bois , ayant environ un mètre
et demi de côté, .étaient enfoncées dans le sol, et des
lilONOSKA. 959
groupes folâtraient dans chaque casier d^ean cbaude.
Chacun de nous chercha une place dans une de
ces baignoires, et, avec la simplicité de Fâge d'or,
j'allai m'installer dans celle qui paraissait la moins
chaude. Dans ce petit espace d'onde limpide nous
étions six, trois Japonaises assez jolies, deux Japo*
nais, et votre très-humble serviteur ! Il m'a semblé
que j'avais sauté dans une bouillotte : en une mi-
nute j'étais cramoisi comme un chambellan , et
j'avais bien envie de me sauver; mais mes cama-
rades, rîeurs et rieuses, entamèrent une conversa-
tion à laquelle je ne comprenais pas grand'chose;
je répondais par ma phrase habituelle, qui a tou«
jours eu un plein succès.
Ce bon bain chaud me reposa autant qu'il me
fit rire...; puis, après un dîner que nous trou-
vâmes exquis, nous exécutâmes dans notre kiosque
une représentation gratis pour le nombreux public
de baigneurs qui venait nous admirer. Toutes les
parois de papier furent supprimées; nous étions
comme sur une estrade illuminée ; on improvisa des
feux d'artifice, on organisa une loterie et une foule
de jeux qui faisaient rire nos aimables spectateurs.
Comme les Japonais sont très-forts sur les lois de
la politesse, ils voulurent nous rendre une fête de
leur cru, et aussitôt apparurent des danseuses en
costumes éclatants, peignées, peintes, poudrées,
décorées h ravir, et jouant du sam-sin , sorte de
SeO PÉKIN. TEDDO SAN FRANCISCO.
guitare criarde. Puis estrenule chiri-fouri, la danse
classique du Japon ! C'est assez difficile à décrire :
cela ressemble au jeu vif de la a mora » italienne,
à la (( parole volante » , à u pigeon vole » , etc. , mais
avec quelques petites modifications. Les danseuses
se divisent en deux camps, et , tout en dansant et
en jetant les mains en cadence comme pour se dé-
fier » Tune commence une phrase rhythmée qu'une
autre doit continuer, puis une troisième, et ainsi
de suite, de sorte que chacune contribue successi-
vement à improviser une cantate capricieuse et
folâtre, où Tesprit devient aussi vif que le geste. On
nous explique les bons mots à mesure qu'ils font
éclater de rire toute l'assistance ; mais voici un chan-
gement de décoration : dès qu'une danseuse s'est
trompée de rime ou de cadence, elle doit être
punie, et, pour gage, se dépouiller d'une partie
de ses vêtements. Peu à peu tout s'anime : l'amour-
propre de chacune est en jeu, les yeux jettent des
étincelles, et ce ne sont que fous éclats de rire. Voilà
la manche droite qui tomle, puis la manche gau-
che, puis Técharpe, puis la houppelande, puis la
giberne !... jusqu'aux boucles d'oreilles! et la der-
nière muse qui reste victorieuse sur le champ de
bataille, après avoir mis toutes les autres hors de
combat, est applaudie, félicitée et couverte de fleurs
par tout» l'assistance japonaise. Rien ne peut don-
ner une idée de la vivacité des gestes , des rires
MIONOSKA. 261
bruyants et du feu roulant de paroles de ces dan-
seuses s'agîtant à la lueur de belles lanternes de
couleur et au son d'une folle musique I — Sur ce ,
pas de mauvais rèies.
^ 18 mai 1857.
Baignade dès Taube; ce matin, nous n'étions que
deux ; une cascade d'eau glacée à côté du bain cbaud
a fait merveille ; puis , départ rapide ; nous voici en
voie de retour. Sur notre route, nous montons au
cratère de Hungo-zang/qui me rappelait le Tankou-
banprabou de Java; la chaleur y était suffocante,
des ondes de boue flottaient comme dans un lac in-
fernal, et leurs gros bouillons s'élevaient par étages
en mousseux glouglous qui formaient en une mi-
nute une cloche de la hauteur d'un homme, puis
qui éclataient comme une bombe, pour naitre de
nouveau. Nous avons approché des vapeurs une
branche d'azaléa rose qui a tourné immédiatement
au blanc pâle. C'est vraiment effrayant de se sentir
sur le bord du soupirail ténébreux par où s'échap-
pent les vapeurs affreuses du grand fourneau qui
est au sein de la terre. Depuis notre arrivée dans
ce pays, il ne s'est point passé une semaine sans
qu'on ait ressenti de légères osciUations à Yoko-
Jiama.
Nous avons dû aujourd'hui passer un autre col
15. .
262 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
pour rejoindre notre belle vallée d'avant-hier ; pen-
dant trois heures, nous avons descendu le flanc
abrupt de la montagne, tenant nos chevaux par la
bride et glissant sur les pierres usées sans pouvoir
nous arrêter. Chacun de nous est tombé deux ou
trois fois; mais heureusement les chevaux ne se
sont fait aucun mal. Enfin il faut faire descendre à
nos bêtes un escalier de quarante marches, et nous
voilà dans le joli village d'Atta, logés à la tcha-jîa
Miànàgiânà, un vrai palais, avec de grandes salles
tapissées de nattes blanches, et dont la charpente et
le treillis artistique des parois à jour sont en laque
superbe. Cette tcha-jia est cent fois plus belle que
celle de Meïaski, et je vous assure que, lorsque
entourés de vingt jeunes filles élégamment parées,
qui nous apportaient du riz et des gâteaux, nous
étions à diner dans une de ces belles salles, avec
la vue d*un jardin admirable devant nous, nous
pouvions nous croire dans la réalité de quelque
féerie d'opéra. Le jardin était le flanc même, le
flanc à pic de la montagne , couvert de petits arbres
pourpre et lilas, de bosquets nains, et tapissé d'un
gazon entretenu avec un soin minutieux. Six cas-
cades, chacune d'une double hauteur d'homme,
aménagées avec art entre de belles roches, se suc-
cédaient sur cette muraille de verdure et de fleurs,
et y brillaient comme de larges lames argentées..
Au bas était un petit lac, avec de petits ponts et de
MIONOSKA. 263
gros poissons rouges que nous estimions environ de
douze livres chacun.
' Nos yakonines, avant de se mettre en grande
tenue, allèrent se placer sous la cascade, et des
nymphes les y suivirent.
Quand la brume est venue, toutes les demoiselles
de la maison, en bande joyeuse, se sont mises en
cercle autour du petit lac, et ont battu des mains
bien fort*, en chassant devant elles le troupeau des
poissons; je ne comprenais rien à cette battue aqua-
tique, mais elles nous ont expliqué que chaque
soir elles faisaient rentrer leurs poissons au fond
d'une grotte taillée dans le roc artificiel, où ils res-
taient toute la nuit à Tabri des éperviers et des
oiseaux qui leur font la chasse. Oh! qu'il est donc
drôle ce peuple d'enfants, couchant ses poissons,
leur ordonnant de rester sages toute la nuit , et
allant à l'aurore, le lendemain, leur donner la clef
dos eaux.
Aous avons eu , malgré les masseurs, un peu de
mal à nous endormir; les yakonines, qui spupaient
dans une salle seulement séparée de la nôtre par
l'épaisseur de tringles de laque et de feuilles de pa-
pier, s'échauffèrent un peu trop la tête, grâce à de
nombreuses rasades de saki ; ils échangèrent quel-
ques vives paroles , et nous les entendîmes s'animer
si fort qu'ils ne parlaient plus que de se battre en
duel sur-le-champ avec leurs grands sabres. Trois
264 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
fois il a fallu que nous intervinssions et que nous
missions le bolà! Grâce à nos instances, cela a fini,
mais vers minuit seulement.
19 mai 1867.
C'a été une rude journée que celle du retour à
Yokohama; nos bêtes étaient harassées de fatigue,
et nouj avions encore vingt lieues à faire. Hier soir,
on avait dit : a Coûte que coûte il faut arriver de-
main. » A*issi, dès cinq heures, départ précipité, et
nous piquons des deux. Ces pauvres bettos, qui
n'avaient cessé de nous suivre, m'inspiraient une si
profonde pitié, qne j'ai fait tout au monde pour les
faire rester en arriére ; mais ces coureurs infatiga-
bles ont autant d'amour-propre que de nerf, et m'oni
dit que jamais «les chevaux ne les avaient vaincus
à la course » . Dans notre longue retraite par le To-
kàido, nous ne nous arrêtions dans les tcha-jias que
pour arroser nos excellentes montures de quelques
seaux d'eau.
J'ai vu aujourd'hui l'armée du prince d'Oudawara.
Elle faisait l'exercice à boulet dans la vallée d'un
grand torrent; la cible était à quinze cents mètres;
elle était rarement atteinte : on ne voyait que nua-
ges de fumée. Voilà qui enivre les Japonais! le bruit
et l'odeur de la poudre avaient fait tourner toutes
les têtes, et la petite armée seigneuriale était heu-
MIONOSKA. 265
«
reuse et étonnée de faire à elle seule tant de tapage.
Notre course fut si rapide que nous échelonnâmes
tous les yakonines de notre escorte le long de la
route et loin derrière nous; le vieux chef fut le
seul qui, avec son magnifique cheval noir, resta
notre fidèle compagnon.
Nous étions encore à quatre lieues de Yokohama,
que la nuit était déjà bien noire; nous poussions de
bruyantes clameurs pour dégager la route devant
nous; puis nous avons coupé au plus court par les
sentiers sinueux qui traversent les rizières, sautant
les fossés et passant des ponts formés de trois bam-
bous. Les pauvres gens qui se garaient enfonçaient
de deux pieds dans la bourbe. Au moment où nous
débouchions sur la baie de Kanagawa, la mer sem-
bla illuminée par de rougeàtres et vacillantes
lueurs; c'était une pèche aux flambeaux, pêche fa-
vorite des Japonais. On voyait des ombres se baisser,
se relever, passer en silhouette fugitive sur des bar-
ques légères; les unes semblaient agiter les torches
résineuses dont la mer reflétait les nuages d'étin-
celles; les autres brandissaient le harpon et lut-
taient avec les poissons ; le coup d'œil sur cette flotte
et sur ces ombres avait quelque chose de mysté-
rieux et de fantastique.
Deux jours après , le canon du Colorado reten-
tissait au large , et la rade lui répondait. Mais c'est
nous surtout qui avons répondu du fond de nos
266 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
cœurs, en poussant un immense cri de joie! Oui
certes , le Japon est le plus ravissant pays que nous
ayons parcouru dans tout notre voyage ! Oui, je suis
bien enchanté de Tavoir si bien vu et d'y avoir
passé un temps si délicieux! mais... le canon du
ColoradOy c'est le signal du retour vers l'Europe !
vers le a home » si chéri ! Maintenant enfin nous ne
nous éloignons plus, nous revenons ! Et il faut avoir
couru plus de quatorze mois tant de terres et de
mers, ne vivant que du souvenir des siens, pour
s'imaginer combien est grande la soif du retour ;
et, si les yeux sont éblouis par tant de beaux
spectacles, comme le cœur n'est pas là, mais bien
par délaies mers , au milieu de vous tous, hurrah !
trois fois hurrah ! et en avant pour le retour !
Nous pensions devoir nous embarquer immédia-
tement, et nous étions dans toute la presse fiévreuse
d'un départ pour l'Europe ; mais le gros monstre,
qui semble être le géant de la rade , doit prendre
ici un millier de tonneaux de thé et une immense
cargaison; nous ne partirons donc que le 25 au
soir. Pendant ce temps nous avons fait nos prépa-*
ratifs de départ et nos adieux à tous les amis que
nous laissons dans ce beau pays.
Un seul incident nous fit passer le temps de cette
anxieuse attente : ce fut un grand diner japonais.
Au son de la musique orientale, nous entrions
dans la grande salle d'une légation où une véritable
MIONOSKA. 267
illumination éclairait la table couverte de mets colo-
riés; il y avait là huit danseuses, accessoires obligés
de toute fête japonaise, toutes brillantes de fraî-
cheur et de costume. Elles étaient assises sur leurs
talons, avec un petit tabouret de laque devant elles,
et jouaient langoureusement de la guitare.
Sur des tables séparées , nous pouvions admirer
les tt pièces montées» que les Japonais aiment tant.
Une de ces pièces, qui avait bien un mètre carré,
toute en œufs, poissons, fleurs, oignons, carot-
tes, etc., etc., représentait un paysage avec perfecr
tion : il y avait des rivières en filaments d'oignons,
des canards mandarins en navets sculptés et pein-
turlurés, des champs de verdure , des ponts en bri-
ques de carotte. Un autre plateau représentait la
pèche. Sur un rocher de pommes de terre, perdu
au milieu de flots de mayonnaise, et écumant de
mousse de blanc d*œuf , un pêcheur halait un long
filet à mailles de navet et ramassait des myriades
d'hqitres crispées et d'épinoches sautillants. Enfin
voilà une grande barbue qui s'avance ! elle est con-
vertie en galîote ornée de mâts et de voiles gonflées
par la brise. C'est de tout cela que nous avons
mangé avec nos bâtonnets. Je vous fais grâce d'une
cmquantaine de plats d'un goût très-fin, mélangés
à dose faomœopatique d'écrevisses pilées, de sauces
et de poissons. Les demoiselles s'animèrent peu à
peu, grâce au Champagne dont nous les régalions;
2G8 PÉKIN. YEODO. SAN FRANCISCO.
elles dansèrent, firent la roue, chantèrent en chœur.
Puis , comme couronnement de Tédifice , nous
eûmes un chici-fouri ! Nous avions déjà emporté
comme souvenirs nos bâtonnets et notre serviette en
papier ; Tusage japonais voulait plus : Tamphitryon
nous fit escorter par un de ses ce kqtz-koî » , portant
pour chacun de nous une jolie corbeille ornée d^un
gros homard et d'un poisson. C'était une fort char-
mante fête et notre dernier morceau du délicieux
Japon.
X.
A BORD DU COLORADO.
Quelques notes sur le gouvernement du Japon. — La marche
du Colorado, — Sa machine. — La semaine des deux lundis.
— Deux mille francs pour une alouette. — Les repas en
douze temps.
Ainsi , le voilà déjà fini notre charmant séjour au
Japon ! La nature la plus luxuriante du sol , Tama-
bilité si originale de -ses habitants nous ont ravis à
chaque heure davantage.
Mais pendant ces trente- trois jours d'une vie
d'excursions, comment arriver à se rendre un
compte exact des grandes questions sérieuses qui
agitent ce pays? Comment lever, même un instant,
une portion du voile mystérieux qui enveloppe cette
terre vierge, si longtemps isolée des autres nations
du monde , et qui faisait son bonheur de son isole-
ment?
Je sens qu'il me faudrait de longs mois pour étu-
dier à fond un peuple chez qui s'est réfugiée la féo-
dalité, exilée des autres continents! — D'ailleurs,
ne connaissant pas la langue , et n'ayant pas occupé
une position officielle, qui peut seule donner la clef
270 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO.
des péripéties de la politique actuelle, je ne saurais
que vous envoyer à la hâte les premières impres-
sions d^un excursîoniste \
Je voudrais me tromper, mais je crois sincère-
ment que les Occidentaux ont apporté ici un élément
de troubles terribles , et que la révolution profonde
qui travaille toutes les classes de ce pays est en
majeure partie notrefait. Songez qu'il y a une tren-
taine d'années le Japon vivait seul, heureux et pro-
spère, sous des lois féodales qui faisaient d'une faié-'
rarchie politique une institution sacrée. Aujourd'hui ,
le cri d'alarme est jeté et se répand sur toute cette
terre pour la bouleverser. Au nom de la civilisation
de l'Occident, la révolution est aux portes du Japon
pour y soutenir un choc d'autant plus terrible qu^l
1 J'ai cru devoir laisser telles quelles ces notes rapides de
mon journal, quoique la face des chofes ait complètement
changé au Japon. Dans ce pays que nous avons parcouru à che-
val , le revolver à la ceinture , précédés de bettos vêtus d'un
simple tatouage, on construit aujourd'hui des chemins de fer,
et on vend des habits noirs ! — Ce n'est plus le Taïkoun s'ap-
pnyant sur l'aliiance étrangère pour faire la guerre au Mikado :
le Taïkoun a été battu, renversé; le Mikado. règne en maître...
et nous fait le meilleur accueil. Il n'est plus question , à ce
qu'il paraît, d'hommages féodaux, de vassaux et de suzerains;
il ne s'agit rien moins que de fonder le parlementarisme, avec
un Corps législatif, et d'inaugurer le suffrage universel dans
l'Empire du Soleil levant. Un de mes anciens camarades de col-
lège, M. Georges Bousquet, avocat à la Cour de Paris, vient de
partir pour Yeddo , appelé par le nouveau gouvernement , afin
d'introduire à forte dose dans les lois japonaises le Code Na-^
poléon.
A BORD DU COLORADO. , 271
est plus soudain et que, sans transition aucune, les
éléments les plus opposés du moyen âge et de notre
siècle vont se trouver en lutte.
De la Chine , où TOccident avait &it ses premières
armes pour la guerre immorale et ignominieuse de
Topium, il a donc fallu venir encore une fois à la
remorque de TAngleterre jeter le trouble chez une
paisible nation! Il a donc fallu, pour fournir un ali-
ment nouveau et nécessaire aux populations ou-
vrières comme à la marine marchande de la reine
des mers; pour voir toujours fumants, et encore
fumants , les fourneaux de Manchester ; pour con*
' traindre un peuple qui se suffisait à lui-même à
nous acheter nos produits, il a donc fallu forcer Feu-
trée du Japon, faire de notre volonté une loi, violenter
le commerce * et dire à un peuple : «Nous sommes les
plus forts, et, dans notre siècle, nous n'admettons
pas qu'une partie de la société humaine s'isole et se
retranche : nous venons vous imposer notre amitié ! »
^ Les statistîcpies les plus curieuses de notre commerce au
Japon seraient assurément celles d'il y a dix ans , époque à la-
quelle, — pour ne citer qu'un trait , — l'or n*y était acheté
par nos heureux négociants qu'à raison de quatre fois son poids
en argent, tandis que partout ailleurs il vaut quinze fois l'argent.
Aujourd*hui la France reçoit du Japon pour vingt-six millions
de soies grèges et autres, et pour vingt-huit millions de graines
de vers à soie en cartons. Ce second article est d'une impor-
tance capitale ; il est le contre-poids de nos mauvaises récoltes,
et la planche de salut de l'industrie lyonnaise.
Les importations générales en 1866 (cotonnades, lainages,
armes, métaux) sont de quatre-vingt-cinq millions de francs.
273 P ÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Cela est vrai assurément; mais le flambeau de la
civilisation occidentale ne doit-il pas aussi éclairer
le monde d*une si vive lumière que les ténèbres des
nations les plus lointaines soient chaque jour re-
poussées et dissipées davantage ? La force morale et
irrésistible des races supérieures ne doit-elle pas
conquérir avec le temps les autres races , les arra*
cher à leurs préjugés, à leur indépendance, et,
en développant toutes leurs ressources pour le pro-
fit commun , faire naître chez elles de nouveaux be-
soins dans Tordre matériel comme dans Tordre mo-
ral ? Cette crise terrible , cette révolution qui ,
comme un tremblement de terre, va ébranler le
Japon , ne sera-t-elle qu'une transition vers une
nouvelle prospérité , un travail plein d*iingoisses
d'où s*enfantera dans la douleur une nouvelle gé-
nération avec de nouvelles idées?
C'est là ce que je voudrais espérer pour Tavenir !
Mais avant d'envisager quelles peuvent être les con-
séquences heureuses d'u^e révolution si cruelle, je
crois devoir en quelques lignes retracer, pour mé-
moire, les principaux traits de Thistoire du passé.
Race guerrière et passionnée, les Japonais s'é-
taient déjà montrés, il y a quelques siècles, bien
supérieurs à tous les Orientaux. Ils avaient accablé
les Chinois de tant de défaites, que ceux-ci, même à
l'époque de leurs grands chefs mongols , durent
abandonner dans un rayon de vingt lieues toutes les
A BORD DU COLORADO, 273
côtes les plus proches du Japon *. Mais, après ces
exploits, il semble que cette nation n'ait plus voulu
que s'isoler du monde, vivre dans tout Téclat des
pompes féodales, et, se suffisant à elle-même , con-
server pour elle seule toutes ses richesses dans son
île sacrée!
Le Mikado, véritable idole, gouvernait avec
omnipotence ce riche pays : dix-huit grands daimios
se partageaient les provinces et rendaient , chaque
année , hommage au suzerain demi-dieu ! Mais la
passion guerrière devait se réveiller insensiblement
dans ces âmes batailleuses. Comme chez nous au
moyen âge, les seigneurs s'habituèrent à guerroyer
les uns contre les autres, et les fastes de la cheva-
lerie échmiffèrent toutes les tètes. Lorsque Ton re-
monte à deux siècles et demi de notre époque , les
mystères dont les races orientales enveloppent leur
histoire semblent se dissiper, et des faits succèdent
enfin à des légendes. Le Mikado qui régnaif alors
chargea un de ses généraux, nommé Faxiba , de sou-
mettre quelques daïmios rebelles : Faxiba était am-
bitieux, et , au lieu de porter la guerre à d'autres
ambitieux , il profita du pouvoir dont il était investi
pour se mettre à la tète du gouvernement. C'est là
< Jusqu'à présent , les rapports étaient toujours demeurés
Irès-froids entre la Chine et le Japon. Mais voici qu'en 1871,
il a été conclu entre ces deux grandes puissances de l'Orient un
traité d'amitié dont les conséquences ne saurai^t nous échap-
per. (Voir le Journal de Saint-Pétersbourg, mars 1872).
^4 PÉKIN. YBDDÛ. SAN FRANCISCO.
Torigine des Taikouns. L'heureux maire du palais
fit du Mikado un roi fainéant. Il exagéra encore
toute la splendeur religieuse dont le chef spirituel
de Tempire avait aimé à s'envelopper ; il le plaça
comme un dieu dans des palais magnifiques d'où il
ne devait plus songer aux choses de la terre , et
où il lui forma un entourage brillant de seigneurs
qui devaient lui composer comme une cour cé-
leste. Mais le fils de l'usurpateur rencontra un
usurpateur plus ambitieux encore , et il fut assas-
siné par le général Hiéas, son propre tuteur.
Hiéas consacra le pouvoir taïkounal : d'une
part il se sentit assez fort pour faire une sorte de
compromis avec le Mikado, qui fut forcé par là
même de le reconnaître; il le vénéra et lui rendit
hommage, il l'éleva encore plus haut dans les sphères
spirituelles; d'autre part,, il s'adjugea à lui-même
un pouvoir temporel agrandi. Aux dix-huit grands
daïmios de la vieille noblesse sacrée , il opposa la
création : P de trois cent quarante-quatre jeunes
daïmios auxquels il distribua fiefs et seigneuries ;
2*^ de quatre-vingt mille hattamotos ou capitaines
auxquels étaient réservés tous les emplois du gou-
vernement. Ainsi constitué , le nouveau pouvoir
s'amalgamait singulièrement avec l'ancien; l'éclat
de la chevalerie devint de plus en plus brillant ; la
force des choses avait fait un tout de deux élé-
ments opposés d'abord. La plus grande paix s'était
A BORD DU COLORADO, 215
rétablie dans cette belle région, où seigneurs et
chevaliers régnaient en demi-dieux sur une popu-
lation douce et laborieuse qui les vénérait et les
aimait.
' Mais voici qu'eii 1842 , tout à coup le bruit des
armes anglaises en Chine et de la guerre deTopium
est venu troubler le repos du Japon, qui ne voulait
que vivre dans Fisolement , et chez lequel les lois
sacrées défendaient comme un sacrilège Taccès aux
étrangers !
Dès que les Japonais apprirent l'humiliation de
la Chine, la puissance étrange des armes et des na-
vire» de l'Europe , et enfin le traité de Nankin, une
fraction du conseil taîkounal vit à la fois dans ces
événements une menace et un avertissement pour le
pays. De là^ naissance de ce qu'on a appelé a le
parti des étrangers )> , et résistance fanatique du
parti religieux et a national » .
Les uns , prévoyant que les Barbares ne s'en
tiendraient pas à la Chine et viendraient frapper im-
périeusement à la porte du Japon, comme l'avaient
fait les Portugais en 1644, les Anglais en 1674,
les Russes en 1805, enfin les Hollandais en 1844,
conseillaient de les accueillir, ou plutôt de les subir
en amis , et pour cela de réformer les lois de pro-
hibition.
Les autres, au contraire, criaient avec fanatisme
que les Chinois étaient des lâches et des chiens « et
276 PÉKIN. YEODO. SAN FRANCISCO.
qu'il fallait accueillir les étrangers... àcoupsdecanon.
I Le sort en était jeté ! ce malheureux pays était
divisé en deux factions contraires , et, pendant quel-
ques années,, les chefs de chacune de ces factions
devaient préluder par des duels et des assassinats à
notre apparition sur ces rivages.
En 1853, arrive la flotte américaine sous le Com-
modore Perry : grand embarras du Taîkoun Mina-
moto-Yeoski ! Il fallait qu'il se déclarât , aux yeux
du Japon tout entier, pour ou contre les Barbares.
Après une courte hésitation, il reçoit avec bienveil-
lance les communications du commodore; huit jours
après, il expire ! Personne ne doute que le prince
de Mito, chef des patriotes , ne soit pour beaucoup
dans le mystère qui entoure sa mort. C'était une
étrange mission que celle de Perry : moitié pour
réclamer un équipage naufragé, moitié dans un but
politique, en cas d'une guerre entre le Japon et
l'Angleterre, il était chargé de faire sentir au Japon
combien il lui serait utile de pouvoir compter sur
l'Amérique.
On ajourne la réponse à un an. En 1854 , il re-
vient, nouvel ajournement : il menace alors , et aus-
sitôt on cède. Ce premier traité autorisait l'établis-
sement d'un consulat dans la petite ile de Simoda,
une roche perdue sur la mer, en vue de l'ile
d'Inosima. Malgré cette sorte d'emprisonnement, le
consul américain ne cessa d'encourager le - parti
A BORD DU COLOK/tDO, SIT
étranger; de 1854 à 1858, il montra aux chefs de
ce parti tous les enseignements de la seconde guerre
de Chine, et parvint, à force de les intimider et de
grandir la puissance militaire de nos flottes, à faire
signer au Taîkoun un second traité.
Ce malheureux Taîkoun signa en juillet ; en
août il mourut assassiné ! Que de tristes préludes !
Si la prévision et la crainte de notre arrivée cau-
saient tant de meurtres , et dans de si hauts rangs ,
que serait-ce donc quand tant de nobles fanatiques
se trouveraient en contact avec les Barbares? L'Amé-
rique avait ouvert la voie , mais elle ne pouvait res-
ter longtemps avec une telle avance sur nous dans la
politique de TExtréme-Orient : en 1858, la France,
l'Angleterre et la Russie envoyèrent à la cour de
Yeddo des plénipotentiaires chargés de signer les
mêmes traités.. Le Taîkoun nous ouvrit trois ports
de son domaine particulier : Yokohama, Nangasaki
et Hakodadè , et promit de nous ouvrir en 1863
Hiogo, Osaka, Yeddo et Nigata.
C'est à partir de cette époque que notre histoire
est écrite au Japon en lettres de sang : six assassi-
nats en -six mois ! Des samouraïs venaient des pro-
vinces de l'intérieur pour venger les lois sacrées,
mettre un barbare à mort, puis s'ouvrir le ventre.
Us devaient passer pour des héros dans les fastes
de l'Empire.
Le gouvernement du Taîkoun se trouvait lui-
III 16
278 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
même en butte aux attaques les plus violentes des
daîmios patriotes. «C'est, disaient-ils, pour s'élever
plus haut et réduire à néant le parti national que ce
gouvernement seconde des fonctionnaires froids et
orgueilleux, des marchands intéressés et rapaces,
des matelots grossiers et débauchés. »
tt Quoique nous ne soyons que des êtres stupides
et dégénérés, ajoutait un de leurs manifestes, nous
observons cependant, sans leur porter la moindre
atteinte, les sages lois que nous tenons de To-chio-
gou. Il y a quelque temps, nous vîmes nos ports
envahis par une foule d'ennemis étrangers qui y ont
fixé leur demeure , et tout dernièrement, nous osons
le dire, le gouvernement corrompu du prince (le
Taikoun) a engagé notre royaume dans une voie
qui doit le mener à sa ruine, en signant un traité
de paix lequel autorise l'exportation des productions
rares qui font la richesse du pays.
D Si le gouvernement du prince n'a pas la force
de se débarrasser de ces étrangers, eh bien! nous,
s
qui n'avons pas la dix -millième partie de ses
moyens, nous nous chargeons de les exterminer.
y> L'année passée , si nous avons assassiné Ykam-»
mono Kami, c'est uniquement parce qu'il s'était
rendu tributaire des puissances étrangères, et qu'en
agissant de la sorte il s'était comporté en ennemi
audacieux de notre royaume, dont il avait juré la
perte.
A BORD DU COLORADO. 219
n Depuis, nous avons vu, sans pouvoir Tempê-
cher, rimmîgration prendre des développements
extraordinaires; et, dans l'entourage du prince, il
ne s'est trouvé personne pour dénoncer le fait.
Ceux-là ont assumé sur eux une grande responsa-
bilité qui ont renversé les sages lois de To-chio-
goû...
yi Tous les faits qui viennent de se passer , ce traité
d'amitié et de commerce... sont dus à Tineptie des
employés du gouvernement, le Gorodgio en tète.
» C'est pourquoi nous avons résolu de maintenir
les sages institutions de To-chio-gou : telle est l'opi-
nion de notre insigne stupidité. »
- ce Quel besoin d'ailleurs, disait un autre mani-
feste ' , de tolérer à Yokohama ces yakonines inso-
lents (les ministres des puissances étrangères)? A
des marchands il ne faut que des comptoirs. 11 avait
été expressément convenu que les traités de com-
merce conclus avec les étrangers fie devaient être
qu'une grande faveur qu'on leur accordait après
des demandes réitérées et humbles de leur part. Au
lieu d'accepter ces concessions comme une faveur,
ils osent dire maintenant que ces traités constituent
pour eux un droit légal; on peut leur permettre,
comme dans les temps passés , de gagner de l'ar-
gent sans trop voler.
^ Je dois la communication de ce« deux manifestes à l'obligeance
de M. Vasseur, inspecteur des Messageries impériales.
280 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
» Cest avec bien du regret que nous vous enten-
dons, depuis longtemps, faire allusion au mode de
gouvernement des nations étrangères , et parler
toujours de la concentration du pouvoir dans les
bureaux du gouvernement. Vous vous exposez par
là à d'amères critiques, et vous excitez les défiances
de vos plus fidèles partisans. Y a-t-îl donc parmi
les nations étrangères des pouvoirs dignes de por-
ter le nom de gouvernement comme le nôtre? Est-
ce qu'elles ont un Mikado, auguste descendant des
dieux? Vous savez mieux que nous que Tautoritè
procède d'une seule source, le Mikado, qui a dis-
tribué son pouvoir parmi certaines familles. Que si
vraiment vous songiez à imiter les gouvernement»
étrangers, il faudrait de toute nécessité vous con-
sulter préalablement avec notre souverain le Mi-
kado, qui est notre chef suprême.
)) Nous désirons abolir les relations avec les étran-
gers. Leur présence au Japon n'a pas plus de rai-
son d'être aujourd'hui qu'à l'époque de leur arri-
vée. La seule difierence, c'est qu'autrefois ils
avaient des vaisseaux à voiles, et que maintenant
ils les ont mus par la vapeur : tant mieux! ils par-
tiront plus vite! w
Par suite de cette irritation du parti national , les
assassinats continuent de plus belle : le régent est
mfs à mort à Yeddo par des samouraïs du prince de
Mito.
A BOBD DU COLORADO. 281
Yeddo devient inhabitable à pause des meurtres
d'Européens; nos ministres y amènent leur pavillon
et se retirent à Yokohama.
En 1861, à la suite deTattaque de la légation an-
glaise par des fanatiques, tandis que des hommes
studieux commençaient à mieux connaître la lan-
gue japonaise, que découvre-t-on? Cest que, nous
croyant au Japon en vertu de traités conclus avec le
chef de Tempire , nous n'avions que la signature
d'un lieutenant général, qui n'avait point de valeur
sans la sanction du Mikado, et que nous étions dupes
d'une erreur complète.
Mais n'avions-nous pas un pied sur cette terre? Et
si nous l'en retirions, ne courions -nous pas le
risque de nous la voir fermée pour longtemps? En
somme , ces traités , nous les avions signés , notre
parole était engagée : nous ne pouvions point
reculer.
Si, dans la suite, la France demeure la plus cha-
leureuse observatrice de cette politique, on peut
dire que , dans le principe , l'Angleterre l'avait aussi
adoptée. Lord Palmerston demandait un jour à un
agent qui s'étendait trop longuement avec lui sur
l'organisation en apparence compliquée du gouver-
nement japonais : « Qui a signé nos traités? — Le
Taîkoun. — Qu'est-ce que le Taïkoun? — C'est le
plus puissant des daîmios. — Eh bien! répliqua
le premier ministre d'Angleterre, pourquoi cher
282 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
cher ailleurs le pouvoir auquel nous devons nous
adresser? Le Taîkoun a signé nos traités, nous
devons donc admettre qu'il avait te droit de les
signer, et, en le soutenant, nous lui donnerons la
force de les exécuter. »
Le contre-coup de cette politique fort juste fut
de resserrer plus étroitement Tunion du Mikado
avec la vieille noblesse.
Or, le Mikado qui régnait alors était jeune et ar-
d.ent : c'était une belle occasion pour lui de ressaisir
un pouvoir qui lui échappait chaque jour; il se sen-
tait appuyé par Timinense majorité des daïmios; il
s'agissait donc de se mettre hardiment à la tête du
parti réactionnaire, de personnifier en lui-même le
parti patriotique dontMito et Hori, deux princes du
sang le plus antique, venaient d'être les glorieux
martyrs : il fallait qu'il renversât le Taikoun !
Il n'osa l'essayer. Le Taîkoun d'ailleurs avait con-
centré toutes ses troupes à Yeddo, sa capitale, et
réuni autour de lui tous les daïmios qui lui avaient
promis de le soutenir. Cet homme énergique voyant
que désormais il pouvait non-seulement sauver,
mais consolider son pouvoir en s'appuyant sur les
étrangers, frappé des merveilles de notre civilisation
comme de la puissance de nos engins de guerre, avait
armé ses soldats de carabines et de canons, acheté
des vapeurs qui devaient terrifier ses rivaux ; il avait
de plus en plus engagé nos ministres dans sa poli-
A BORD DU COLORADO. 283
tique ; il n'hésita donc point h faire face à Torage
qui s'accumulait à Miako.
Le Mikado dut céder, et, au grand mécontente-
ment des daîmios de vieille roche, c'est d'une main
forcée et les larmes aux yeux qu'il ra/^)?/! solennel-
lement les traités de son téméraire lieutenant tem-
porel. Pour le Taîkoun, c'était la plus éclatante des
victoires : il tenait désormais d'une main plus sûre
les rênes de l'État ; il n'avait plus que des ennemis
isolés et divisés ; il avait pleine confiance dans l'ap-
pui des étrangers, et il se lançait à corps perdu, mal-
gré les préjugés, les suicides, les assassinats des
samouraïs, dans notre alliance !
Le châtiment infligé au prince de Nagato, chef
du. parti hostile aux étrangers, vient changer brus-
quement la face de la situation : la facilité avec
laquelle sont détruites les batteries élevées par ce
daîmio pour interdire à nos navires l'accès de la
mer intérieure, prouve au Japon tout entier que
nous avons non-seulement le droit, mais le pouvoir
d'exiger le respect des actes internationaux que l'on
voudrait déchirer.
Quant aux oscillations qui se succédèrent alors
dans les effets de notre alliance, je sens qu'en vous
les racontant, je me laisserais entraîner trop loin.
Ces événements nous montrent les derniers efforts
tentés par les représentants des vieilles idées japo-
naises pour s'opposer à l'introduction de l'étranger.
«4 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO.
qja'ils confondent a¥ec le trouble et le désordre :
tout est mis en œuvre pour rendre nos relations im-»
possibles.
Mais il est une cbose que j'ai par-dessus tout à
cœur de vous dire, c'est combien le ministre de
France, H. Léon Roches, arrivé ici depuis mai 1864,
a porté haut le nom et Tinfluence de la France.
Ancien officier d'Afrique, aux allures et à l'esprit
militaires, plein de franchise et de patience , possé-
dant par excellence les qualités qui en faisaient et
en font le diplomate le plus accompli pour com-
prendre les Orientaux et traiter avec eux , il n'a pas
tardé à « enlever )> les Japonais.
En très-peu de temps, il montrait au puissant
maire du palais et à tous les daîmios de son parti
combien ils pourraient vite, avec le secours de notre
instruction, de nos armes, de nos vaisseaux, se
rendre omnipotents au milieu des factions qui diu-
saient leurs ennemis. Et aussitôt un arsenal annexe
est fondé à Yokohama, un grand arsenal à Yokoska ;
on appelle notre mission militaire, et toute une moi-
tié du Japon nous achète par milliers fusils et ca-
nons, étoffes et produits de l'Occident.
Quant au Taîkoun actuel, c'est un homme de
trente-cinq ans, de belle figure et à l'âme guerrière.
Il est plein d'ambition , plein de bonté pour les
Européens, fermement convaincu que tout espoir
de grandeur est pour lui dans l'alliance européenne.
A BORD DU COLORADO. 286
et il a voulu consacrer son avènement par une chose
qui ne s'était encore jamais vue sur la a Terre sa-
crée » . Après avoir eu une première conférence
avec notre ministre seul, il a voulu se montrer en
personne aux Européens et a convoqué à Osaka , sa
résidence , tous les ministres étrangers . Les réceptions
ont été superbes, le Taïkotin charmant de courtoisie,
de noblesse et de distinction. Il a prononcé pour le
!•"■ janvier 1868 l'ouverture de quatre nouveaux
ports, Yogo, Osaka, Yeddo et un port de Touest, et il
a invité tous les plénipotentiaires à y préparer Tin*
stallation des nouveaux résidents européens. Une
moitié de nos officiers de la mission militaire s'est
rendue à Osaka; Torganisation de Tarmée, d'un
ministère de la guerre, l'acquisition de nouvelles
armes et de nouveaux vapeurs y ont été décidées.
Les ministres n'étaient pas encore de retour
d'Osaka quand nous avons quitté le Japon, mais un
vapeur de guerre japonais a apporté à Yokohama
la nouvelle de l'ouverture des ports, qui a fait grand
bruit, et celle de la meilleure entente avec le Taï-
koun, qui en a fait plus encore. Combien de temps
cette harmonie durera-t-elle, et la révolution est-
elle étoufice, ou... retardée seulement? C'est ce
que nous nous demandons avec angoisse, en quit-
tant ce beau pays. — Mais, en dehors des querelles
intestines entre daîmios, Taïkoun et Mikado, l'in^
dépendance future du Japon n'est-elle pas menacée
286 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
aussi par les agissements de la Russie et des États-
Unis d'Amérique ? La première de ces deux puis-
sances suit dans TËxtréme-Orient une politique qui
lui a valu déjà bien dessuccès^ mais qui lui en assure
de plus importants encore, si la Chine et le Japon
n'unissent pas leurs efforts pour y mettre obstacle.
L'agent du Czar au Japon n'a jamais résidé à
Yeddo, et il semble s'appliquer à séparer son action
de celle de ses collègues européens. Il n'a d'ail-
leurs que peu d'intérêts commerciaux à protéger,
et il s'épargne ainsi bien des conflits qui useraient
son influence, exclusivement réservée à un but poli-
tique. Ce but est d'étendre les possessions russes
en empiétant sur Je territoire nord du Japon. C'est
ainsi que le gouvernement de Saint-Pétersbourg est
parvenu à s'emparer de la plus grande partie de
l'île de Saghalin , qu'il occuperait aujourd'hui tout
entière si l'escadre anglaise n'avait fait en temps
opportun une démonstration significative. Mais
n'est-on pas en droit de penser qu'à la faveur de
telle complication facile à prévoir, la Russie ne re-
trouve bientôt une occasion favorable pour reculer
encore les limites de ses possessions dans l'Extrême-
Orient?
En cela elle est secondée parles Etats-Unis d'Amé-
rique, avec lesquels elle semble avoir contracté une
alliance étroite. Les États-Unis, j'en ai la conviction,
ratifieront toutes les annexions que la Russie essayera
A BORD DU COLORADO. Î87
de réaliser dans le nord du Japon, afin de s'assurer
à elle-même des ports ouverts pendant toute Tannée.
Ceux qu'elle possède en Mandchourie jusqu'au fleuve
Amour, et même ceux dont elle s'est emparée dans
l'île Saghalin , sont obstrués par les glaces pendant
quatre ou cinq mois de l'année. — Par compensa-
tion, la Russie ferme les yeux sur les tentatives ac-
complies ou à accomplir par les Etats-Unis pour
s'immiscer dans les affaires intérieures du Japon et
pour faire confier à des sujets américains quelques
hautes fonctions dans le gouvernement japonais.
Puissent tous ces- dangers être écartés d'une terre
où il y a tant d'éléments de bonheur auxquels nous
devons nous efibrcer de donner essor ! Puissent Tin-
telligence et le travail, encouragés par l'action dé-*
sintéressée des puissances occidentales, se faire
place sous le soleil du Japon ! Alors s'amoindrira et
finira par disparaître la classe oisive et ruineuse des
samouraïs. Alors le Japon déchirera les langes qui
l'enveloppent, et il sortira de la féodalité du moyen
âge pour entrer à pleines. voiles dans la civilisation
moderne.
En mer, 28 mai 1867.
Pendant que je me hâtais d'écrire pour vous ces
quelques notes, le grand navire qui nous berce nous
emportait rapidement bien loin de l'Empire du
288 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
a Soleil levant)). Nous venons de visiter pendant
sept mois le vieux continent des terres asiatiques ;
nous venons d'étudier la transformation que font su<r
bir aux races anciennes de TOrient les hardis pion<r
niers de la civilisation moderne de TOccident :
maintenant nous sommes emportés vers de nouveaux
spectacles; nous allons traverser le Pacifique, et, en
vingt jours, nous espérons franchir les deux mille
trois cents lieues qui nous séparent du nouveau
monde! Là, nous aurons à voir dans la plus jeune
province de la jeune Amérique tout le développe-
ment , sur une terre neuve , des races occidentales
régénérée^ par la liberté.
C'est donc le 25 mai, à cinq heures du soir, que
nous levions Tancre en rade de Yokohama. Tous nos
amis les officiers français étaient venus nous dire
adieu à bord : le canon a résonné, et avec ses nuages
de fumée se sont dissipées dans la brume les mon-
tagnes de ce beau pays.
.C'est toujours avec bonheur que je me retrouve sur
rOcéan : il repose mes yeux fatigués des spectacles
delà terre, et ici du moins j'ai le temps de rappeler
tous mes souvenirs et de vivre avec eux. Depuis qua-
torze mois de voyage nous avons passé plus de deux
centsjoursà la mer ! c'est assez pour donnerl'habitude
de cette vie qui m'était inconnue et qui est devenue
pour moi un vrai plaisir. Notre navire est réellement
magnifique ; c'est le plus grand sur lequel je me sois
A BORD DU COLORADO. 289
encore trouvé : nous y menons une vie de château,
seulement le château se promène et nous promène
sur cette plaine immense dont Taspect ne me lasse
point, car j'y trouve une variété infinie d'aspects,
grâce aux perpétuels changements de la lumière, du
ciel et de TOcéan. La conversation avec des voya-
geurs venus de toutes les parties du monde , Finté-
rêt de la navigation , et puis le spectacle , toujours le
même et toujours nouveau , des magnifiques cou<^
chers de soleil , sont les distractions de chaque
jour.
Je reste toujours tard sur notre vaste pont , etje
me couche heureux en me disant que je stiis chaque
soir de cent lieues plus près de la France!
11 faut maintenant que je vous décrive notre
géant, le Colorado ^ qui vient d'inaugurer si heu-
reusement la première ligne de vapeurs entre l'A-
mérique et la Chine. Figurez-vous un navire à
lignes d'une grande élégance et d'une longueur de
cent dix mètres. Tout l'avant de cette vaste coque
est consacré aux passagers chinois ; des entre-ponts
bien aérés, bien peints, bien lavés, y sont disposés
pour contenir douze cents Chinois, qui, comme vous
le savez, émigrent en foule vers la Californie. Cha-
cun a sa couchette; ils ont leur salon où ils fument,
chantent et font de la musique ; mais ce qui est
agréable, c'est que non-seulement nous ne les voyons
jamais, mais encore jamais nous ne seutons ces
290 PEKIN. YËDDO. SAN FRAKCiSGO.
effroyables odeurs qui marquent la' piste de tout
fils du Ciel.
Au centre est tout remplacement de la machine ; le
cylindre unique a 105 pouces de diamètre et 12 pieds
de course. La pression de régime est de 12 kilogram-
mes par pouce carré; cela donne, pour la surface
du piston, 8,490 pouces avec une pression totale de
101,880 kilogrammes. Dans les circonstances ac-
tuelles, avec une détente variant de 4à 5 pieds sur
12, la machine donne 10 tours, ce qui fait 80 mè-
tres pour la vitesse du piston par minute, ou 1"333
par seconde. Si Ton divise cette expression vraie de
la machine par 75 kilogrammes , valeur du cheval-
vapeur, on trouve que le piston est poussé par une
force de 1,371 chevaux-vapeur. Avec le grand ba-
lancier suspendu, les frottements sont infiniment ré-
duits, pendant que le cylindre unique, qui les ré-
duit encore, permet avec une longue manivelle une
course de piston énorme. Nous sommes descendus
dans la longue galerie des 16 fourneaux, au-dessous
des chaudières , et en un instant nous avons été
couverts de sueur. Eh bien, ce navire de 4t,000 ton-
neaux, qui n'a cessé de filer avec une vitesse moyenne
de 11 nœuds, ne brûle que 35 tonnes de charbon
par vingt-quatre heures, résultat impossible à at-
teindre avec nos machines. Il n'a pas, comme tous
les steamers sur lesquels nous avons navigué, été
obligé d'une part de stopper pour renouveler ses
A BORD DU COLORADO. 291
feux , de Tautre de les activer davantage en raison
de la couche de sel qui se dépose généralement au
fond des chaudières, car il n*a jamais employé que
de Teau distillée. C'est vous dire que nous avons
une série de petites machines accessoires y sans par-
ler du robinet qu^il suffit de tourner pour faire
communiquer la grande machine avec la pompe à
feu y qui en un instant inonde tout le navire.
Pendant les six premiers jours, mer très-grosse
et brise très-fraîche, droit debout. Peu à peu le
vent tourne et adonne, puis calme magnifique. Notre
gros monstre, ne marchant qu'à demi-vapeur par
économie (la tonùe de charbon coûtant 125 francs
à Yokohama), fait encore ses 260 milles (120 lieues)
par vingt-quatre heures; fameuses enjambées sur
la carte.
Lundi 3 Juin iS67, à la môr,
370 lat. Nord, 177» 38' long. Ouest.
C'était hier lundi 3 juin. Un jour de plus a passé
sur nos tètes , et pourtant c'est encore aujourd'hui
\lundi Z juin. Surprise profonde des passagers, peu
forts sur les rotations de cette pauvre terre. C'est
que nous avons franchi, pendant la nuit, le ISO'^ de-
gré de longitude; nous entrons seulement aujour-
d'hui dans la seconde moitié de la surface de la
grande boule. 11 est midi ici, et nous déjeunon«
292 PÉKIK. YEDDO. SAi\ FRAXGISGO.
gaiement; il est minuit chez vous, et vous dormez
tous là-bas, sur les bords de la Seine. Voici ce qui
nous a obligés à retarder la date d'un jour, si nous
voulons être d'accord avec le temps de San Fran-
cisco, puis d'Europe. Depuis notre départ d'Angle-
terre, nous avons toujours couru à l'Est; cbaque
jour à midi il nous a fallu , suivant la distance par-
courue, avancer nos montres de cinq, dix ou vingt
minutes ; c'était la différence en longitude faite entre
deux midis consécutifs. Allant en apparence au-
devant du soleil, nous devancions cbaque jour de
quelques minutes l'heure à laquelle il se levait au
point quitté la veille, et toutes ces avances ajoutées
les une« aux autres auraient monté à vingt-quatre
heures à notre retour, après le tour entier du globe.
Nous aurons donc vu le soleil se lever une fois de
moins que les personnes restées au point de départ.
Mais aujourd'hui tout est remis en ordre, grâce à
notre répétition d'un jour. Nous n'aurons plus l'air
de vous arriver de la lune, et d'avoir perdu la con-
naissance du temps. Nous aurons eu, il est vrai, une
semaine de deux lundis. Quel bonheur si nous
avions été au temps du collège, et si c'était tombe
un dimanche !
Le premier trait de caractère que je remarque
à bord de notre navire, où la majorité des passagers
comme la totalité du personnel appartient aux Etats-
Unis , c'est la glorification perpétuelle de la patrie.
A BORD DU COLORADO. S93
Quand les Californiens parlent de San Francisco, ils
ajoutent presque : u Nous n'avons mis qu'un quart
d'heure à le faire ! »
Quant au capitaine du navire, il a une tenue et
un air comme il faut qui l'ont fait estimer et aimer
de tout le monde. Il ne nous avait pas produit cette
impression la première fois que nous l'avions vu :
à l'agence de Yokohama, il se trouvait dans un coin
au moment où nous venions nous informer du dé-
part. Et comme nous demandions le jour probable
de notre arrivée à San Francisco : a Vous pouvez être
certains, nous dit le capitaine, que le 15 juin, à six
heures du soir, vous serez arrivés à destination . n Pré-
dire l'heure de l'arrivée quand on a l'océan Pacifique
à traverser et toutes les incertitudes de la mer de-
vant soi pendant deux mille trois cents lieues, c'était
bien hardi ! mais je commence à croire qu'il tien-
dra parole ! En attendant, il passe deux fois par jour
l'inspection complète du navire, entre dans chaque
cabine, dans les cuisines, partout enfin , et son bâ-
timent est réellement brillant comme un miroir : la
mâture est grattée à neuf et le gréement irrépro-
chable.
Dans la société qui nous entoure, mêlée de mis-
sionnaires et de cabaretiers , de journalistes et de
mineurs enrichis, venus en Chine pour s'enrichir
encore plus , il n'y a pas de figures moroses.
Un type surtout est caractéristique : grand.
294 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
maigre comme nn clou dérouillé, cheveux plats,
longs et collants, figure osseuse et anguleuse, peau
de bouc , nez immense en bec à corbin, et au bout
d'un menton pointu comme le cap Horn, une bar-
biche rousse à raméricaine, tel est Têtre le plus sé-
rieux du bord le matin, le plus grotesque le soir. Il
nous raconte alors, avec un sourire enfantin et une
naïve intonation , la fièvre qu'il avait , il y a douze
ans, en Californie, quand il cherchait des lingots : il
en a trouvé de gros, bien gros... (sa figure s'illu-
mine) ; puis, avec un calme inouï : u Quelquefois,
n ajoute-t-il , on se querellait le soir au cabaret des
« mineurs ; et, tenez, à San-Francisco je pourrai vous
n montrer un a bar )) où un gaillard m'a donné un
') coup de poing : j'ai tiré paisiblement mon revolver,
)) je l'ai appuyé sur son ventre, j'ai fait feu, et, ma
)) foi, je l'ai tué raide. )) Ce bonhomme nous dit cela
dans un cercle de vingt personnes en ricanant bonas-
sèment et en paraissant trouver la chose fort natu-
relle. L'autre soir, on jouait sur le pont, par un
temps superbe, avec les dames : rien d'amusant
comme le geste rapide avec lequel il s'est mouché
au moyen de deux de ses doigts, puis a stoppé à
mi-chemin, ébahi de l'ébahissement des dames, en
cachant la main coupable. Mais ne plaisantez pas,
c'est un ce first class passenger y^ , et nous avons le
plaisir de le voir à notre table. Je ne sais s'il a réa-
lisé un beau magot en Chine. Toutefois cette âme
A BORD DU COLORADO. 295
innocente s'y est prise de tendresse pour les oiseaii]ç
du ciel. Il a rapporté dans une cage une grosse
alouette chinoise, parfaitement dressée. Je me sou-
riens fort bien d'avoir vu , sous mes fenêtres , en
Chine , quinze et vihgt pantins tenant une cage
sur leur maiii renversée, à la hauteur de leur figure,
et sifflant pendant quatre et cinq heures des airs
à ces oiseaux gris. Ladite alouette , il faut Fa-
vouer, chante à ravir et jamais le même air; elle^
imite le chat, le chien, siffle sur les tons les plus
charmants et les plus variés : on l'entourait chaque
jour, on la choyait, et, jusqu'aux dames, c'était à
qui attraperait des mouches pour elle. Notre malin
mineur, voyant que sa béte devenait la coqueluche
de tous les passagers, eut une idée superbe, et ,
un jour, sans vergogne, fit circuler une liste avec
deux cents numéros de loterie et l'inscription sui-
vante :
a A celebrated Bird , lately imported at great
» expense from China by an equally celebrated, but
îï exceedendly modest Trapper, will be raffled for,
fi on board Colorado ; the présent proprietor of Ihis
)7 valual)le ornithological spécimen, being entirely
w busted, is obliged to partwith the only thinghe ever
M loved, for filthy lucre : two hundred chances at
« two dollars each ' ! »
^ Un fameux oiseau , récemment importé de Chine par un
voyageur é<talement fameux, mais excessivement modeste, va
996 PÉKIN. YEDDO SAN FRANCISCO.
Le jour même, les deux mille francs étaient versés
dans la pocbe de notre compagnon de route, que cet
américanisme ne rendait pas plus embarrassé que
son coup de pistolet du temps jadis. Le soir, on
procédait à la loterie avec une grande animation : lui
seul fumant une énorme pipe allemande , vêtu de
son éternelle veste jaunâtre, nous regardait avec un
malin sourire en ayant Tair de dire : a Les naïfs! »
Inutile d'ajouter que je n'ai pas gagné Toiseau ; mais
il faut avouer que deux mille francs pour une
alouette, c'est un joli prix !
Un détail qui mérite aussi une description dans
notre vie de bord, est celui de nos repas. Un gong
(tam-tam) étourdissant, faisant vibrer les ondes so-
nores les plus bruyantes au-dessus de Tonde amère,
nous appelle : six tables sont garnies, et toute une
armée de garçons nous attend , rangée en bataille :
il y a des nègres à lèvres immenses et à gros ven-
tre; des blancs à barbiche, des mulâtres à favoris
et à faux-col. Le steward en chef, l'ordonnateur ,
un vrai personnage, est noir, et les blancs lui
obéissent au doigt et à l'œil, comme des noirs! Le
steward sonne un timbre: en avant, marche! chaque
être tiré en loterie à bord dn Colorado, Le propriétaire ac-
tuel de ce précieux spécimen d'ornithologie étant entièrement
ruiné , est obligé de se séparer, en échange de vil métal, de
la seule chose qu'il ait jamais aimée : deux cents chances, à
deux dollars chacune ! t
A BORD DU COLORADO. 297
garçon s'avance au pas; deux coups de timbre, il
dépose l'assiette; trois coups , il repart. Puis, un
temps, comme au tbéâtre. Un coup de timbre, vingt
bras s'avancent et restent suspendus comme pour
donner une bénédiction au-dessus des réchauds;
deux coups, enlevez et maintenez en position ! trois
cbups, en marche, en rang, au pas, réchaud en
main. Tout le diner est ainsi servi; c*est fort risible.
Un coup de timbre sonore ordonne la distribution
des fourchettes ; à un autre coup, soixante cuillères
s'abattent avec ensemble sur la nappe comme une
volée de pigeons ; deux coups de sonnette , et toutes
les lampes s'allument; trois coups, à dix heures
du soir, et tout s'éteint. Bref, c'est le timbre qui
règle et résume toutes nos actions à bord, avec
une superbe ponctualité. Je m'étonne qu'on ne
sonne pas pour que tout le monde soit endormi à
la fois.
Le temps est toujours magnifique : nous suivons la
ligne droite la plus parfaite du Japon à la Californie,
et c'est avec bonheur que, suivant des yeux le sil-
lage que nous traçons chaque jour dans ces eaux
si bleues, nous voyons les milles s'ajouter aux
milles, et diminuer ainsi peu à peu la distance qui
nous sépare de vous.
n.
298 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
13 juin 1867.
Aujourd'hui nous passons la (( Porte d'Or » qui
ferme la vaste, baie de San Francisco : la côte est
haute et escarpée ; ce ne sont que des crêtes de
roches pelées et des sables déserts. Nous avons été
prévenus de cette pénible impression. Mais, a-t-on
ajouté, c'est dans les montagnes de Tintérieur que
vous trouverez les plus beaiix sites du monde.
Tel est donc le premier aspect sec et monotone de
la Terre de TOr! Pourquoi faut-il que les terres qui
recèlent dans leurs entrailles les plus immenses
trésors, apparaissent toutes sous Faspect le plus
dénudé et le plus inhospitalier!
Au moment où le soleil se couchait , notre grand
Co/ora^o manœuvrait pour se mettre le longdu quliî
de San Francisco : la terre, les maisons, le ciel,
semblaient tous de la même couleur; jaune et vilain
aspect que celui de cette ville! Les tristes collines
quirentour;ent semblent vouloir l'ensevelir sous des
nuages de sable qu'une bise désagréable promène
en tourbillons dans les rues. — Ah ! quand on vient
de quitter les rivages si frais, si ravissants, si verts,
si féeriques du Japon , on éprouve une pénible im
pression en abordant la plage de la Californie. Nous
avons décidé de coucher encore à bord avant de
fouler un sol qui nous sourit si peu. Pourtant , vers
A BORD DU COLORADO, ' 299
les neuf beures du soir, nous avons voulu jeter un
premier coup d'œil dans la ville.
A peine avions-nous fait cent pas sur le quai, que
nous rencontrons une maison... en promenade :
le duc de Pentfiièvreet Fauvel m'avaient toujours
parlé de la facilité avec laquelle les Yankees pro-
menaient une maison tout habitée à travers les rues
et la campagne; j'y croyais..., mais je ne pouvais
me Timaginer. Eh bien,, c'est la première chose
que j^ai vue dans ce pays d'extravagance. C'était une
maison en bois , à cinq fenêtres de façade et trois
de côté, composée d'un rez-de-chaussée et d'un
premier étage ; il y avait de la lumière dans plu-
sieurs des chambres ; au premier, un bon citoyen à
barbiche de chèvre fumait une longue pipe ; en bas,
un ménage soupait en compagnie d'une bande
d'enfants. Pendant ce temps, la maison avançait de
quelques pieds : vous pensez que je me suis arrêté
pour voir un peu la chose; un cheval tournait en
rond à cent mètres de là et faisait virer un cabes-
tan ; un palan et un câble attiraient toute la baraque,
qui reposait ou plutôt glissait sur des rouleaux de
bois. Ainsi un seul cheval suffisait pour faire mou-
voir l'habitation de deux familles ; on m'a dit qu'on
allait mettre la maison au coin de la rue 277 et de
la rue 48, à trois kilomètres de là. Je n'en revenais
p§s, car ce n'était pas une de ces charrettes de
bohémiens que l'on voit chez nous, et je n'ai eu
300 * PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
(]u\à n:e retourner pour voir qu'elle était absolu-
ment semblable à toutes celles qui formaient la rue
dans laquelle nous étions.
A dix heures, nous étions au théâtre. Je confesse
que nous étions singulièrement ébahis. Huit grands
mois s'étaient passés depuis que nous avions
quitté TAustralie : nous n'avions cessé de courir les
pays plus ou moins sauvages de FOrient; aussi
sommes-nous restés en pâmoison devant les toilettes
étourdissantes et les fraîches figures des belles Amé-
ricaines qui remplissaient les loges. Nous étions
comme des Iroquois tombant au milieu des fêtes du
tt high life » . U y avait dans cette salle de spectacle
une élégance, un brillant, un parfum inouï de civi-
lisation dont nous ne pouvions plus nous faire une
idée.
Pourtant nous pouvions comparer encore la féerie
de rOrient à la féerie du nouveau monde ; car sur
la scène, c'étaient nos amis les Japonais qui faisaient
des tours merveilleux, et nous étions ravis de retrou-
ver en eux ce charme, ces manières douces et ai-
mables qui nous avaient fait tant aimer ce peuple.
Nous avons lancé de notre loge deux bruyants
a ohâïhô ! anàtà ! v à deux Japonaises qui étaient
tout intimidées sur la scène, et à l'instant leur
figure s'est illuminée de joie et leurs yeux sont
devenus étincelants à la vue de deux Compatriotes,
éblouis comme elles de spectacles si nouveaux.
A BORD DU ^0^0i?i4/)0, 301
Après le spectacle, nous sommes revenus nous
coucher à bord an' Colorado ; il nous semble que
nous allons respirer encore une dernière fois l'atmo-
sphère de TExtréme-Orient; et lorsque nous quitte-
rons ce navire, c'est au Japon , à la Chine, à Java et
à l'Australie que nous croirons dire adieu, ur le
seuil du nouveau monde.
XI.
SAN FRANCISCO.
Analogie entre San Francisco et Melbourne. — Premier aspect
des rues. — Souvenirs du général Mac-DoweU. — Départ
pour l'intérieur.
14 juin 1867
En débarquant sur une terre aurifère, aux États-
Unis, dans une ville civilisée, mon impression est
celle-cî : d'une part, nous allons trouver ici la répé-
tition peu modifiée des mines de l'Australie, les
récits d'une même fièvre de Tor , les mœurs excen-
triques des mjèmes mineurs ; de l'autre , après
Siam , Pékin , Yeddo , l'aspect des œuvres de la race
anglo-saxonne a quelque chose de quasi européen
à nos yeux, qui fait que nous croyons arriver dans
la banlieue de l'Europe. Le télégraphe et les jour-
naux quotidiens vous mettent rapidement au cou-
rant de ce qui se passe ici : nous vivons donc pres-
que de la même vie que vous. De plus, vous avez lu
tant d'œuvres remarquables sur l'Amérique, que je
crois bien faire en ne vous donnant pas dans mon
SAN FRANCISCO. S03
journal des détails qui ne seraient que la reproduction
de mes premières lettres, ou une pâle redite de cho-
ses admirablement peintes par d'autres. Aussi il me
semble que je rentre dans les sentiers connus du
commerce et de la politique; ce sera donc désor^
mais une règle pour moi, par égard pour vous,
de n'entrer ni dans le récit de ce que le télégraphe
vous annonce plus vite que je ne mets de temps à
vous V écrire, ni dans les considérations sur la
démocratie américaine qui m'intéressera beaucoup,
mais dont vous me saurez gré de ne pas tirer une
centième fois le cliché aujourd'hui vulgarisé.
Mes rapides impressions sur les différentes phases
de notre retour en Europe, voilà mon seul but, en
continuant à vous envoyer mon journal par chaque
courrier; j'espère presque le gagner de vitesse.
Comme premier aperçu, San Francisco ressemble
beaucoup à Melbourne, mais en moins bien. Une
seule rue est animée, c'est le boulevard des affaires,
Montgommery street ; les autres sont tristes et dé-
sertes ; elles sont traversées dans toute leur longueur
par deux et quelquefois quatre rails de chemins de
fer sur lesquels circulent de longs omnibus, moins
confortables que celui de Paris à Sèvres. Les hommes
sont habillés d'une façon vulgaire , et portent des
chapeaux de feutre en casseurs d'assiettes; quel-
ques-uns sont encore armés d'un revolver, mais c'esl
par simple religion de souvenir : car la mode est
304 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
complètement passée de s'entre-tuer, comme jadis,
en plein midi et en pleine rue. Cest aussi de Tbis-
toire ancienne que celle des prix fabuleux de toute
cbose : partout où il y a des mines d'or, cbaque babî-
tant vous raconte qu'à telle époque il a payé cinq
cents francs une paire de bottes, trois cents francs un
dindon, et deux cents francs par jour un domestique :
aujourd'bui, les conditions de la vie sont à peu près
les mêmes à San Francisco qu'à Paris.
18 juin.
Le général Mac-Dowell, qui a le commandement
de toute la côte du Pacifique, est venu voir le duc de
Pentbièvre ; c'est un ancien compagnon d'armes du
comte de Paris et du duc de Chartres, et nous étions
tout émus en l'entendant parler de ses souvenirs
de batailles et de son dévouement pour les princes,
tt Ah! votre père et vos cousins, disait-il, sont si
» sincèrement aimés par tous les Américains, que
» nous voulons venir vous dire nôtre-reconnaissance
» et notre attachement pour votre famille. L'Améri-
)) cain n'a pas les formes du langage, mais il a le
» cœur haut placé , et il n'en est pas un qui ne
T) veuille se souvenir de ce que les vôtres ont fait
y) pour nous. Quand on nous méprisait en Europe,
» quand on disait que nous allions <( to the devil » ,
» quand toutes les nations nous criblaient d'injures,
SAN FRANCISCO. 305
n nous les démocrates , des princes de race royale
)) sont venus franchement donner leur sang pour
» notre cause , combattre en simples càpitaines'dans
1) nos rangs pour la liberté. Dites-leur bien que nous
V leur en serons éternellement reconnaissants, car
)7 nous les avons vus pendant onze mois les premiers
n au feu, les plus infatigables, les plus avides des
» corvées du service militaire, et les meilleurs ca-
n marades comme les plus braves. » Mais, ce que je
ne saurais vous rendre, c'est la simplicité et Témo-
tion avec lesquelles parlait ce brave général , qui a
fait son éducation en France, qui a la physionomie,
les manières et le langage d'un Français. C'est lui
qui nous a fait remettre de onze jours notre départ,
qui nous a tracé tout le plan de notre voyage dans
l'intérieur et aux montagnes Rocheuses, et qui enfin
a voulu faire passer ce matin au duc de Penthièvre
la revue de plusieurs batteries d'artillerie.
19 juin.
Le lendemain de la revue , nous nous arrachions
aux charmes de la vie mondaine pour nous donner
tout entiers à notre voyage dans l'intérieur. Nous
nous embarquons sur un de ces fameux navires à
quatre étages, véritable maison sur l'eau, que les
Californiens affectionnent particulièrement, et nous
remontons à toute vapeur la baie du Sacramento.
XII.
LE WELLINGTON ÏA GIGANTEA.
La diligence de Stockton. — Fertilité de la plaine califor-
nienne. — Voyage à cheval dans la Sierra-Nevada. — Les
dimensions des arbres géants. — L*Yo-Semi(e- Valley. — Ses
cascades. — Un serpent à sonnettes. — - Vallée de Calaveras.
20 juin.
Nous débarquons de bon matin à Stockton : plu-
sieurs diligences attendent le steamer, elles sont
attelées de quatre et six chevaux ; en un instant ,
elles se remplissent de monde. Si tout chemin mène
à Rome , ici tout chemin mène à une mine d W.
Nous avons dans notre guimbarde des spécimens de
plusieurs nations, types de bandits les mieux accen-
tués: dans Tintérieur, sept ou huit Chinois fument
leur opium , portant pour tout bagage leur pioche
de mineur et le classique plateau-cuvette de fer-
blanc qui sert à laver le sable aurifère. Le langage
harmonieux, de TEmpire des Fleurs contraste sin-
gulièrement avec la conversation animée de deux
Mexicaines vêtues de mantilles, de chiffons de soie
verte, orange, bleue, écarlate, qui fument en ga-
zouillant. Sur rimpériale, une foule de mineurs
LE IVELLIMGTONIA GIGANTEA 307
yankees, ivres et débraillés, coiffés d'immenses
chapeaux mexicains dont les bords ont un mètre
de rayon, mâchent du tabac et le crachent sur nos
bottes. Tout ce monde. va dans quelque centre de
mines, à la recherche de la fortune. •
Plus loin, nous rencontrons des Français^ un sen-
timent naturel nous porte à nous rapprocher de nos
compatriotes. Bon, ce sont des insurgés de juin, ce Je
vous reconnais, vous, w dit Tun d'eux à Fauvel.
Et, en effet, Fauvel retrouve en lui un gaillard
qui avait voulu le jeter par-dessus bord , sur le
vaisseau le Triton,
Voilà la compagnie avec laquelle nous avons
voyagé tout le jour, compagnie d'élite pour les
bonnes manières, comme vous pensez ! La plaine
qui s'est déroulée devant nous, par une chaleur rô-
tissante, était couverte de moissons. Pendant des
lieues et des lieues encore, nous traversions le même
champ de blé, appartenant au même propriétaire :
la récolte était superbe, et je ne m'étonne plus que
cette Californie qui, il y a quinze ans, ne produisait
pas un seul épi de blé, et qui faisait venir toute sa sub-
sistance des États de l'Est, par Panama, soit devenue
aujourd'hui non-seulement le grenier de la mère
patrie, de la Chine et de l'Australie, mais presque
notre rivale jusque sur les marchés du Havre !
Elle exporte, année moyenne, des céréales pour
trente-trois millions et demi de francs. L'agricul-
308 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
•
ture est devenue la pins sûre et la plus produc-
tive des spéculations ; les progrès de la science lui ont
donné des machines admirables pour toutes les opé-
rations de Tannée , ce qui est la compensation de la
cherté du travail manuel : le manœuvre , en effet ,
gagne dix francs par jour au minimum. Mais le grand
auxiliaire de la culture californienne, c'est le cli-
mat; pendant cinq mois de Tannée, il ne pleut pas
une seule minute ; les fermiers promènent d'abord
leurs moissonneuses à vapeur sur leurs a Ranches »
étendus, récoltent, puis battent sur place! En un
jour de voyage on peut voir la récolte encore de-
bout, plus loin la récolte fauchée, plus loin les piles
de sacs attendant en plein air, depuis un mois ou
deux, la charrette de Tacheteur.
Nous avons rencontré plusieurs de ces singuliers
attelages appelés u Prairies-schooner » (la goélette
des prairies); quatorze à dix-huit mules, deux par
deux, traînent toute une procession de trois ou quatre
longues charrettes attelées en un seul bloc : cette
caravane porte sa provision d^eau avec elle et navi-
gue presque à la boussole dans ces plaines sans fin :
les conducteurs sont à cheval, vrais types de ban-
dits, le revolver à la ceinture. i
i Vers le soir , nous arrivions au pied des collines
qui mènent à la Sierra-Nevada, dont les sommets
neigeux étincelaient à Thorizon : nous avions
changé plusieurs fois de chevaux dans des a hacien-
LE WELLINGTOXIA GIGANTEA, 309
das » et nous avions vu les cahots devenir presque
chinois. Une veine d'ardoise, de plusieurs lieues
de large, traverse perpendiculairement la route
à peine tracée , et vous devinez la série de sacca-
des et de soubresauts que nous éprouvions. La cul-
ture a cessé; le pays est nu et rôti ; seuls des Chinois
en longues files viennent rompre la monotonie du
paysage : ils grattent et lavent le sable dans les lits
presque desséchés des torrents. Race âpre au gain
mais routinière, ils lavent pour la centième fois des
terres que les blancs ont déjà bien souvent boulever-
sées : ils gagnent de sept à dix francs par jour, et,
vivant sobrement de riz , ils espèrent revenir, au bout
de vingt ans, dans leur Céleste Empire, ou riches,
ou... morts. Car, chose curieuse ! aucun d'eux n'est
enterré sur le sol californien ; leurs plus belles éco-
nomies sont toujours réservées pour Tachât d'un
cercueil et le rapatriement de leur cadavre.
Bien tard dans la soirée, notre diligence déposait
son monde dans un village de mineurs, à la porte
d^une baraque de bois, à peine reconstruite à la
suite de trois incendies successifs. Ce lieu de dé-
lices se nomme « Hornitos i), qui signifie a petit
four » en espagnol. C'est la première parole vraie
que nous entendons dans ce pays, auprès duquel la
Gascogne serait terre d'Evangile. On nous avait dit
en partant que nous allions voir m la plus belle
campagne du monde », faire six lieues à l'heure;
)I0 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
et qu'il faudrait quatre hommes pour tenir les rênes
de nos chevaux! — Non, c'était plaine chinoise,
qu'on devait dire, quatorze lieues en quinze jours,
et quatre hommes pour fouetter!
21 juin.
A quatre heures du matin, la diligence repart, et
à midi nous sommes à Mariposa, à Fextréme limite
de toute espèce de route carrossable. Nous voulons
aller voir les fameux a grands arbres » et TYo-
Semite-Valley » dans la Si erra -Nevada, les deux
merveilles, paraît-il, de la Californie. Nous nous
hâtons donc de nous procurer des chevaux et un
guide; le guide est un Mexicain de bonne volonté,
nez busqué , teint couleur chocolat clair, œil faux ,
corps étique et brisé, revolver à la ceinture, cela
va sans dire , et grandes phrases redondantes à Tes-*
pagnole. Nos selles aussi sont mexicaines. La Cali-
fornie a gardé beaucoup de traits de ses premiers
conquérants. Nous nous faisons vite à ce harnache-
ment de cuirs et de banderoles , à ce pommeau
arabe : à ces a calcaneros » battant les flancs du che*
val, et à ces u zapaderos » (étriers) oii le pied est
emboité dans un monument de bois et de cuir des-"
tiné à le protéger du soleil et de la poussière. C'est
ainsi que nous gravissons les sentiers difficiles de
la Sierra; et grâce à cet accoutrement , nous repré-
LE WELLINGTONIA GIGANTEA. 311
sentons, sauf la figure toutefois, de vrais bandits
mexicains.
Le pays des montagnes devient sauvage; nous
galopons sous d'épaisses forêts de pins. De la plaine
hideuse nous passons à une nature verte et acciden-
tée ; la transition est rapide, comme dans une déco-
ration de théâtre, et la nature de la Californie veut
nous paraître aussi brusque dans ses speclacles que
ses habitants dans leurs manières. Bientôt nous tra-
versons des torrents desséchés, nés d*une avalanche
et morts avec elle; ce n'était qu'un chaos de roches
arrachées, de troncs d'arbres immenses accumulés
en ruine par le tourbillon ; puis nous côtoyons
des ruisseaux d'eau glacée découlant des neiges
et roulant un sable de pyrites brillantes comme
de l'or aux rayons du soleil. « Ah ! si c'était de l'or ! »
nous écrions-nous à tout moment ; car dans cette
terre que tous bouleversent et lavent pour trouver
le riche métal, on croit toujours fouler quelque tré-
sor. A chaque pas, nous faisons envoler des couples
de cailles ravissantes portant une aigrette noire sur
le sommet de la tète, et nous voyons une foule de
lièvres à grandes oreilles, appelés a prairies ja-
kasses?) (ânes des prairies). Il est assez curieux de
remarquer que dans cette Californie , la terre la plus
sablonneuse et la plus jaune qu'on puisse imaginer,
on s'est évertué à tout décorer du nom de prairies.
Nous rencontrons aussi des dindons sauvages, des
312 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
chouettes innombrables et des rats-écureuîls. Tout
d'un coup , nous voyons comme une colonne de feu
s'élever au milieu de laforêt, et la flamme embraser
le tronc d'un gros pin, qui nous apparaît comme un
gigantesque candélabre à mille branches. C'est notre
coquin de Mexicain qui s'est amusé à incendier un
bel arbre, pour le plaisir de détruire une belle
chose. Déjà le long du sentier nous avions remar-
qué des troncs brûlés , des traces de campements
des Peaux-Rouges ; ainsi après les dévastations des
sauvages, les blancs deviennent eux-mêmes les des-
tructeurs barbares de la forêt. Nous étions déjà
loin de ce vallon, que nous voyions encore la fumée
résineuse de l'incendie; qui sait jusqu'où le vent
aura porté la flamme envahissante dans la forêt
vierge?
Le soleil s'était couché , nous suivions les flancs
escarpés d'une sombre vallée, et nous ne pouvions
trouver la hutte d'un pâtre-chasseur où nous de-
vions passer la nuit; nous n'avions pour nous con-
soler qu'une nuée de moustiques insupportables.
Enfin nous arrivons. Le brave homme a du lait de
ses vaches, et un daim qu'il a tué le matin même.
Le torrent coule avec fracas à côté de nous ; quelques
Indiens, avec des bâtons au travers des narines et
des oreilles, se chaufient autour d'un grand feu
qui éclaire tous les arbres de la vallée. C'était un
sévère mais beau spectacle : ces feux , ces lueurs ,
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LE WELLÎNGTONÏA GIGâNTEA. 313
]a forêt, le silence de la nuit, cette troupe d'Indiens,
nos chevaux au piquet, formaient un ensemble plein
de sauvage mélancolie.
De bon matin, nous nous mettions en route pour
aller voir les Wellingtonia Gigantea, Sans être incré-
dules , nous voulions constater par nous-mêmes si ,
sur ce point encore, la Garonne n'avait pas arrosé
de ses eaux ces arbres californiens. J'avoue même
que je n'avais jamais cru bien sincèrement au Wel-
lingtonia du Palais de cristal de Sydenham.
Après avoir grimpé pendant deux heures dans
des sentiers sinueux , nous arrivions au sommet où
se trouvent ces grands arbres. Il fallut bien alors se
rendre à l'évidence ! Rien ne saurait donner une idée
du spectacle qui s'offrait à nos yeux : j'en demeurais
confondu. Nous avions l'air de pygmées à côté de
ces géants de la nature végétale : nos chênes les
plus majestueux , les sapins les plus élevés des
Alpes et des Pyrénées, les arbres à gomme de l'Aus-
tralie, sembleraient des nains accroupis sous leur
ombre.
Ils sont là au nombre de six cent douze, presque
en un seul bloc^ s'élevant comme de gigantesques
colonnes de cent mètres de haut. Quand on les voit,
on ne peut que les admirer! Mais il me faut pour-
tant vous donner des chiffres, et voici ceux qu*a
publiés la commission scientifique envoyée par
l'Etat pour mesurer ces arbres :
m. 18
314 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Le a Grizzly », le plus beau,. a onze mètres de
diamètre et cent dix mètres de hauteur. La pre-
mière branche est à soixante-dix mètres du sol.
Tous ceux qui Tentourent approchent de ces di-
mensions. Que de siècles il leur aura fallu pour
dominer de si haut la forêt vierge !
Mais, songez-y ! cent dix mètres ! c'est deux fois
la hauteur de la tour Saint-Jacques ! c'est plus haut
que la croix du dôme des Invalides; et le sommet
des tours de Notre-Dame pourrait encore s'abriter
sous la branche la plus basse ' !
Onze mètres de diamètre, c'est, si je ne me
trompe, la longueur d'une jolie salle de bal à Paris.
Figurez-vous alors un salon entièrement rond , de
trente-trois mètres de circonférence, creusé dans
un seul arbre, et le parquet de ce salon fait d'un
seul morceau ! N'est-ce pas merveilleux ?
Nous avons parcouru longtemps ce bois incroya-
ble, digne de l'époque des Titans. Par malheur, les
Indiens y ont campé jadis, et leurs feux allumés
au pied d'un grand nombre de ces arbres ont laissé
sur leur épaisse écorce de larges plaques charbon-
neuses. Mais la sève de ces rois de la végétation,
éternelle comme leur étemelle verdure , a résisté
^ La tour Saint^Jacques a 54 mètreâ de haut ; les lours de
Notre-Dame, 67 mètres âO; le Panthéon a, jusqu'à la naissance
de la croix, 80 mètres; et le sommet de la croix du dôme des
Invalides est à tOO mètres 70 centimètres du sol.
LE WELLINGTONIA GIGANTEA 315
aux années et aux incendies. Quatre cependant sont
tombés; sur Tun d^eux, nous nous somities prome-
nés quatre de front dans toute la longueur.; et nous
avons pu compter 68 mètres jusqu'à la première
branche. Un autre a pris feu, peu.de temps après sa
chute ; Fintérieur seul de Tarbre s'e.st consumé ,
toute Fécorce, épaisse de plusieurs pieds, bulbeuse,
et imprégnée d'humidité, s'est conservée intacte;
nous sommes entrés à cheval dans ce tunnel de bois ;
nos chevaux étaient grands, et nous sommes de
bonne taille; eh bien, en levant les bras nous ne
pouvions toucher la voûte qui nous couvrait. Voyez-
vous quatre cavaliers chevauchant dans cette im-
mense barrique!
A une heure, nous étions de retour dans notre
cabane; Je n'avais qu'un regret, celui de n'avoir pu
trouver quelque rejeton de ces gros arbres pour le
rapporter en France.- Mais je n'avais pas perdu de
vue mon idée. Aussitôt revenu , je prends à parti
notre homme des bois, et j'obtiens de lui, malgré
la chaleur et la fatigue , qu'il vienne avec moi sous
certain des géants où je pourrai arracher quelques
jeunes rejetons. — Ce n'était pas chose facile
que de découvrir une place où il y en eût, mais
ma peine ne fut point perdue ; à la nuit je re-
venais avec une soixantaine de brins verts sur le
pommeau de ma selle ; je les soigne comme des
enfants; nous les planterons à Sandricourt; nous
310 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
causerons sous leur ombre : je sais bien quel nom
je graverai dans leur écoree, et comme Ta dit le
chantre des Eglogues :
Grescent illo»- : crescetis amores!
Cèdres, vous grandirez : vous verrez chaque jour
Croître avec vous mou heur et grandir mon amour.
23 juin.
En attendant, il faut avancer. Nous montions
depuis le matin la Sierra-Nevada; nos chevaux
enfonçaient dans des flaques de neige, quand en6n
rVo-Semite-Valley se trouva tout à coup à pic, à
plus de mille pieds au-dessous de nous! Cest d'un
bloc surplombant que nous dominions ce grand
spectacle.
Cette vallée a quelque chose de diabolique et
d'austère qui semble envelopper tous les détails
pour ne laisser voir que de grands traits. Ce n*esl
pas la nature riche et féerique de Java; ce n*est plus
le coquet Japon ; ce n'est pas la Suisse avec ses
glaciers. ;^'est le grandiose du roc nu et aride!
On dirait que le Créateur, dans un moment de co-
lère, a donné un immense coup de sabre dans de
gigantesques blocs de granit. Il a fait une fente d'un
kilomètre de profondeur dans le roc : des parois
LE WELLINGTONIA GIGANTEA. 311
nues, à pic, tranchées comme un glacis, de trois
mille pieds de haat, reflètent les rayons du soleil^
tandis que le fond de la vallée est dans Tonibre
noire. C'est une de ces vues qui frappent sans
charmer et qui font presque peur... — Le grand
coup de Sabre a interrompu le cours des rivières
bouillonnantes! en un instant elles sont devenues
des cascades colossales, les plus hautes du globe.
Sur la paroi de droite du grand précipice étaient
les aiguilles de granit appelées « Cathedral-Rocks -n ,
vrais clochers naturels, et la cascade de upoh-ho-
no-ho )) qui a nçuf cent quarante pieds de hauteur :
Tœil peut suivre les grandes masses d'eau de la
rivière qui tombent en flocons avec fracas, et qui
étendent sur le roc nu le voile scintillant des cou-
leurs de Tarc-en-ciel. A gauche, la gorge semble
fermée par le bloc de granit cyclopéen du Tu-
Toch-nu-lale (noms indiens) qui a trois mille
quatre-vingt-cinq pieds de haut et qui semble
coupé au couteau. Enfin la chaîne continue pour
déverser au fond de la gorge un nouveau torrent
qui forme la grande cascade, tonnante au loin, de
rVo-Semiie (deux mille deux cent cinquante pieds)!
Celle-là est la seule qui ne tombe pas d*un seul jet .
elle s'interrompt deux fois , mais la première de ses
chutes est de mille quatre cents pieds : c'est splen«
dide!
Il nous a fallu trois heures pour descendre , par
18.
818 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
un chemin de chèvres, au fond de la gorge où coule
le torrent impétueux formé par tant de cascades. Là,
nous avions le sentiment d'être au fond d'un puits.
Nous trouvâmes dans cette gorge des cabanes de
bois; avec quel bonheur nous y entrâmes! Bêtes et
gens n'en pouvaient plus.
24 juin.
A cinq heures du matin nous étions déjà à cheval
au lac-miroir, qui reflète admirablement toutes les
roches environnantes, puis sous la cascade de FYo-
Sémite ; à deux mille mètres , on est déjà inondé
comme par une belle pluie d'orage : le tonnerre de
la chute est saisissant !
Peu après, nous avions une grande dispute avec
notre guide. Nous voulions partir sur-le-champ et
atteindre le jour même la prochaine étape , ce qui
nous faisait gagner vingt-quatre heures; mais lui ne
voulait à aucun prix, prétendant (et il avait raison)
que les chevaux en mourraient. Cependant nous
avions tant à voir avant le départ du steamer fortuné
qui doit nous ramener plus près de vous , qu'il nous
fallait tripler les étapes. Le Mexicain est resté de
deux heures en arrière , et nous avons galopé tout
le jour, harcelant constamment nos bêtes et suivant
seulement notre boussole. Ah! ma pauvre canne!
elle a rossé les poneys de Java , les reins des Chi-
LE WELLINGTONIA GIGâNTEâ. 319
nois , les flancs des ânes de Mongolie , des cha-
meaux et des chevaux de revue! Aussi elle en est
toute courbée : c'est que quinze lieues ventre à
terre dans les roches et les sentiers les plus affreux ^
c'est dur à faire; mais nous avions Tentrain de
l'aventure !
J'avais toujours mes soixante wellingtonia gi-
gantea dansant la cachoucha d'une façon désolante
sur le pommeau de ma selle : je les avais amarrés
dans une petite boite de fer-blanc qui me sciait le
genou; j'avais enveloppé le tout d'un bouquet de
fougères et de mon unique chemise de toile ; et à
chaque ruisseau, j'arrosais ma collection, qui résis-
tait ainsi quelque temps au soleil torride. Puissé-je
les rapporter vivants !
A six heures et demie du soir, nous galopions
encore dans un sentier tortueux ; tout à coup mon
cheval s'arrête court, dresse la tête et tremble de
tous ses membres : une musique de grelots arrive
alors à mes oreilles! Le duc de Penthièvre, qui ou-
vrait la marche, avait dérangé dans son sommeil un
serpent à sonnettes! Il était là^ à cinq pas de moi ,
enroulé quatre fois sur lui-même , agitant tout le
paquet des sonnettes blanches qu'il a au bout de la
queue , et levant la tête droite à deux pieds au-des-
sus du sol, il dardait avec rage son trident bleuâtre.
Ce charmant animal était d'un jaune verdâtre, et
gros à peu près comme le bras ; il faisait une musi-
320 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
que infernale à laquelle mon cheval et moi nous
nous sommes soustraits avec un enthousiasme re-
marquable; car j'avais entendu dire que quand un
serpent à sonnettes est en colère, joue de son instru-
ment et est enroulé sur lui-même, il prend ainsi
son point d'appui pour s'élancer sur vous comme
une flèche, et vous envoyer jouir de la félicité éter-
nelle avec vos respectables aïeux, beaucoup plus \6i
qu'on ne le voudrait.
• Mais nous voici de nouveau le long des ruisseaux
qui charrient de l'or et où barbottent les Chinois ,
gratteurs infatigables; quelques cabanes de bois pour
les mineurs nous indiquent notre étape, où nous
arrivons ruisselants. Nota , les chevaux tiennent en-
core bon : nous n'avons pas encore revu le guide
mexicain.
%5 juin.
Six heures de fouet nous ramènent aux routes
fréquentées et aux centres miniers. C'est un vr,ai
tour de force que nous avons fait là : nous retrou-
vons Fauvel à Coulterville , chez M. Coulter, le
père de cette jeune cité où l'on grille de chaleur.
Pour nous, nous étions à La Fayette Hôtel, un de ces
taudis de mineurs comme vous ne pourrez jamais
vous les figurer ; en attendant la diligence , nous
avons passé toute la journée dans l'eau. On fouille
les entrailles de la terre avec une ardeur fébrile
LE WELLI.XGTOXiâ GIGASTEA. 321
dans cette rôtissoire. Je comprends d*ailleurs cet
entrain : un petit puits de quinze pieds carrés vient
de rapporter 75,000 dollars (375,000 fr.) !
26 juin.
Nous venons de passer en diligence vingt heures
consécutives, et nous avons traversé successivement
Sonora, Murphy, des campements et des villes de
bois. La recherche de Tor a ici comme partout quel-
que chose de diabolique : le lit d'un torrent que
nous avons longé pendant des heures , n'est qu'une
série d'aqueducs, de roues de moulins, soit pour
élever l'eau, soit pour faire mouvoir des pilons
à quartz : mais il me semble que je reviens à
Ballarat !
Sortant des vallées agitées de la fièvre de l'or,
nous arrivons à Calaveras , sombre gorge où nous
pouvons de nouveau contempler de magnifiques
wellingtonia , ou washingionia gigantea. Ils sont ici
réunis en un groupe de quatre-vingt-dix; chacun
porte le nom de quelque grand homme; aucune
trace de feu n'est venue abîmer leurs beaux troncs.
C'est en 1852 qu'ils furent découverts par un chas-
seur d'ours ; ils ont été mesurés par une commis-
sion scientifique. Un d'eux , la a Mère des Forêts » ,
est celui qui a été dépouillé de son écorce pour le
Palais de Cristal : l'arbre est mort , il est à nu Jus-
322 PÉKIN. YEDDO SAN FRANCISCO.
qu'à cent seize pieds de hauteur et il porte la trace
de chaque coup de hache qui a arraché son enve-
loppe. C'était surtout celui-là que je tenais à voir :
il est parfaitement debout , et a cent neuf mètres de
haut , et vingt-sept de'circonférence sans Técorce !
Je ne puis vous énumérer tous ces géants : les
tt Trois Grâces i> , ^ les Sentinelles », le » Père des
Forêts n , ^ui a trente-huit mètres de circonférence ;
le tt Roi des Étoiles d , qui s'élève à cent vingt-deux
mètres; la a Vieille Fille», dont la ceinture virgi-
nale mesure vingt mètres de diamètre... et tant
d'autres ! Vraiment, je suis ravi d'avoir vu deux fois
un pareil spectacle.
Un de ces arbres est tombé dans un ouragan avec
un fracas épouvantable : il a creusé et comme broyé
la terre dans sa chute. Un homme situé à une extré-
mité parait tout petit vu de l'autre.
Une belle ruine encore, c'est la victime d'un autre
orage : trente-quatre mètres de circonférence à la
base ! En tombant , le monstre s'est cogné contre un
voisin qui l'a coupé net au point de contact ; c'était
à cent mètres du pied. Les cent mètres sont éten-
dus gisants parterre, et, à l'extrémité brisée, il me-
sure encore quatre mètres et demi de diamètre!
C'était évidemment le roi des rois, et l'on peut, en le
comparant aux autres, lui assigner cent trente-trois
mètres de longueur !
Enfin on a voulu couper l'un d'eux pour comp-
LE WELLINGTONIA GIGANTBA. 323
ter ses milliers d'années par la section : cinq hom-
mes ont dû travailler pendant vingt-cinq jours pour
rabattre : le tronçon scié a trente mètres de circon-
férence ! On en a raboté la surface , nous nous
sommes promenés là-dessus comme sur un immense
parquet, et il paraît qu'on y a donné une fois un
grand bal. — Mais on y a compté jusqu'à six mille
cercles concentriques, ce qui le fait remonter plus
haut que le déluge. Quel mystère ! Saints archanges,
j'entrevois des abîmes; je m'arrête.
XIIL
UINES ET CÉRÉALES. .
Sacramento. — Premier tronçon du chemin de fer du Pacifique.
- Cisco. — : Cinq mille Chinois en grève. — Nevada. —
Mines d'or hydrauliques. — Mines de mercure de New-Al-
maden. — Quelques chiCfres sur les productions califor-
niennes.
Nevada, 30 juin.
En deux journées de diligence, par de vilains
chemins sablonneux , nous avons traversé les comtés
d*Amador et d*£ldorado; à Latrobe, nous avons
trouvé le chemin de fer qui» en quelques heures
d'une marche fort lente, nous a amenés à Sacra-
mento, la capitale de la Californie. Cette ville est
fort laide , d'une monotonie désespérante , et d'une
grande saleté. De plus, une chaleur suffocante de
45" àTombre la rend pour nous plus odieuse en-
core : des myriades de moustiques et de punaises
qui nous dévorent , semblent seules s'y plaire.
Le matin, heureusement, M. Dussol, représen-
tant de la maison Sellière, et M. Robinson, associé
de M. Pioche, sont venus fort aimablement de San
Francisco pour nous conduire jusqu'au sommet de
la Sierra-Nevada, sur le parcours non encore ex-
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MINES ET CÉRÉALES. 325
ploité de ce qui sera le grand chemin de fer du Pa-
cifique : ils ont obtenu de l*administration une loco-
motive spéciale, grâce à laquelle nous allons avoir
la primeur de cette œuvre immense. En sortant de
la ville, nous voyons d'abord des digues élevées
pour la protéger contre Tenvahissement des eaux :
Sacramento, en efiet, est aunlessous du niveau
moyen du fleuve. Jusqu'à Colfax, le paysage n'a
rien de saillant; mais, à partir de ce point, la route
ne tarde pas à devenir fort curieuse : ponts-cheva-
lets à jour, en bois, solides et légers tout à la fois,
où il n'y a que juste la largeur des rails, et dont la
force consiste précisément dans une élasticité ex-
traordinaire; corniches hardies autour de la mon-
tagne appelée le cap Horn , et au-dessus des préci-
pices del'American River; courbes brusques, pentes
effrayantes; ascension à toute vapeur sur des ta-
bliers vertigineux qui surplombent avec mille pieds
de vide au-dessous d'eux; nature sauvage et rude,
mélangée» de sapins , de granit rouge , de sables
blancs, de neige et de gravier aurifère : tel est
l'ensemble de notre course à Cisco : en trois heures,
hous avions fait environ cent quarante kilomètres,
et nous nous étions élevés à une hauteur de cinq
mille pieds !
De Cisco au sonynet de la chaîne, il y a 27 kilo-
mètres sur le parcours desquels la voie s'élève en-
core de deux mille pieds. Là, nous voyons 5,000
m. 19
326 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
terrassiers chinois; sans eux, la construction de la
voie californienne eût été bien difficile et bien coû-
teuse à établir. On ne saurait s'imaginer tout ce
que font les Asiatiques dans cet État de TUnion : ils
y sont déjà au nombre de 40,000. Ils y ont formé des
associations qui tiennent à la fois des sociétés com-
merciales, des communautés religieuses et des cor-
porations de secours mutuels ; chacune de ces asso-
ciations (au nombre de six actuellement) a ses obli-
gations, ses règlements et ses registres ; le nom de
chaque affilié y est inscrit, afin qu'en cas de décos
le corps soit rapporté dans la terre natale. Mais sur
la terre étrangère , ils savent bien vite emprunter à
la civilisation anglo-saxonne ce qu'elle a de pire, et
ici ils n'ont rien eu de plus pressé que de se décla-
rer en grève : chaque terrassier gagnait jusqu'à
présent 34 dollars par mois ; aujourd'hui il en
exige 40; la Compagnie * n'ayant point le désir de
céder, les Fils du Ciel ont laissé les pioches plan-
tées dans le sable, et se promènent, les, bras croi-
sés, avec une insolence tout à fait occidentale.
Nous restons quelques heures au milieu des cam-
pements chinois, tout entiers aux pensées que font
< L*Ëtat donne 48,000 dollars de subvention par mille : on
nous dit que , dans cette partie montagneuse, le mille coule
environ 100,000 dollars. La Compagnie du «Central Pacific t tra-
vaille de l'ouest vers l'est, tandis queJa Compagnie de TUnion
prend son point de départ à Omalia sur le Missouri, pour s'avan-
cer vers l'ouest, jusqu'à ce qu'elle rencontre sa collaboratrice.
MINES £T CÉRÉALES. 327
naître à la fois et nos souvenirs récents de FEmpire
du Milieu» figé depuis des siècles dans son moule
' rétrograde, et la vue de ces Chinois enrôlés pour
Texèdtttion de la plus grande œuvre qu'ait entre-
prise la civilisation moderne.
; Le soir nous revenons par Colfax et Grass Valley
dans la ville aurifère de Nevada.
Nevada, 2 juillet.
' Si j'avais sous la main mon journal sur les mines
d'or d'Australie, je n'aurais qu'à remplacer les
noms de 1' » Albion )> et du a Black Hill )) de Ballarat
par ceux des mines d' « Eurêka et d' a Emperor » , des
environs de Nevada, pour vous donner la description
la plus exacte de cette vallée aurifère qui , depuis
1849, époque à laquelle l'or y fut découvert, a pro-
duit plus de 115 millions de francs ! Je passe donc
complètement sous silence nos descentes par des
échelles dans des puits de 900 pieds de profondeur
et nos promenades souterraines dans des galeries
qui côtoient des filons de quartz, pour vous parler
rapidement d'une « mine hydraulique » , mine toute
nouvelle pour nous, fort curieuse, et dont nous
avons été vivement frappés.
; Partis de bon matin de Nevada , nous nous enga-
geons dans la montagne , et après deux heures d'une
route pittoresque sous des bois verdoyants, nous
arrivons subitement dans une vallée jaunâtre , bou-
328 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
leversée, coupée de tranchées, et où Toeil au pre-
mier abord chercherait vainement autre chose qu'un
chaos de gravier.
Pourtant, à plus d'un kilomètre de distance,
sous une sorte de falaise abrupte de près de cent
pieds de haut, nous ne tardons pas à voir bouillonner,
comme un « gyser d'Islande » , une source immense,
d'où jaillissent des jets d'eau multiples.
En effet, de longs tuyaux de tôle, hermétique-
ment emmanchés les uns au bout des autres, pren-
nent naissance , à 6 kilomètres d'ici , à un vaste ré-
servoir alimenté par un torrent de montagne, et
conduisent au pied de la falaise des eaux qui, pous-
sées par une pression de 275 pieds d'élévation et
parles 150 mètres cubes du réservoir, s'échappent
avec une force énorme d'une lance relativement
étroite : à vingt pas, un homme serait tué roide par
le choc de* la colonne d'eau ! C'est avec ce moyen
nouveau, et d'une puissance mathématiquement co'
lossale, que les Californiens ont imaginé de a laver i'
les montagnes aurifères . Nous n'avions jamais vu
jusqu'à présent que l'opération. contraire, c'est-à-
dire, l'extraction laborieuse du minerai jusqu'à la
surface du sol , puis le lavage par fractions dans de
petits appareils, tels que moulins, usluices», cu-
vettes de fer-blanc, etc Mais ici, avec une har-
diesse de conception vraiment américaine, on atta-
que la montagne avec quatre , cinq et six jets
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MINES ET CÉRÉALES. 329
combinés qui font immédiatement dans ses flancs
une blessure profonde. Deux ou trois hommes suffi*
sent pour étayer et diriger les lances ; ils commen-
cent par creuser hydrauliquement une caverne dans
la partie basse de la montagne , en ménageant quel-
ques espaces qui deviennent des piliers provisoires ;
puis ils changent la direction «les jets; des blocs
énormes de terre se désagrègent et s'écroulent avec
fracas ; rien ne résiste à une action si violente , et
en quelques instants, on voit fondre comme du sucre
-des mamelons qu'il faudrait cent hommes et dix
jours de travail pour abattre : c'est merveilleux !
Les quatre jets de la mine du Blue-Tent» manœu-
vres par trois hommes, lavent par jour plus de
2,500 tonneaux de gravier aurifère; d'autres entre-
prises plus considérables arrivent à laver, par ce pro-
cédé, jusqu'à20,000 tonneaux dans le même temps.
Mais il y a forcément une grande irrégularité
dans le travail : tantôt des groupes d'arbres pétrifiés
sont mis à nu au sein de la montagne, et doivent
être déblayés; tantôt des blocs d'argile sont si
denses qu'on ne les peut briser qu'avec la poudre.
Telle est la première partie de l'opération , pour
laquelle les mineurs sont convertis en pompiers; la
seconde est des plus simples. On a creusé à l'avance
au pied de la falaise un chenal d'un mètre de pro-
fondeur et de 500 mètres de long; on l'a pavé en
gros galets, dans les interstices desquels on a versé,
AiO PÉKIN. YEDDO. SâN FRANCISCO.
sur toute réten4ue de chenal , une épaisse couche
de mercure, qui y demeure comme un lit fixe. C^est
par ce chenal que s'écoulent les masses d'eau qui
ont été lancées contre le flanc de la montagne; elles
entraînent dans leurs gros bouillons la boue jaunâtre
qui n'est autre chose que le sable aurifère : sur leur
parcours de 500 mètres, les paillettes d'or sont ar-
rêtées, absorbées par le mercure, qui s'amalgame
avec elles, tandis que les parties inutiles, gravier,
cailloux , argile , sont entraînées rapidement par le
torrent artificiel. Tous les mois on ferme l'écluse
du réservoir, les jets d'eau meurent, le torrent est
à sec, on recueille le mercure amalgamé, et on le
porte dans les laboratoires, où, comme vous savez ,
le mercure se volatilise et Tor pur reste.
Nous avons passé toute notre journée dans cette
vallée, guettant les éboulements, et ne pouvant nous
arracher à ce spectacle grandiose. Impossible d'opé-
rer avec moins de monde et des moyens plus simples
sur des milliers de mètres cubes de sable aurifère !
Impossible de convertir plus vite des collines et des
montagnes tout à Theure encore florissantes en une
vallée désolée, mais où le sable devient or ! .
New-Almaden, 7 juillet.
Après avoir vu tant de fois l'or s'amalgamer avec
le mercure, nous avons été tentés de visiter la con-
trée célèbre d'où s'extrait le mercure lui-même.
MINES ET CEREALES. 331
Tandis que tous les centres aurifères du globe sont
obligés de faire venir, à grands frais le lourd vif-
argent, qui est Tauxiliaire indispensable de Texploi-
lation de Tor, la Californie a Timmense fortune de
receler en son sein , et à peu de distance Tune de
l'autre , ces deux matières que la main de Thomme
rend si fécondes, en les rapprochant encore.
Nous avons donc pour la dernière fois dit adieu au
sable des paillettes d*or, et gagné rapidement la
ville de Sacramento ; là nous prenons un confortable
navire à quatre étages , YVo-Semite , et nous des-
cendons le beau fleuve à toute vapeur. La nuit était
déjà venue quand nous passions au confluent du San
Joaquin , et pourtant il y avait trente-neuf degrés de
chaleur. Je crois même que le thermomètre monta
encore plus haut pendant près d*une heure : des
boufiees brûlantes nous étaient apportées de temps
à autre par la brise , à. mesure que nos yeux décou-
vraient sur notre gauche une lueur qui se dévelop-
pait peu à peu avec une intensité extraordinaire.
Bientôt, en eflet , nous étions parle travers d'une
vallée où sur plus de trois kilomètres s'étendait
une ligne sinueuse de feu : les joncs desséchés et touf-
fus d'un ancien marécage flambaient avec un crépi-
tement incessant, et une fumée acre nous prenait à
la gorge. Qui sait où s'arrêtera cet incendie qui
chasse devant lui les serpents et les troupeaux? On
nous dit que dès qu'il approchera d'une zone plus
332 PfiKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
habitée , les populations accourront , et , faisant la
part du feu envahisseur, faucheront en avant de sa
marche un long espace qui , par son vide même ,
deviendra une barrière. Cependant le courant et la
vapeur nous emportent » et après huit heures et
demie de navigation qui nous ont fait parcourir
125 milles, nous rentrons dans San Francisco.
Là, pendant deux jours, nous assistons aux fêtes
anniversaires de Tlndépendance , pour lesquelles
les sociétés de tempérance et les clubs de fenians»
les pompiers et les orphéons, Tarmée régulière et
les zouaves californiens, les corporations de tous les
métiers ont déployé des milliers de bannières. Puis
des Français, et surtout M. Pioche, dont les con-
certs sont aussi remarquables que les diners, font
au Prince un fort aimable accueil
Le 6 enfin, nous sommes arrivés en chenôin de
fer, par San José , dans la vallée fameuse de New-
Almaden, rivale de TAlmaden d'Espagne, où nous
reçoit gracieusement et nous loge M. Butterworth ,
le a manager» des mines de mercure. C'est ici que
les Indiens nomades venaient jadis fouiller le sol et
se colorer de .carmin. Les Peaux - Rouges , sans
s'en douter, indiquaient ainsi aux races blanches la
richesse minéralogique d'un sol où des usines et
des condensateurs devaient rapidement succéder à
leurs campements sauvages. Le minerai se trouve
surtout dans les collines qui nous entourent, rami-
MINES ET CÉRÉALES. 333
fications du » Coast Range y)j dont ]e plus haut som-
met atteint de seize à dix-sept cents pieds. Les
roches qui les composent sont en majeure partie
des schistes magnésiens, quelquefois calcaires, rare-
ment argileux ; les fragments de fossiles qu*on y
trouve sont indéfinis et obscurs.
Nous entrons dans la mine par un large tunnel
horizontal , pratiqué dans le flanc de la colline , à
trois' cents pieds au-dessous du sommet; mais la
promenade ne tarde pas à devenir compliquée :
nous descendons par des escaliers inclinés à trente
degrés dans la direction du nord magnétique; des
petits filets de quartz ou de serpentine légèrement
colorés de rouge sont les seuls guides du mineur
dans la direction des terriers qu'il creuse, et où
nous circulons non sans peine. Des odeurs délé-
tères nous arrêtent par moments ; un contre-
maître trouve fort à propos àe nous raconter que
des fuîtes d'acide carbonique ont, en ce lieu même,
occasionné avant-hier la mort de deux travailleurs.
Ce récit ne nous empêche point de marcher pen-
dant plus d'une heure dans les galeries qui s'entre-
croisent et qui forment un parcours total de vingt-
cinq kilomètres dans les entrailles de cette chaîne
de collines. Nous voyons là des types de toutes les
races : des Anglais, des Allemands, des Français,
mais surtout des Mexicains d'un vilain aspect : plus
de dix-neuf cents personnes sont employées à ces tra-
19.
334 PÉKIN. YEDDO SAN FRANCISCO.
vaux. Tantôt le cinabre (dont s'extrait le vif-argent)
se trouve par couches entre des roches d-ardoise,
ou par blocs qui ne sont que du sulBte de mercure,
se composant de 86,8 parties de mercure et de
13,2 parties de soufre; tantôt il est eu poussière
coagulée par Targile et d*un rendement relative-
ment pauvre : de petits wagons roulant sur une voie
ferrée Tamènent de Torifice de la mine à Tusinc
elle-même. Là le minerai rouge cochenille est ré-
parti dans Tun des sept appareils construits en bri-
ques, et ayant coûté environ cent cinquante mille
francs chacun , oii s'opère la transformation. On
charge le four en introduisant le minerai par la
partie supérieure, à raison de cinquante mille kilo-
grammes par appareil. On allume les feux; en cinq
ou six heures, le nfercure se volatilise, et, grâce à
une série de casiers qui alternent, la condensation
s'opère dans de grandes chambres pavées, où les
rigoles reçoivent les ruisseaux brillants du métal
qui coule abondamment. Rien de joli comme les
couleurs successives qui s'offrent aux yeux dans
cette rapide opération. D'abord, le minerai est ver-
millon et solide; puis il passe de l'état de vapeur
nuageuse , s'attache à des parois couvertes, d'une
suie noire et tombe en gouttelettes argentines et
isolées qui , courant les unes après les autres ,
se groupant et glissant en zigzags saccadés et
capricieux jusqu'aux rigoles du plancher, sem-
MINES ET CÉRÉALES. 335
Ment alors des barres d'argent immobiles plutôt
que des ruisseaux coulants. Enfin, par une série de
cascades huileuses et régulières, il forme dans un
réservoir de huit mètres carrés un petit étang d*ar-
gent, qui est un miroir, et où viennent s'emplir
d'innombrables flacons, destinés à l'Australie, à
la Chine, au Mexique et au Pérou! — Au point de
vue des chiffres, les résultats de la mine de New-
Almaden sont magnifiques. Dans l'année qui vient de
s'écouler, 13 millions de kilogrammes de minerai
ont donné 1,266,000 kilogrammes de mercure,
expédiés en 37,000 flacons d'une valeur de 7 mil-
lions 600,000 francs. Depuis quinze ans , il est
arrivé plusieurs fois que la mine paraissait épuisée;
au bout de quelques semaines de recherches , on
retrouvait soudain la veine qui avait un instant
échappé. Mais l'expérience a montré que les masses
les plus riches de cinabre suivaient généralement
vers le nord une direction presque constante dans un
plan parallèle à l'inclinaison de la colline, à un angle
un peu plus élevé. A deux cents pieds du sommet,
on a trouvé un dépôt de cinabre mou, d'une richesse
extraordinaire : une charge de 50,000 kilogrammes
de minerai donna en un jour 460 flacons, c'est-à-
dire environ 15,000 kilogrammes de mercure!
En quittant New-Almaden et en traversant une
seconde fois les plaines fertiles qui s'étendent jus-
qu'à San Francisco, il nous semble que, dans notre
336 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
court trajet, la Californie se montre une dernière
fois à nos yeux sous les'deux traits saillants qui doî*
vent le plus nous frapper : les mines et les céréales.
San Francisco reçoit à lui seul les métaux qui
sont extraits des entrailles de la terre par plus de
trois mille compagnies, dans cette partie si riche du
sol des États-Unis comprise entre les montagnes
Rocheuses et Tocéan Pacifique.
L^or et l'argent extraits de* la Californie et
apportés à San Francisco, forment pour 1862 la
somme de 246 millions de francs, et pour 1864
celle do 356 millions, dont 79 millions ont été frap-
pés en or à la Monnaie de ce grand entrepôt auri-
fère. A ces chiffres, il faut ajouter une production
annuelle de 14 millions de tonneaux de minerai de
cuivre, d'une valeur de 5 millions de francs;
quant au mercure, 130,000 kilogrammes sont em-
ployés dans rÉtat, tandis que près de 10 millions
sont exportés!
Malgré des résultats aussi nets, il s'est fait ici une
réaction analogue à celle de l'Australie. La colonie
aurifère, après la fièvre de l'or, a cherché la vraie
richesse dans les trésors incalculables d'une colo-
nie pastorale et agricole. Sur une superficie de
113,000 kilomètres carrés que compte la Californie,
155,000 représentent des terres labourables et sus-
ceptibles d'une étonnante fécondité : 2,580 sont
déjà mis en culture et produisent 344 millions de
n
MINES ET CÉRÉALES. 337
kilogrammes de céréales. Comme dans toute entre-
prise naissante, l'irrégularité des productions et des
prix a été forcément Técueil de ces premiers efforts.
Cest ainsi, par exemple, que les prix qui avaient été
en 1863 de 14 fr. 10 Thectol. de froment (80 kilog.),
et 10 fr. 70 celui deTavoine (54kilog.),sont montés,
par suite d'une sécheresse, en 1864, à40fr. 10 pour
le froment, à 17 francs pour Tavoine! Quelles que
soient les variations et les souffrances premières,
malgré les exagérations de production ou de di-
sette d'une agriculture qui n'est pas encore assise,
n'est-il pas évident que la question des céréales cali-,
forniennes est absolument symétrique à la question
des laines australiennes, et que ce pays est destiné,
quand le chemin de fer du ci Central Pacific» sera ter-
miné, à peser d'une force réelle sur nos marchés de
céréales en Europe ? Comment pourrait-il en être
'autrement quand on songe que sa production était
égale à zéro, il y a vingt ans, et qu'à l'heure ac-
tuelle (1866) non-seulement la Californie nourrit
dans l'abondance plus de 380,000 habitants, mais
encore qu'elle exporte 327,500 barils de farine va-
lant 9,275,540 francs, — 2,558,022 sacs de froment
valant 20,927,990 francs, — et pour 3 millions et
demi d'orge et d'avoine?
Si l'on ajoute qu'elle possède déjà 1 , 1 00,000 bêtes
à cornes, 150,000 chevaux et 900,000 moutons;
33t PiEIX. TEDDO. SâX PlAXCISCO.
qa*elle prodoit 8 niîUions de livres de laine' ; qa*elle
récolte 3 millions d^oranges, qn^elle compte 3 mil-
lions et demi de pieds de vigne, qu'elle a les plus
beaox bois de constructions navales, qu'elle fournit
61 millions de tonnes de charbon, et que ses expor«
tations s'élèvent au chiffre total de 367,267,000 fr.,
on peut s'imaginer avec quelle facilité cette jeune
terre, reliée aux Etats de TEst, et parla à TEurope,
est assurée, comme sa sœur l'Australie , de la plus
admirable prospérité commerciale.
^ Snivant tes eipècet, les prix sont aiosi 6x6s : i fr. à i fr. 25
la livre en suint pour les mérinos; 90 centimes à ifr. 15 pour
la race américaine; 30 à 62 centimes pour la race métisse.
XIV.
MANZANILLO.
Une baleine blessée. — Les débris du c Golden-^ate » . — Des
prisonniers de guerre. — Promenade dans Panama. — Le
chemin de fer et les marais pestilentiels. — Rapide naviga-
tion jusqu'à New-York.
A bord du Sacramento, Océan Pacifique,
route de San-Francisco à Panama.
Le 10 juillet, nous nous embarquons gaiement
sur le Sacramento j magnifique navire de 2,600 ton-
neaux, à trois étages de cabines et chargé de près
de six cents passagers. C'est comme une ville flot-
tante , avec ses quartiers , ses promenades , son ani-
mation et ses plaisirs; aussi nous oublions presque
que nous naviguons. Au moment où nous nous
élancions dans la rade de San Francisco, le fort de
Black-Point hissa trois fois le drapeau tricolore en
rhonneur du duc de Penthièvre, et la brise légère
nous apporta par ondes intermittences les échos
animés de la Marseillaise que jouait la musique
militaire de la garnison ; c'est par cet air seul qu'on
croit généralement fêter les Français dans le reste
du monde.
3i0 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO
Nous nous amusons beaucoup delà variété infinie
(les toilettes des Américaines, qui, à bord, changent
quatre fois de costume et veulent toujours finir ta
soirée en dansant. Rien , du reste, de plus pur que
notre ciel et de plus calme que la surface de la mer :
nous glissons comme sur un miroir immense, et,
si ce n'était une chaleur étoufiante de quarante-
trois degrés qui vient un peu paralyser la gaieté de
notre cité nageante, jamais nous n'aurions eu une
plus belle traversée. — Ce soir, au moment du dîner,
toute la verrerie de nos longues tables reçoit une
multiple blessure : un choc soudain ébranle le na-
vire et fait pâlir plus d'un visage; tout le monde
grimpe sur le pont d'un air effaré; mais c'est sim-
plement notre avant quia donné sur une jolie baleine
ayant mal calculé sa route. Nous arrivons à temps
pourvoir encore, à vingt mètres du bord, le dos
grisâtre du colosse des mers , filant rapidement vers
l'ouest en lançant haut en l'air un jet comparable à
celui du bassin des Tuileries, tandis que son sillage
est marqué de grosses taches de sang qui veinent en
zigzag les eaux bleuâtres de l'Océan. Dans la même
soirée, nous comptons autour de nous une dizaine
de ces mammifères nageurs qui brisent et animent
d'une façon étrange la ligne en général si nue d'un
horizon maritime.
Le 16 au matin, nous nous préparons à entrer
dans la petite baie de Manzanillo. C'est là que, dans
HANZANILLO. 341
nos projets d'il y a un mois, nous comptions débar-
i]uer pour visiter à cheval la côte occidentale du
Mexique, et pénétrer le plus possible dans Tinté-
rieur : mais l'assassinat de Tempereur Maxtmilien
ne donne plus ici une seule beure de sécurité à son
cousin le duc de Penthièvre : nous renonçons donc,
mais avec chagrin, à un voyage qui eût été intéres-
sant.
En nous rapprochant du rivage , nos yeux distin-
guent de plus en plus une longue masse noire à
angles brisés qui gît sur Ije sable; ce sont les épaves
et la carcasse du Golden-Gate^ navire semblable au
nôtre, qui brûla, il y a deux ans, en ces parages.
Nous avons à notre bord des passagers qui ont
échappé à ce naufrage , et dont les récits sont pal-
pitants.
Le feu prit à Favant d'une façon si intense, que
la pensée de Féteindre n'était qu'une folie : à tout
prix il fallait échouer à la côte, et le navire y fut
lancé avec vertige. Mais la flamme, chassée de Fa-
vant à Farrière par la vitesse même, balaya si rapi-
dement sa proie, qu'il fallut, bien avant que d'être
près du rivage, s'engouffrer dans les canots trop
encombrés ou se jeter à la nage. Les passager;
étaient pour la plupart d'heureux mineurs qui rêve
naient enrichis : suivant la coutume californienne
ils avaient tout leur or, fruit de tant de sueurs et
d'avejitures , enfermé dans une ceinture pesante.
342 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
Ce furent alors des scènes horribles ; les uns, ne
voulant pas se séparer de leur trésor, bouclaient
une ceinture de sauvetage sous leurs aisselles,
sautaient par-dessus le bastingage, et coulaient à
pic entraînés par le poids; les autres, pleurant
à chaudes larmes et s'arrachant les cheveux, com-
battus entre Tamour de la vie et le désespoir de se
séparer de leur fortune, jetaient, puis reprenaient,
et rejetaient enfin sur le pont brûlant et leurs lin-
gots et leur poussière d*or; grâce aux ceinturés de
sauvetage, ceux-là furent sauvés ou à peu près;
beaucoup d'entre eux durent rester vingt-quatre
heures comme des bouées avec la moitié du corps
dans Teau, tandis que les requins, qui fourmillent
dans cette mer, venaient les happer par les jambes
et les broyer affreusement.
A midi , nous jetons Tancre dans une anse qui
ferait croire que nous sommes dans un lac : tout
autour de nous, de jolies collines verdoyantes et d'un
sauvage aspect semblent fraîches malgré une tem-
pérature torride; nous retrouvons là les effets mul-
ticolores de la charmante végétation tropicale. Mais
pendant que nous songeons à débarquer pour une
heure ou deux, nous voyons une grosse barque
s'avancer lentement vers notre steamer : une qua-
rantaine d'hommes, serrés les uns contre les autres,
s'y tiennent debout : la plupart sont en guenilles;
ils n'ont que des restes de vétBments européens om-
MANZANILLO. 343
bragés par d'immenses « sombreros n mexicains;
quelques-uns sont appuyés sur la garde de leur
sabre; tous, sous une barbe inculte, cachent des
traits osseux et amaigris; et une expression poi-
gnante, mélange de douleur et de surexcitation,
jaillit de leur physionomie hâve. « Mais ce sont des
Français!» nous écrions-nous à la ¥ue de leurs
traits et de leur tournure fière encore sous leurs
guenilles.
. Ils abordent, et avec une sorte de fièvre, ils esca-
ladent Féchelle à la suite d'un homme grand et
mince qui semble commander. A peine sur le pont,
toutes ces mâles figures se détendent, leurs yeux
se remplissent de larmes de joie; nous les enten-
dons qui se disent : a Enfin nous sommes libres! »
— Oui, ce sont de braves soldats français, captifs
depuis sept mois, traînés de prison en prison à
coups de plat de sabre, menacés chaque soir d'être
fusillés, oubliés au Mexique lors du rapatriement,
et parvenus après mille aventures, et grâce aux soins
actifs des consuls d'Espagne et de Prusse, à joindre
la malle américaine à Manzanillo. — Vous pensez
avec quelle émotion, nous Français , nous les rece-
;ons, de quelles étreintes nous serrons leurs mains,
et quelle même famille rayonnante de joie nous
formons avec eux !
Aussi voudrais-je aujourd'hui vous parler un
inst/int de ces braves, et vous raconter d'abord leur
34i PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO
douloureuse journée de combat, puis leurs longues
souffrances de captivité.
Le 18 décembre de Tannée dernière, dans la
contre-guerrilla des côtes du Pacifique, le combat
s'engage entre le corps de quatre mille bommes du
colonel juariste Parra et la colonne maximilienne
du lieutenant-colonel Sayn, composée de trois cents
bommes des 5* et 7' bataillons de cazadores (franco-
mexicains) , de deux cents hommes du 6* de ligne
mexicain, de deux pièces de A mexicaines, et de
cent gendarmes à cheval.
A dix heures du matin, le lieutenant-colonel Sayn
porte en avant deux compagnies , commandées par
le commandant Séré de Lanauze ' (celui-là même qui
a survécu , qui monte aujourd'hui à bord à la tête
des prisonniers et de qui je tiens ce récit). A deux
kilomètres de laCoronilla, cette petite troupe est
assaillie par le feu de nombreux cavaliers déployés en
tirailleurs, et par celui d'une forte infanterie : les
cazadores, déployés en tirailleurs derrière les murs
qui longent la route, ripostent en avançant et dé-
logent l'infanterie; les gendarmes chargent avec
assez de vigueur, mais sont repoussés; alors deux
nouvelles compagnies, commandées par les lieute-
' Avant la guerre de 1870, était capitaine au i^** voltigeurs
de la garde impériale, fit partie de l'armée de Meti, commande
actuellement le pénileacier de Bougie.
UANZANILLO. 345
nantsNoguès* et Arméria, se réunissent aux pre-
mières , et toutes quatre marchent en avant. Mal-
gré le feu nourri et Ténergie des tirailleurs impé-
riaux, les hauteurs environnantes se couronnent
d'un nombre toujours croissant d'ennemis. Le
lieutenant-colonel Sayn, qui se trouve à huit cents
mètres en arrière , ouvre alors un feu d'artillerie
qui, par malheur, ne produit aucun effet. Cepen-
dant à la tête de ]a colonne le combat continue avec
acharnement, mais les gendarmes indigènes se dé-
bandent et disparaissent, laissant les Français se
faire massacrer bravement : le commandant Séré de
Lanauze est blessé et a son cheval tué sous lui.
Le reste des troupes impériales mexicaines
voyant les Français trop engagés pour s'occuper
d'elles, en profite et se sauve, officiers en tète :
les deux cents Français restent seuls; trois fois,
au cri de : Vive la France ! ils chargent une posi-
tion formidable et sont repoussés. Tombent morts,
le lieutenant-colonel Sayn et six officiers; un plus
grand nombre encore tombent blessés. La valeu-
reuse troupe, décimée, escalade alors un cerrito
fortifié naturellement et offert par la Providence
comme un refuge ; mais l'ennemi ne cesse d'y faire
pleuvoir des balles. Pendant cinq mortelles heures,
les soldats, exténués de soif et de fatigue, ne tirent
1 A ëté blessé à Gravelotte et décoré pour sa belle conduite;
actuellement lieutenant au 75* de ligne.
346 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
plus qu'à coup sur pour prolonger la lutte; les car-
touches vont manquer. Quand la dernière est tirée,
il n'y a plus qu'environ quarante-cinq hommes sur
pied, en comptant parmi eux des blessés qui ont fait
le coup de feu jusqu'au dernier moment. L'ennemi
envoie pour la quatrième fois un parlementaire :
le chef juariste offre au commandant Séré de La-
nauze la vie sauve pour tous, et pour les officiers le
droit de conserver leurs armes.
Ces braves doivent céder , et peuvent dire bien
haut, et ajuste titre, que, loin de faillir à l'honneur
en se rendant, ils ont ajouté par ce long combat
inégal une émouvante page aux annales de notre
valeur militaire.
A la fièvre du combat ont succédé sept mois de
douleurs, d'ignominie, de mauvais traitements. Les
malheureux savaient que, peu de jours auparavant,
une colonne de cent trois hommes s'était rendue
comme eux, non loin de Zaicatecas : après leur avoir
promis la vie sauve, les juaristes les avaient dans
la nuit même passés par les armes! Oh ! que l'on a
eu raison de dire de ce pays que là. les oiseaux sont
sans voix, les fleurs sans parfum, les femmes sans
vertu et les hommes sans honneur !
Quant à nous, nous sommes heureux de penser
' aux bonnes journées que nous allons passer avec
nos chers blessés : le commandant Séré de Lanauze,
HANZANILLO. 347
le brave Noguës e! Taîmable de Morineau ^ viennent
surtout nous tenir compagnie dans le coin de la tente
que nous réservons pour les Français.
Avant de lever Tancre et de quitter la baie de
Manzanillo, nous avons sous les yeux un curieux
spectacle : une escorte de deux cents soldats jua-
ristes vient embarquer sur notre Sacraniento cinq
millions en dollars. d'argent : ces bandits d'Opéra,
vêtus du large pantalon de cuir fendu sur les jam-
bes, de la veste de cuir jaune, chamarrés de bim-
beloterie, et mettant tout leur luxe dans le serpent
d'argent qui coiffe leur sombrero , véritable chapeau
de meunier, ont une insolence qui n'a d'égale que
leur odeur infecte : ils traînent orgueilleusement
leur sabre autour de nous, tandis que les lourdes
masses de métal font peu à peu monter la ligne de
flottaison de notre gros navire.
Aspiawall, 25 juillet.
En quatorze jours de navigation sur les flots
calmes du Pacifique et par une chaleur torride,
nous sommes arrivés hier soir en rade de Panama.
Nous avons eu le temps de sauter dans un canot
indigène et de porter à bord du ce Kaikoura i) , qui
chauffait pour Sydney, des lettres destinées à notre
chère Australie; puis nous avons gagné la terre, en
disant adieu à l'océan Pacifique, et en songeant
* Lieufeaant au 9^ de ligne. .
348 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
qu'une étroite langue de terre nous séparait seule-
ment du dernier océan qui est entre nous et la
patrie.
• Nous eûmes quelque peine à atteindre le rivage .
tant la marée était basse : la nuit était sombre; mais
tout autour de notre barque, des requins , nous ser-
vant d'escorte, faisaient naître de leurs coups de
queue des lueurs phosphorescentes qui éclairaient
leurs ailerons et les silhouettes arrondies de leur dos.
Ces vilaines bé tes naviguaient de conserve avec nous
et venaient jusqu'à un mètre de nos avirons, prêtes à
happer sans doute le premier qui se laisserait chofr.
Une fois débarqués, nous fîmes une promenade dans
les rues fétides de Tépouvantable trou qui s'appelle
Panama. A côté de cabarets horribles où une po-
pulation de matelots et d'aventuriers se complaît
dans l'ivresse, les naturels sont entassés dans des
huttes éclairées faiblement par des mèches trempées
dans l'huile de coco, et où un même hamac berce
toute une famille d'êtres sales, en guenilles, de cou-
leur chocolat, et tout couverts de vermine. Je ne crois
pas avoir vu dans tout mon voyage une ville d'un
aspect plus repoussant ! Aussi avons-nous salué avec
bonheur la cloche du chemin de fer qui nous a ap-
pelés ce matin. Un train d'une immense longueur
était préparé, et, au milieu d'un désordre indes-
criptible, nous vîmes s'y engouffrer les six cents
passagers du Sacramento, les cinq millions de pia^
MANZANILLO. 349
très mexicaines, un équipage rapatrié de navire
américain et des colis par milliers. — La voie ferrée
qui relie un océan à Fautre est longue de quarante-
huit milles seulement. C'est un vrai titre de gloire
pour les Américains d'avoir triomphé des difficultés
terribles qu'offrait la construction d'un chemin de
fer sur ces terrains marécageux , oii des escouades
entières de travailleurs succombaient les unes après
les autres à une fièvre foudroyante. — On ne nous
étonne pas en nous disant que ce travail a coûté
environ quarante millions. — Le paysage qui s'est
déroulé devant nous était des plus pittoresques : la
voie semble percer une forêt vierge; on passe à
l'ombre des cocotiers, des palmiers, des lianes touf-
fues et luxuriantes; de gros bosquets de lauriers-
cerise et mille plantes vénéneuses s'élèvent au-
dessus d'eaux stagnantes et jaunâtres : rien ne fait
plus contraste qu'un wagon et une locomotive au
milieu de cette nature^ que le poison a laissée éter-
nellement vierge. — Quand le soleil s'est couché,
nous étions depuis deux heures arrêtés au milieu
des bois sauvages par le déraillement d'un train
précédent : nous dûmes rester ainsi cinq heures en
panne ! Peu à peu une buée opaque s'éleva au-dessus
des flaques d'eau croupissante : une humidité
chaude et malsaine nous pénétra de toutes parts,
et les exhalaisons nocturnes d'une végétation phar-
maceutique nous serrèrent les tempes. Vers une
m. 20
350 PÊRIM. TEDDO. SAN FRANCISCO
henre du matin, noos arrivions à Aspinvall, le
comptoir le plos fiévreux et le plus redouté de ces
parages.
Là, chauffe un gros vapeur, le Henry Chavncey,
qui nous emmène rapidement vers le nord. — Le
28 juillet nous passons le Tropique, et nous côtoyons
avec émotion Tile de San Salvador, où Christophe
Colomb, en 1492, salua la découverte du nouveau
monde.
De San Francisco à Panama, en quatorze jours,
nous avions fait trois mille deux cent trente-quatre
milles; d'Aspinwall à New-York, en huit jours,
nous en parcourons dix-neuf cent soixante-seize;
avec le retour en Europe, nous aurons dépassé dix-
sept mille lieues de route ! Mais notre navigation
sur le Henry Chauncey nous parut fort courte,
grâce aux douces causeries que nous avions avec un
nouveau et bien aimable compagnon, M. de Laski.
Nous faisons déjà mille projets charmants pour par-
courir rapidement les environs de New-York et le
Canada , puis pour aller au centre, des Etats de TEst,
à Chicago et à Saint-Louis, et, tout entiers à cet
espoir, nous débarquons le 1*' août à New- York.
xv;
SARATOGA ET RETOUR.
6 août 1867.
C*est au cheveu d'un malade bien-aimé que je
vous écris.
J'aurais voulu vous parler de toutes nos courses
intéressantes 4 de New-York, cette ville gigantesque
de trois millions d'âmes, coupée à angles droits par
ses avenues et ses milliers de rues baptisées de nù*
mcros; de Washington, avec son admirable Capitole
de marbre et ses palais, où nous avons vu le prési-
dent de la république américaine; du Xiagara, où la
chute d'un fleuve entier m'a ému jusqu'au fond de
l'âme; enfin de Troie, de Paris, de Syracuse en
Amérique !
Mais je ne doute pas que ces lieux ne vous soient
mille fois connus par des récits anciens. Pour nous,
d'ailleurs, à l'heure actuelle, nous sommes en proie
à une angoisse trop poignante : nous comptons les
secondes par les battements de nos cœurs !
Notre excellent ami Fauvel est torturé par la
fièvre paludéenne , dont il a pris le germe dans les
marais pestilentiels de Panama. Nous ne pouvons
encore croire au danger, et pourtant à chaque
352 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO.
heure Tempoisonneinent semble le gagner davan-
tage : le médecin lui donne de la quinine à doses ré-
pétées; mais le mal Tattaque avec une force telle,
*
que nous tremblons d'une indicible frayeur.
13 août.
Hélas ! malgré les soins assidus du docteur de Sa-
ràtoga, malgré la science de M. 0. White, le premier
médecin de New-York, que nous avons mandé par
télégraphe, notre malade si aimé n'a cessé depuis
sept jours de sentir ses forces défaillir ; Ja congestion
cérébrale Ta saisi d'une étreinte si indomptable que
tous les remèdes demeurent impuissants. Nous ne
Tavons pas quitté une seule minute, le friction-
nant avec des linges brûlants; nous voudrions con-
server une lueur d'espérance , quoique la science
nous répète à chaque heure : Désespoir!
Juste ciel, quelle angoisse! ce pauvre corps
inondé de sueur froide n'est plus qu'une plaie;
un tremblement nerveux secoue ses membres
amaigris; la mort , la mort vient dans toute son
horreur. Par moments, notre ami ouvre encore les
yeux, et avec cette expression si douce, si sereine,
qui fut celle de toute sa vie, il nous dit de ces pa-
roles aimantes, comme lui seul sait les penser.
Et il les dit aujourd'hui comme il l'a fait pendant
ces seize mois de voyage; il se croit seulement
indisposé et arrêté dans notre retour vers l'Europe.
SARATOGA ET RETOUR. 353
Quoiquie ses dents se brisent sous le frisson de la
fièvre, il parle de la patrie; il ne peut croire que
Dieu ne le ramènera pas à sa femme et à ses quatre
enfants. Le prêtre est venu et lui a donné les sacre-*
ments; mais ce chrétien si vrai, qui s'en appro*
chait bien souvent en une même année, ne voit
point là un signe de frayeur. Il répond à toutes les
prières, et semble plus calme de cœur à mesure
que Tagonie brise le corps !
14 août.
Après vingt-quatre heures de lutte déchirante,
après les paroles de la résignation et de la sainteté,
cette âme bien-aimée vient d'être rappelée à Dieu,
et nous n'ai'ons plus rien que le corps inanimé du
meilleur père , du plus tendre ami !
Ainsi , à quarante-six ans, après avoir fait partie
pendant vingt-cinq ans de la marine militaire, bravé
les canons de Bomarsund et de Sébastopol, Fauvel
s'éteignait sur la terre étrangère ! Elle ne lui était
même pas donnée, cette suprême consolation, de
ramener au prince de Joinville son fils, dont il avait
fait, par sept ans d'affection, de science et de gran-
deur d'âme, un homme, un prince, et, plus encore,
un marin digne de la France ! Et lui qui avait tout
quitté, épaulettes, con{{)agnons d'armes, patrie,
femme, enfants, pour^sûivre, depuis 1860, de
New-York à Montevideo , et de Sydney à Pékin ,
20.
354 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO
un exilé, il mourait comme exilé lui-même, à
dix jours de Cherbourg, où les siens Tattendaient
avec impatience pour les plus pures joies de la
famille! — Il y a plus encore! la France perdait
en lui un de ces marins croyants, à Tàme haute , à
Fesprit savant, au cœur incorruptible, qui, modestes
en temps de paix, fuyant le bruit des honneurs vul-
gaires, deviennent à Theure du danger des hommes
enthousiastes et héroïques , plus fermes que le
bronze des canons! — Certes, notre modeste groupe
a voulu rester bien loin du bruit dans ses lointaines
pérégrinations, mais je sens pourtant, à cette heure
douloureuse, combien de larmes vont couler sur
notre long sillage autour du monde , à mesure que
cette nouvelle ira frapper les cœurs de tous ceux
qui, même pendant une heure, ont connu Fauvel,
c'est-à-dire qui Font aimé.
' 3 septembre 1867, à bord du Perdre, en
vue du Havre.
Au moment où, le 16 août, nous avions mis de
nos mains tremblantes lé corps de notre Fauvel
dans le triste cercueil, le prince en me serrant dans
ses bras m'avait dit avec une profonde douleur :
uHélas ! jamais Fexil n'a tant brisé mon cœur ; je ne
puis même pas ramener à la veuve et aux orphelins
celui que j'ai aimé comme un père , et qui est mort
auprès de moi ! Nous n'avons tous deux qu'une même
pensée : laisser là notre voyage et donner à la veuve
SARATOGA ET RETOUR 355
la seule consolation qui puisse lui rester, en lui
rapportant ces chères dépouilles ; mais nous allons
avoir aussi un autre chagrin, celui de nous sépa-
rer après avoir vécu, tant de mois et sur tant de
mers , de la même vie et des mêmes battements de
cœur. Puisque la patrie vous est ouverte, tandis que
je dois retourner en Angleterre, c'est vous qui aurez
du moins cet adoucissement à nos larmes, de rendre
à Cherbourg les derniers honneurs à notre ami si
regretté. »
Le 24 août, sur le pont du Pereire, je dus
donc me séparer de ce prince auquel depuis Ten-
fance j'avais voué ma vie , et qui , pendant dix-sept
mille lieues, m*avait de plus en plus comblé de
bonté et rempli d'admiration. Je Taime avec tant de
passion et de culte , je l'ai vu partout si aimant , si
instruit, si noble, et surtout si Français, que ma
voix est trop humble pour définir l'émotion et la
reconnaissance de mon cœur qui lui doit trop !
Et voici , après dix jours d'une traversée rapide ,
les rivages du Havre qui se dessinent en avant de
notre beau navire ! Voici ma famille vers laquelle
mon cœur bondit d'impatience et d'amour! Voici la
patrie où nous avions tant rêvé de revenir joyeux,
et où je rentre seul, avec un cercueil !
PIAT PO TROISlàlIS ET DBRKIEB VOLVUK,
TABLE.
P»gM,
Avant-propos du trotsiàmr volume. . • i
I. Chang-haÎ. — Débarquement à Cbang-Haï. — Arrêté
sur la chasse. — Restaurants variés. — La plaine cou-
verte de cercueils. — Les Jésuites à Zi-Ka-Waï. — Ré-
cits de la guerre contre les Rebelles 5
H. TiEN-TSW. — Débâcle des glaces du Pe-Tchi-Li et du
Peï-Ho. — Bonne rencontre à Tche-Kou. — Notre na-
vire s*écboue sur la barre du Peï-Ho. — Les forts de
Ta-Kou. — La pagode des traités. — Une revue de ca-
valerie tartare 28
I!L P^KrN. — Route de Tîen-Tsin à Pékin par terre. —
Les murs grandioses de la capitale. — Aspect des rues,
des palais et dea mines. — Les cerfs-volants. — Le
champ des exécutions. — Le Pont des mendiants. —
Les légations. — Service des douanes maritimes impé-
riales chinoises dirigées par M. Hart. — Quelques chif-
fres sur le commerce de la Chine avec le reste du
monde 45
IV. L% GRANDK MURAii.LK. — Lcs caravancs de Mongols.
L'avenue des colosses de granit. — Les treize tombeaux
des empereurs Mings. — Passe de Nang-Kao. — Aspect
majestueux de la Grande Muraille. — Une alerte. — Les
ruines du Palais d*Eté. — Retour à Pékin 97
358 TABLR.
V. Les idéks kovatricrsdu princk Kong. — Mémoires pré-
sentés à r Empereur par le prince Kong et les ministres.
Extraits d'un rapport de M. Hart au gouvernement
chinois. — Un déjeuner chez le Bégent de la Chine. —
Nous descendons le Peï-Ho en barque. — Le mandarin
Tchung-Hao. — Le Fong-Chouï. — Les Sœurs de Saint-
Vincent de Paul à Tien-Tsin 121
VL Yokohama. — Premier aspect de !a population japo-
naise. — L'escadre française. — L'expédition de Corée.
. Les maisons de bains de Yokohama. — Course à
cheval à Kamakoûra. — Le Daïbout. — Les * tcha-
jias «, ou maisons de thé. — Le Yaokirô. — Un incen-
die. — Souvenirs des attentats contre les Européen!?. —
Le Kien-Chan, conmiandant Trêve. — La montagne. IW
VIL Ybddo. — Nos yakonines. — Meïaski. — La légation
de France à Yeddo. — Palais, parcs, forteresses, jar-
dins resplendissants de la ville. — Cortèges de princes.
— Temple des quarante-sept chevaliers qui se sont ou-
vert le ventre. — Le» temple où Ton adore le dieu du
mal de dents. — Odgi. — Un câble de cheveux. — La
monnaie.. — Cadeau du gouvernement japonais au duc
de Penthièvre. — Le tour des papillons 190
VIII. YoKOSKA. — Retour à Yokohama. — Un steeple-
chase dans les champs de thé. — Course à pied à Yo-
koskà. — Litérieur d'une famille japonaise. — Les
dieux lares. — Le jardin des trois cents divinités bizar-
res. — L'arsenal dirigé par M. Veroy. -^ La mission
militaire française. — Achats de bibelots 224
IX. MiONosKA. — Excursion à cheval. — Les lis sur les
toits des chaumières. — Compassion des voyageurs pour
les mendiants. — Un bain chaud à Oudawara. — Admi-
nistration d'un fief de daïmio. — Sentiers abrupts sur
le flanc d'un volcan. — Le Baden-Baden de l'aristocratie
japonaise. — Une scène de l'âge d'or. — Le chiri-
1
TABLE. 359
foari, danse nationale. — Jolie (clia-jia d*Atta. — Une
pêche aux flambeaux. — La cuisine japonaise 244
X. A BORD DU Colorado. — Quelques notes sur le gouver-
nement du Japon. — La marche du Colorado. — Sa
machine. — La semaine des deux lundis. — Deux mille
francs pour une alouette. — Les repas en douze temps. 269
XI. San Francifco. — Analogie entre San Francisco et
Melbourne. — Premier aspect des rues. — Souvenirs
du général Mac-Dowell. — Départ pour l'intérieur. . . 302
XIL Le Wellingtonia Giganiea, — La diligence de Stock- -
ton. — Fertilité de la plaine californienne. — Voyage
à cheval dans la Sierra-Nevada. — Les dimensions des
arbres géants. — L'Yo-Semite-Valley. — Ses cascades.
— Un serpent à sonnettes. — . Vallée de Calaveras. . . 306
Xin. MiNRS ET CÉRÉALES. — Sacramcuto. — Premier tron-
. çon du chemin de fer du PaciGque. — Cisco. — Cinq
mille Chinois en grève. — Nevada. — Mines d'or hy-
drauliques. — Mines de mercure de New-Almaden. —
Quelques chiffres sur les productions californiennes. . . 324
XIV. Manzanillo. — Une baleine blessée. — Les débris
du I Golden-Gate « . — Des prisonniers de guerre. —
Promenade dans Panama. — Le chemin de fer et les
marais pestilentiels. — Rapide navigation jusqu'à New-
York o .339
XV. Saratoga et retour. . . u 351
PIN DE LA TADLK.
TABLE DES GRAVURES.
La Grande Muraille de la Chine (Passe de Nang-Kao). —
28 mars 1867. Frontispice,
La Charrette du mandarin Ching 46
Halte de notre caravane à Ho-Chl-Wou 50
L*avenue des animaux de granit conduisant aux tombeaux
des Empereurs 100
Portique des tombeaux des Empereurs 102
LaCliapelle du Palais d'Été. 119
Le I Kango « ou fiacre japonais 152
Mademoiselle luaraïa, jeune Japonaise 164
t Amarado » mon « betto » (groom-coureur) 164
Statue de bronze du Daïbouts, à Kamakourà 174
Un Yakonine (ofûcier japonais) 245
Le colonel de notre escorte 245
Un des arbres géants de la vallée de Calaveras 313
Pont en bois du chemin de fer du Pacifique 325
Mine hydraulique de « Blue-Tent « 328
TABLE DES CARTES.
Environs de Pékin 45
Plande Pékin 54
Baie de Yeddo. . : 146
Californie ...*•, 306
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